JEAN AJALBERT
Lorsque naquit le vers libre, qui déjà semble décrépit — car tout va vite, hélas! — M. Jean Ajalbert fut un de ceux qui le tinrent sur les fonts baptismaux. Aussi aura-t-il sa place dans les anthologies futures, et, quand on fera l'histoire poétique de ce temps on n'oubliera pas de le mettre en bon rang. C'était alors un moderniste, un amoureux du temps présent que ni les mythologies ni les chevaleries vieillies ne captivaient. Il se réclamait de François Coppée, et il disait les joies des humbles,
ou les tristesses des petits, mais il ne les disait pas en alexandrins, ce qui aurait déjà suffi à le distinguer de son maître.
Cependant François Coppée ne fut pas le seul inspirateur de M. Jean Ajalbert. Parmi les jeunes réalistes, il se rattacha plutôt à M. de Goncourt qu'à M. Zola. Il eut le souci minutieux de l'écriture, la hantise du mot et de l'image ; il fut un poète impressionniste, il voulut rendre la poésie du réel, il la chercha dans les plus petits côtés, et peut-être même attacha-t-il trop de prix à l'apparence des choses. Il se complut aux paysages de banlieue, mais de la banlieue qui est laide, aux talus lépreux des fortifications, aux guinguettes et aux cabarets du bord de l'eau, et il fréquenta la foule qui hante ces plaines. Il
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peignit ces décors et leurs personnages avec une exactitude un peu sèche de pointilliste ; c'était là son but, et il a tenu dans la poésie et le roman la place de Raffaëli, ou mieux encore, de Seurat, dans la peinture.
On pourrait justement lui reprocher une certaine étroitesse de conception, de dédaigner souvent les idées générales, et d'avoir sacrifié l'ensemble à sa préoccupation extrême du détail. Mais c'est avec sympathie et amour qu'il a vu la laideur, la faiblesse, l'imperfection et la misère des sites et des êtres qu'il a mis dans ses livres. Il les a aimés, et, après avoir décrit, à petits traits hachés, leurs hideurs et leurs infirmités, il s'est inquiété de leur àme et de leur esprit. Il commença par dessiner
quelques fantaisistes croquis de pierreuses; il finit par le large et humain plaidoyer de la Fille Elisa, dont on se souvient encore, et par les touchantes pages sur le pays auvergnat.
Mais M. Jean Ajalbert n'est pas seulement romancier et poète, ou voyageur curieux et subtil. Lorsqu'il ne vagabonde pas en Auvergne ou en Bretagne, il hante le Palais et devient Maître Ajalbert. Il trouve là encore matière à exercer son observation, à développer sa sensibilité, et, dans cette plaidoirie dont je parlais et que nous entendîmes un jour retentir au Théâtre-Libre, il a su concilier le barreau et la littérature, sinon les réconcilier.
C'est une grande infortune que celle de M. Georges Ohnet, et ce triomphateur est le plus malheureux des hommes. Entre tant de romanciers vulgaires et de poètes inférieurs, il a été choisi comme bouc émissaire. Il a supporté le poids de toutes les rancunes, il a été l'instrument de toutes les ambitions, et on a vécu des anathèmes qu'on lui lançait. On a affiché le dédain de ses œuvres, pour pouvoir louer M. Rabusson ou feu Delpit avec plus d'autorité, et, pour les bourgeois de notre temps, le mé-
pris d'Ohnet est devenu le commencement de la sagesse esthétique.
Pour le défendre, rassurez-vous, âmes sensibles et jalouses, je ne dirai pas qu'il a du génie, mais il a autant de talent que bien d'autres qui n'en ont pas plus que lui, car il ne faut pas croire que M. Ohnet, quoique médiocre, soit inférieur à M. Cherbuliez, qui est de l'Académie, ou à M. Theuriet, qui voudrait bien en être. Un certain niveau dépassé, toutes les productions littéraires se valent. Quel barbacole expert à juger les œuvres saurait ranger par ordre de mérite Lise Fleuron, Samuel Brohl, Charme dangereux et Rose et Ninette ?
Aussi, vous tous que séduisit Serge Panine et que le beau Maître de Forges fît pleurer, vous qui avez renié Ohnet au pre-
mier appel de Jules Lemaître, apaisez vos scrupules, honnêtes gens, et revenez à lui. Ne pensez pas que votre affection pour lui soit plus blâmable que votre tendresse pour M. Daudet, et ne baissez plus la voixlorsque vous parlerez avec émotion de la Grande Mamière. Combien naturels sont vos sentiments et pourquoi les cacheriez-vous, quand vous avouez votre penchant pour les vers de M. Manuel ?
Tranquillisez-vous, bonnes âmes, Georges Ohnet est évocateur, évocateur à sa manière, et vous le pourrez goûter.
Dans l'ingénu langage qui séduit le Jockey et le Sentier, il a peint sans fard et sans malice un monde qui méritait d'être peint. Il est l'historiographe de la bourgeoisie contemporaine; il a fait revivre ses modèles
avec la plus effrayante exactitude, il les a décorés des vertus et des vices, des pensées et des passions qui leur étaient propres, et, comme il avait leur âme, il fut leur parfait psychologue.
On Va cru romanesque, et il est le plus implacable des réalistes. Ses héros existent, il les a vus sous leur aspect médiocrement héroïque, tandis que Zola les montrait sous leur côté répugnant et bas. Les bourgeois de M. Ohnet sont plats et ceux de Zola sont ignobles, mais lesquels sont les plus vrais de Muffat et de Séverac, de Mouret et de Carvajan, de Phillippe et de Saccard, de Lereboulley et deTrublot. Qui le dira ?
Ici, j'entends quelqu'un me dire que l'art n'a rien de commun avec la vérité photographique. Je n'ai jamais prétendu le con-
traire. Mais Fart n'est pas en cause ici, puisque j'ai parlé du métier qu'exercent certains hommes, et ce n'est pas disserter sur l'art que de disserter de Georges Ohnet. Toutefois, il ne faudrait pas que certains s'imaginent avoir une préoccupation plus noble en s'adonnant à l'éloge de M. Jean Rameau, par exemple. C'est cela que j'ai voulu dire.
M. Anatole France est le fils de Renan, dont M. Jules Lemaitre est le singe. C'est un écrivain délicat et pervers, ironique et sentimental, infiniment crédule et très sceptique, plein de grâce et de souplesse. Il est d'esprit agile, d'intelligence plus étendue que profonde, il sait avec art tourner autour de toutes choses, mais il ne pénètre jamais au fond. Son cerveau est meublé, mais les meubles y sont en dé-
sordre, et, s'il a des idées, il ne sait pas les ordonner.
C'est une nature étrange. Il connaît le rythme des formes, mais il ignore l'harmonie des essences ; il est bon parnassien et médiocre philosophe, il a écrit des contes charmants et n'a jamais su composer un livre. Il est précis dans les détails, diffus dans l'ensemble, très clair et très confus, à la fois net et ambigu, et, pareil au barbet de Faust, il va vers son but en traçant des cercles concentriques.
Il fît jadis de la critique avec plus de dilettantisme que de conviction, avec plus de fantaisie que de franchise, mais toujours avec beaucoup d'art. Dans ces fonctions si graves qu'il exerçait au journal Le Temps il examinait les œuvres de ses contempo-
rains avec autant de mauvaise volonté que d'indifférence. Comme il chérissait le passé, il en oubliait le présent, et il dissertait habilement sur Kadmos, lorsque de tumultueux jeunes hommes imploraient des conseils sur le temps présent.
M. France a toujours, d'ailleurs, cultivé l'a peu près : à peu près théorique, critique et philosophique, car ce poète scrupuleux des règles est le plus irrésolu des moralistes, le plus déséquilibré des métaphysiciens.
Il est nerveux et impressionnable; il tourne au vent qui souffle, et, parfois, son impressionnabilité se transforme en une singulière vertu d'assimilation. Aussi n'est-il souvent qu'un marqueteur ingénieux, un adroit mosaïste. Mais il est sur-
tout le plus délié des rhéteurs, le plus inconsistant des sophistes.
Il a hérité de l'âme de ces Grecs de la décadence, qui savaient parer le vrai, farder le faux et vivre de l'un et de l'autre. Dans la littérature, il joue le rôle d'un chantre de Sixtine : il en a la voix pure et l'irrésolution. On l'écoute sans déplaisir; il séduit, mais il inspire plus d'intérêt que d'admiration. Doux, et même timide, c'est un homme paisible qui met, je crois, sa tranquillité au-dessus de ses convictions, un de ces hommes qu'une croyance aurait gêné et que la crainte a rendu tolérant. De là, l'indécision de M. Anatole France. Il ne sait jamais quels principes passagers lui donneront le plus de quiétude. Il est comme tous les sceptiques, il manque de
ces certitudes qui contribuent à donner la paix ; aussi n'aime-t-il pas l'intransigeance. Il redoute les opinions trop nettes, et, s'il ne les attaque pas, par prudence, il sait les éviter par raison.
JOSÉ-MÀRIÀ DE HEREDIÀ
M. de Heredia est le plus heureux des poètes ; il est né sous une étoile fortunée, des déesses se sont penchées sur son berceau, et ce sont des dieux favorables qui l'ont guidé dans la vie. Mais il ne se contente pas d'être le plus heureux des poètes, il est un des meilleurs, ce qui vaut mieux encore. Le coffret qu'il nous a offert et que l'Académie elle-même a accepté est empli de gemmes brillantes, d'éclatants joyaux, de perles pures et blanches comme un argent inviolé, non point entassés, mais sertis en
des parures d'un travail précieux et sûr, d'une forme noble et d'un saisissant aspect.
Cette métaphore ne veut cependant pas dire que M. de Heredia est uniquement un joaillier. Certes, on peut l'affilier à quelques antiques ciseleurs de métaux et de pierres rares, il en a la conscience, la patience minutieuse et intègre, et le désintéressement. Il œuvre pour œuvrer, et parce qu'il lui plaît de polir son sonnet, comme ceux d'autrefois patinaient leurs bronzes, pour les rendre plus parfaits ; mais il a d'autres soucis.
Dans l'univers, il ne voit pas assurément les lignes, ou les essences abstraites, il saisit le décor fugitif et brillant des choses, les images qui passent sur la mouvante toile du monde, il les fixe, et, en les fixant,