JOSÉ-MARIA DE HEREDIA
il les transforme, les modifie, les change, car il a l'œil d'un visionnaire, d'un visionnaire puissant et créateur, dont les prunelles seraient pleines d'or et de pourpre. Toutefois, il est aussi un évocateur, non seulement un évocateur d'objets, mais un évocateur d'êtres et d'époques. C'est à sa manière, elle n'est point mauvaise, un psychologue, un historien et un créateur. Il pénètre l'esprit des temps abolis, il les peut restaurer et animer, et il connaît les vertus magiques qui font revivre dans les vers d'un poème les héros morts. Il a su rendre l'âme de Cléopàtre et celle d'Antoine, la terreur de Rome attendant AnnibaL, comme la délicieuse angoisse des conquistadors triomphants. Sur une médaille il a vu la Grèce, et le pommeau d'un glaive a
suffi pour qu'il nous fasse apparaître l'Italie des Borgia et des Sforze.
On a écrit que M. de Heredia était un violent, un excessif. Il est, en effet, un déformateur puissant, et son goût est pour l'éclat et la truculence ; mais, si l'on prétend dire qu'il n'est sensible qu'aux couleurs exaspérées, aux images fortes, on s'est trompé, car il sait rendre les nuances et les teintes des pâles soirs de Bretagne, les nuances insaisissables des mers paisibles, aussi bien que les flamboyants crépuscules des Tropiques. Il y a en lui un coin de mélancolie douce, claire et non sans tendresse, celle des poètes latins, mélancolie bien portante et tranquille, qui pousse ce parfait poète à quitter parfois la caravelle des voyageurs héroïques pour le vallon de Sabinula ou la maison de Sextius.