‹ Figures contemporainesChapitre 33 sur 58 · GEORGES RODENBACH · texte numérisé non relu

GEORGES RODENBACH

entre les revêtements de pierre des canaux et s'y endorment comme des nonnes dans un sarcophage. Il crée un monde de tranquillité et de douceur, où régnent le blanc et le silence, il le peuple d'âmes ténues et fluettes, d'ombres marmonnantes et tristes qui cachent leurs faces sous le flot épais des batistes et des guipures, en se promenan t par des paysages congelés dont les fleurs sont de givre, et qu'ornent les pendeloques des stalactites rêveuses.

Cette préoccupation d'un univers où tout serait blancheur, et que seul habiterait le silence, tourmente M. Rodenbach et le conduit à la préciosité, au douceâtre, à la puérilité même. Tl s'ingénie à trouver des concordances, il orchestre sa symphonie, il ne permet qu'à la voix tintinnabulante des

cloches, au murmure des sources pures, au susurrement de l'encens qui se consume, de troubler la paix de ses cloîtres, de ses villes, de ses bois et de ses jardins, et il a su harmoniser son style avec les êtres qu'il évoque, les béguinages qu'il décrit, les cités mortes qu'il chante. C'est un style lénitif et un peu terne, dont le blanc parfois devient gris, dont la douceur tourne au miel souvent, mais c'est quand même le style d'un artiste qui est un rêveur.

JEAN ÀICÀRD

La destinée de M. Jean Aicard est une destinée curieuse, elle offre un bon thème à réflexions, et l'on en tirerait une méditation morale dont le titre serait : Comment il suffit de n'être rien pour arriver à tout. Cependant, M. Aicard, qui l'eût cru? a des admirateurs, et ces admirateurs ne sont pas tous toulonnais. Quelques-uns de ses contemporains, surpris peut-être par sa faconde, le disent excellent poète et parfait romancier. C'est un rapsode basané, qui aie geste lyrique et la voix emphatique.

Il représente peut-être, avec M. Jean

Rameau, le poète à concours, l'aède de cérémonies publiques, celui qui se confronte aux statues, récite des poèmes à l'ombre des gloires consacrées et bénéficie de leur renom.

On voit M. Aicard aux distributions de prix, aux inaugurations d'édifices publics, aux réceptions d'ambassadeurs ou de ministres. Dans toutes ces circonstances, il brandit une lyre frénétique et, mettant bout à bout des mots qui finissent par faire douze pieds, il dit des vers, toujours, sans trêve, avec ce ronron mélancolique qu'il a emprunté aux vagues de ses plages natales, et avec des gestes qu'on connaît seulement au Conservatoire.

M. Jean Aicard n'est point sans célébrité, et, s'il est ainsi illustre, ce n'est pas

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