ROBERT DE BONNIÈRES
qu'à la force; en la pratiquant, M. de Bonnières a eu le souci de l'anecdote vivante plutôt que celui des idéologies abstraites. Il n'a pas l'amour de la métaphysique, il la trouve trop brumeuse et trop lointaine ; il a même de l'éloignement pour les idées générales. Aussi, il a peint les hommes dont il parlait et il s'est ingénié à restituer leurs sentiments par leurs gestes, par les actes de leur vie et non par des raisonnements.
Cette préoccupation l'a poursuivi dans ses romans ; ils y ont gagné de la précision et de la sécheresse, mais ils n'y ont pas acquis de profondeur ; ce sont des dessins au trait, mais ils sont privés d'atmosphère. Il en est de même pour ses vers : ils sont classiques et clairs, ils coulent de la source
où s'abreuvèrent Boileau, Voltaire et Béranger ; mais cette source n'a jamais été l'Hippocrène.
C'est que M. de Bonnières n'est pas un lyrique ni un imaginatif : c'est un conteur délicat, un essayiste discret, et surtout un bon écrivain. L'éloge n'est point commun.
TEODOR DE WYZEWA
M. Teodor de Wyzewa, qui fut un symboliste et qui est demeuré un esthète est maintenant un tolstoïsant, mais un tolstoïsant à la fois inquiet et sceptique, paraissant ne croire qu'à demi aux conseils qu'il donne et que, tout le premier, il aimerait à suivre.
Dans de petites brochures de propagande qu'illustrait un Jésus édulcoré, il est parti en guerre contre l'égoïsme intellectuel, sentimental ou artistique, qui sévit encore parmi les byzantins de la littérature ; il a
eu des paroles acerbement élégantes contre les défenseurs de l'art pour l'art et de la divinité du versificateur, contre les prêtres de l'artiste idole, maître et roi.
Mais, dans l'ardeur de sa croisade, M. de Wyzewa est allé trop loin. S'il est bon de lutter contre les Valbert qui se complaisent uniquement au jeu de leurs facultés, abusant d'eux-mêmes et des autres, il est excessif d'en rendre responsables la science et le savoir, de dénoncer la malignité de l'esprit et le danger de l'intelligence.
C'est, cependant, ce qu'a fait M. de Wyiewa dans ses livrets ingénieux et évangéliques, non pas l'évangélisme lourd, compassé et maladroit d'un Desjardins, certes, mais un évangélisme gracieux, efféminé, évangélisme de chrétien hellène qui aurait maudit
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Platon sans l'avoir oublié. Ces paraboles menues proclamaient les béatitudes de l'ignorance, elles vantaient la candeur des lys des champs, et M. de Wyzewa, avec une ingénuité sincère, y confondait les savants avec les pédagogues, les chercheurs et les cuistres, Faust avec son famulus.
L'explication de cette attitude, de cette animosité contre la Sophia éternelle, est que, sans doute, M. de Wyzewa a souffert de l'intellectualisme égoïste. Critique délicat et sensitif, écrivain gracieux et paradoxal, il n'a voulu abandonner les Sorbonnes que pour aller à l'extrême, vers « Vimbècile qui a le cœur pu?' » dont parle Parsifal. Il reviendra un jour là-dessus, car il est d'intelligence trop compréhensive, trop fine et trop subtile, pour pouvoir
goûter le bonheur du sot. Ce jour-là, le chevalier Valbert ressuscité reconnaîtra que, si jadis il méprisait la science et l'art, s'il les considérait comme divinités malfaisantes, c'est parce qu'il souffrait de posséder l'esprit qui goûte et explique et non celui qui crée.
Si la caractéristique essentielle de l'élégiaque consiste à parler toujours de luimême, et à ne voir dans l'univers que son propre et unique moi, M. Pierre Loti est certainement un des plus parfaits élégiaques, non seulement de ce temps, mais encore de ce siècle. Constamment il s'est mis en scène avec la plus extrême complaisance, et il est le seul et perpétuel héros de ses livres, qu'il se déguise en spahi, en pêcheur ou bien en matelot.
On pourrait faire, il est vrai, cette obser-
vation en parlant des romanciers psychologues qui fleurirent de 1820 à 1840, mais Benjamin Constant ou Senancourt, pour ne parler que de ceux-là, se plurent à nous décrire leurs passions ; ils nous introduisirent dans le plus secret d'eux-mêmes et pour nous ils raffinèrent leurs pensées et leurs sentiments, qui furent les sentiments et les pensées d'Obermann et d'Adolphe.
M. Loti, qui n'est pas un psychologue, du moins au sens qu'on attribue communément à ce mot, s'est contenté de nous offrir ses sensations de voluptueux ingénu, et de nous peindre ses impressions de naturaliste candide.
C'est un romancier décorateur, un imagier original, un coloriste peu complexe. Il ne s'est pas embarrassé dans son œuvre
d'idéologies profondes, et je ne crois pas que lejeu des idées, ou même leur développement, Paient jamais séduit, car c'est un homme ignorant des métaphysiques et de bien d'autres choses encore. Il ne s'est pas préoccupé de chercher pour ses livres des affabulations compliquées, ni des aventures extraordinaires. Il n'a jamais su qu'une histoire, l'histoire simple et banale des amants qui se rencontrent, s'attirent, s'aiment, rient, souffrent et se quittent : l'histoire des amants d'épiderme.
Il nous l'a souvent dite. Pour la rajeunir, la restaurer, il s'est borné à changer la condition sociale de ses amoureux et à promener leurs couples par des pays divers, sous des cieux variés, dans des paysages
I changeants, à travers des mers orientales
ou polaires, parmi des oasis pleines de soleil, ou des îles septentrionales que cachent les brumes : à Taïtiet au Sénégal, au Japon et en Islande, à Constantinople et au Caire.
C'est cela qui nous plaît dans ses livres. Nous y voyons une sorte de kaléidoscope coloré et vivant, dans lequel des sites se déroulent, pleins de charmes étranges et d'alliciantes séductions, fixés sur des feuilles légères par un artiste qui a su garder un œil frais d'adolescent. Cette naïveté est une des vertus de M. Loti, et cette vertu apparaît non seulement dans ses romans, mais encore dans sa vie ; il a des goûts d'enfant pour le déguisement et la parure, des goûts de sauvage même, qui aimerait à se passer des plumes dans le nez et à faire cliqueter
des amulettes sur sa poitrine ; mais on oublie les travers de M. Loti en lisant ses livres mélancoliques et gracieux, on oublie même qu'il a lu Chateaubriand, quoiqu'il s'en défende.
Dire que M. Marcel Schwob est un esprit encyclopédique ne serait pas suffisant, car il est des encyclopédistes qui meublent au hasard leur cervelle. Il faut ajouter que M. Schwob est un philosophe, c'est-à-dire qu'il sait ordonner ses connaissances et en tirer profit. C'est un littérateur bénédictin, un homme fureteur et passionné, qui se plaît dans la poussière des archives, non pour cataloguer des manuscrits, ni pour les analyser même, mais pour en tirer des êtres vivants.
Il s'est épris autrefois des étranges malfaiteurs du moyen âge, des coquillards mystérieux, des redoutables mauvais garçons, de tout ce peuple souterrain qui composait « les classes dangereuses », aux mœurs singulières, aux coutumes peu connues, à la langue attachante. Il s'est enquis de leurs descendants contemporains, et, dans des contes curieux, fantastiques ou symboliques, il les a fait renaître.
Aujourd'hui, la littérature anglaise le captive, et il montre autant d'ardeur à être critique et traducteur qu'à être l'évocateur du passé. Il a le goût du rare, de l'inédit, celui aussi de l'inconnu et du mystère. Il s'est appliqué souvent à nous présenter des monstres, monstres physiques ou moraux, et non pour le vain désir d'en faire une
exhibition qui surprenne. M. Marcel Schwob aime ces exceptionnels, qu'il sait représenter si bien, il a pour eux non seulement de l'affection, mais encore une profonde, intense et lénitive pitié. Ce n'est pas uniquement de l'intérêt qu'éveillent en lui les cervelles ténébreuses, il a pour elles une sympathie tendre et parfois ingénieuse, car c'est dans les manifestations de ces êtres tombés ou mal nés, de ces atrophiés ou de ces régressifs, qu'il cherche le secret des belles et nobles existences, le sens et le mot de la vie.
M. Schwob chérit cependant le mal et même la perversité, non qu'il y mette de la complaisance, ni qu'il se réjouisse au spectacle qu'ils offrent; il cherche à en pénétrer les causes, et à montrer combien sont
naïves et inconscientes les pauvres âmes malignes et perverses. Il en a dit souvent le poème attendri et pitoyable, dans une langue solide, un peu lourde quelquefois et trop chargée, mais nette cependant et séduisante, capable d'indiquer de délicats symboles et d'exprimer sans sécheresse d'abstraites conceptions.
Mais M. Marcel Schwob est surtout un esprit inquiet ; son cœur n'est pas double, mais multiple, et il ne sait pas toujours lequel de ses cœurs est son vrai cœur. Il va du scepticisme au mysticisme vague et fumeux de Mouette; il s'éprend de la science et puis la frappe comme une maîtresse trop aimée ; il prétend un jour trouver la paix dans les sentiments durables et violents, d'autres fois il ne reconnaît comme aimable
et bon que le moment qui passe et la sensation qui fuit, et ces contradictions indiquent moins la versatilité que le trouble de l'âme du métaphysicien poète qu'est M. Marcel Sclrwob.