JULES ROIS
dénoncer les dangers de la femme pécheresse, briseuse d'âme, tueuse d'intelligence ; Y Eternelle Poupée, qu'on t maudite les Pères et les Saints.
Mais ce sont de nobles soucis qui animent M. Jules Bois. Il a été saisi, lui aussi, par les ignominies et par les hontes que nous subissons; il en a souffert, en sensitif et en moraliste, et je ne lui reprocherai que de n'avoir pas porté dans leur constatation une critique plus profonde et plus juste. Il semble dire que c'est l'oubli de Dieu qui a amené cette pourriture qui nous entoure; ce serait plutôt l'oubli du divin, c'est-à-dire du beau et de la justice, et ce n'est pas un retour aux rites d'antan qui nous rendra cette compréhension perdue du divin : de l'ordre et de l'harmonie.
Pourquoi M. Jules Bois, qui est un observateur Imaginatif, ne nous donnerait-il pas le roman de ce petit peuple mystique, absurde, naïf ou trop habile, dont il a fait défiler les types dans ses Petites religions de Paris, et qu'il connaît si bien.
Il y trouverait matière à moraliser, comme à éduquer, comme à peindre; ainsi satisferait-il ses tendances diverses.
Rêver de « représenter, dans une suite de poèmes, le long déroulement des siècles » ; vouloir évoquer, apparitions tragiques ou émouvantes, les héros morts dans le sac des villes abolies ou disparus avec les empires croulants, les dieux et les déesses évanouis, quand déchurent les religions surannées ; tenter de restituer les royaumes oubliés et les conquérants qui les soutinrent, essayer de rendre à la vie immortelle — celle que donne la poésie — ces mondes entrés dans la nuit, est la tenta-
tive d'un très noble et très haut esprit : telle a été l'ambition de M. de Guerne, telle elle est encore, car il n'a donné que les deux premiers volumes d'une œuvre qui est loin d'être terminée.
Dans ses poèmes des Siècles morts, M. de Guerne apparaît peu soucieux de certaines esthétiques contemporaines, qui affectent de ne considérer que les choses et les hommes nés avec elles. Les événements fugitifs de la vie semblent n'avoir pour lui aucun attrait. Il estime, sans doute, avec quelques-uns, que nous devons plutôt oublier les transitoires accidents coutumiers et saisir l'éternel partout où il se trouve. Quoi qu'en puissent penser les derniers soutiens du naturalisme, cette conception fort légitime est très défendable : M. de
Guerne, venant après d'illustres poètes, l'a bien montré.
C'est un poète qui a le don de l'épique, un poète historien ; non qu'il ait voulu mettre l'histoire en vers, car sa tentative alors ne serait pas plus justifiable que celle qui consiste à mettre la géométrie en alexandrins, mais il a pénétré dans le passé, imaginant, pour tous ses poèmes, « une action et un cadre où se développât poétiquement quelque tableau mythique, religieux ou historique » ; il s'est inquiété des milieux, des mœurs, des races, et des siècles morts il a fait des siècles vivants.
Faire défiler ainsi, devant les yeux du lecteur, la Chaldée et l'Egypte, la Palestine et la Perse, l'Orient grec et la Judée hellène et évangélique, ordonner, en une théo-
rie hiératique et pompeuse, les Baalim de Babylone, les rois fastueux d'Assyrie, les Pharaons et les Osiris, les élus d'Iahve et les enfants de Zarathustra, Alexandre et les Ptolémées, les hiérophantes d'Alexandrie et les pharisiens de Jérusalem, c'est une œuvre austère et qui risquait d'être monotone.
M. de Guerne a évité cet écueil dangereux, et il a su mettre de la variété dans ses poèmes. Il est cependant un fidèle de l'alexandrin ; il l'affectionne avec raison, car il le manie en maître, et la critique qu'on pourrait lui faire serait celle de manquer de souplesse, bien qu'en employant des mètres plus courts il sache acquérir une fluidité qui fait regretter la rareté de ces modes.
Mais je ne veux pas discuter sur des questions de technique, de prosodie et de métrique ; j'aime mieux faire ressortir la belle ordonnance des livres de M. de Guerne. Ils apparaissent tels que des fresques largement peintes, des fresques aux fortes et belles couleurs, dont les contours précis et nets suscitent des visions mystérieuses et lointaines. La rigueur des noms propres, leur stricte orthographe ajoutent encore à cette résurrection, carM. de Guerne est en ces matières un intransigeant et il ne consentirait pas à appeler Nabou-Koudourousour, du nom de Nabuchodonosor ; il n'a point tort, et ceux qui le lui reprochent sont les mêmes qui trouvaient commode, il y a vingt ans, d'appeler Ares, Mars, avec autant de raison que s'ils
avaient invoqué Apollon sous le nom de Saturne.
On ne pourrait objecter qu'une chose à M. de Guerne, c'est que cette préoccupation rigoriste éloigne de lui quelques lecteurs. Mais l'auteur des Siècles morts ne s'est point leurré. Dans les savantes et hautaines préfaces qu'il a mises en tète de ses livres, il a écrit qu'il destinait ses œuvres à peu de ses contemporains. Il y a là, je l'avoue, une certaine impertinence ; il est imprudent de déclarer ainsi à ses concitoyens qu'on fait peu de cas de leurs agitations et qu'on ne se soucie guère de leurs éloges, et les hommes sauront toujours mauvais gré à ces solitaires qui se détournent d'eux pour causer avec les morts. Ainsi en est-il pour M. de Guerne; mais, s'il n'a pas les
acclamations d'une foule parfois suspecte, il connaît, par compensation, la joie de celui qui réalise une œuvre rêvée, selon sa volonté, et il recueille la très grande estime de quelques-uns. Je crois que tel est le but qu'il a désiré atteindre.
GUSTAVE KÀHN
« Vous êtes de ces poètes à idées singulières qui ne veulent pas voir que les pieds sont le principal en poésie, » disait le marquis Gumpelino à Henri Heine. Il tiendrait assurément le même langage à M. Gustave Kahn, et bien d'autres marquis Gumpelino, cousins de celui de Hambourg que le poète de Y Intermezzo rencontra à Lucques, ont répété ces paroles, sans en obtenir de bons résultats.
M. Gustave Kahn a tenu une assez bonne place dans l'histoire des jeunes écoles
contemporaines. Aux beaux temps de la Revue indépendante, il publiait mensuellement de remarquables études critiques, dans lesquelles il manifestait les dons les plus parfaits de compréhension subtile. Il y donnait aussi des poèmes.
Le livre de vers qu'il publia à cette époque, Les Palais nomades, date, pour l'évolution rythmique de ces derniers temps, car déjà M. Kahn y poussait la théorie du vers libre à ses dernières conséquences. Cependant, on y trouvait encore des formes prosodiques anciennes ; désormais, il parait avoir abandonné les rythmes, et sa poétique procède de tout autre idée. Ses poèmes ne sont plus soutenus par la traditionnelle musique syllabique qui servit à tant de chefs-d'œuvre.