‹ Figures d'évocateursChapitre 3 sur 10 · LE CROYANT · texte numérisé non relu

LE CROYANT

Les mains des morts ont souvent imc étrange beauté. On croirait qu'elles ont vêtu^ comme des gants mystiques, la joie de n'avoir plus à faire les gestes du péché, la fierté de s'être autrefois tordues dans la douleur ou tendues vers le ciel. Après vingt ans, je revois, comme si c'était hier, les mains de Barbey d'Aurevilly sur son lit de mort.

J'arrivai dans la vieille maison de la rue Rousselet par une de ces matinées ensoleillées d'avril qui font jaillir sur Paris un rayonnement venu du cœur secret de la cité. Dans l'escalier, deux

chats, reconnaissant une figure amie, vinrent se frotter contre mes jambes. C'était la chatte noire Démonotte. et son fils Spirito, un angora fauve. Dans la chambre, dont Fhumblc mobilier était bouleversé, on apercevait, par les deux fenêtres ouvertes, chantant sous le soleil par la voix de ses oiseaux,legaijardin des frères Saint-Jean-de-Dieu. Barbey d'Aurevilly gisait sur son lit, vêtu d'une sorte de simarre blanche, un petit crucifix de cuivre sur la poitrine. Son visage s'encadrait d'une « clémentine » écarlate à bandes noires ; sorte d'ancienne coilTure papaline qu'il portait habituellement chez lui et qui rappelle un peu le pschent égyptien. Cet homme de quatre-vingts ans s'était battu contre la vieillesse comme contre tout ce qui lui semblait une faiblesse, et, dans son masque aquilin d'un jaune de vieille cire, je voyais pour la première fois blanche la moustache serpentant sur F(HT anguleux de la bouche. Mais les mains étaient belles, comme taillées dans l'ivoire ancien, très larges à la racine du pouce, ainsi que les mains surmontant les sceptres et de celles qui peuvent tenir avec une égale aisance un sceptre ou un bâton de chemineou, une épée ou une plume. Pendantplus d'un demi-siècle, ellesavaient tenu ïa plume comme on tient l'épée quand on est de chevalerie.

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