‹ Figures d'évocateursChapitre 4 sur 10 · BARBEY D AUREVILLY · texte numérisé non relu

BARBEY D AUREVILLY

Rude tâche ! Cet homme avait conquis une foi et une certitude. Elles n'avaient pas été toujours son bien permanent, l'arôme habitant sa chair, consubstantiel à son esprit. Il en avait fait la conquête violemment, et il les défendit de toute sa force contre l'ennemi le plus abondant, le plus fourmillant, le plus décourageant : la médiocrité. Ainsi se défendait-il lui-même, car les temps lui étaient hostiles. Ils le sont toujours à ceux qui se dressent solitaires et passionnés, à ceux qui, envers et contre tous, prétendent devenir et rester eux-mêmes. « Il n'est plus haute seigneurie que de soi-même » a écrit Léonard de Vinci. Cette seigneurie-là se paie cher au prix du sang, et seuls l'atteignent jamais ceux qui offrirent délibérément leur sein à d'invisibles et profondes blessures. Leur vie est un combat sans trêve, mais qui donc mériterait la palme sans avoir combattu ? Barbey d'Aurevilly, avant tout, admirait le geste héroïque. Il aimait l'action, il estimait la force. Il écrivait dans Ce qui ne meurt pas : « L'action l'emporte sur la pensée de toute la beauté de la volonté accomplie ». Sur l'exemplaire du Chevalier Destouches qu'il me donna, il avait inscrit, de sa légendaire encre rose pailletée d'or : « En agissant, ils firent nos livres : nous, nous ne les avons qu'écrits ». Constante émulation, féconde rivalité de

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l'homme qui agit et de celui qui indique une direction à l'activité. Barbey était artiste : il suivit sa destinée, à regret comme nous faisons tous plus ou moins. Il regrettait de n'être pas un soldat. 11 avait la mine d'un soldat d'aventure. Quand je le connus, il était plus que septuagénaire. Il portait la tête haute, comme habituée à résister au poids du casque et Ton s'étonnait de voir son flanc sans épée. A première vue, ce qui m'avait frappé, c'était l'importance de son cou, aussi large que la tête qu'il supportait. Ainsi sont construits les bons taureaux de combat. Celui-ci avait, toute sa vie, foncé sur les idées et les œuvres qui attentaient à ses convictions. Il s'était toujours battu. Et maintenant il se battait aussi contre la vieillesse, et comme tous ceux qui portent en eux une force intérieure, il n'était pas désabusé. Ceux qui ont demandé leur joie, non pas au monde, mais à leur idéal, conservent sous l'agression répétée des ans, leur juvénile fraicheur d'âme. Sans doute ce vieillard enduisait de noir ses moustaches et les restes de sa crinière d'ancien lion romantique. Il ne voulait pas que son aspect offrit les apparences de la vieillesse, puisqu^il portait au profond de lui la flamme de la jeunesse, comme une antique église délabrée est intérieurement joyeuse par la lampe du sanctuaire.

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Il avait une attitua de : tête haute et le poingsur la hanche. Il voulut la conserver jusqu'à la iin, tel Trivulse à sa dernière heure se mit debout et l'épée à la main pour ne pas mourir dans un lit. Une attitude ? Qui donc traverse sans en avoir une ce bal masqué qu'est le monde ? 11 en est de deux sortes : la fausse et la vraie, l'insincère et la sincère, celle de Tartufe et celle de Parsifal. Elle est vraie, elle est sincère, quand elle concorde avec la plus certaine et la plus profonde réalité de nous-mêmes. Elle devient la forme de notre essence intime, et nous nous mouvons en elle comme dans notre propre fantôme. Elle est la légende visible de notre vérité sublimée. Elle a éloigné de nous le trivial et le superflu pour constituer le juste symbole de notre personnalité.

Celui qui possède une personnalité doit terriblement la défendre. S'il ne la cuirassait pas, elle s'étiolerait vide sous les coudoiements. Combien d'âmes sont mortes dans l'atmosphère de la médiocrité, parce qu'elles n'ont pas assez vaillamment lutté pour vivre ? Une personnalité, la sonorité propre d'une personne. La logique mystérieuse du langage est infaillible : Que signifie le mot « personne » ? Persona, c'était le masque qu'au théâtre l'acteur se mettait sur le visage, et à travers lequel sa voix multipliait sa réson-

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nance. Sa voix sonnait par rintermédiaire de ce masque. Notre personne, c'est l'instrument à travers lequel resonne la voix que nous pouvons percevoir de l'infini Dieu est personnel, disent ]'3S tliéologiens, c'est-à-dire: il est masqué par le monde ; il est incommunicable.

Notre personnalité , quand nous la sentons d'accord avec notre idéal, — avec notre ange, diraient les Mystiques, — avec la part la plus forte, la plup haute de notre âme, c'est notre devoir premier de combattre pour la sauver, autant que pour sauver notre vie même. Tout ce qui l'entoure y attente. Tout ce qui passe veut l'effriter. Des sopiiistes du XIX^ siècle ont inventé ce qu'ils nommentj en leur pénible jargon, « l'influence des milieux ». Cette influence est une fatalité pesant sur les âmes vulgaires. Elle ne peut dissoudre que ce qui lui est soluble. Une âme vigoureuse, une forte personnalité lui demeurent imperméables, j

Assurément d'Aurevilly vécut dans une constante tension de tout son être contre le courant qci emportait autour de lui les faibles. Il passa, les muscles bandés comme dans les dessins de Michel-Anp f». Mais il traversa victorieusement son temps. Aucune des médiocrités ambiantes n'a contumirii' c ,n esprit robuste, aucune dos fadnisps

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endémiques n'effémina sa pensée virile. Il a sauvé sa personnalité par tous les moyens, et il a pu dire la parole liturgiques : « Non confundar ». C'est un des modes de faire son salut. Saluons ! Aussi ses contemporains le considérèrent-ils comme un excentrique, puisqu'il ne se soumettait pas aux propositions admises, aux idées courantes, aux fariboles, aux sottises qu'on respirerait avec l'air, si l'on ne savait quelquefois se boucher le nez, et auxquelles des esprits distingués , mais sans force héroïque, finissent par acquiescer, par lassitude, par faiblesse, par péché contre euxmêmes. Les esprits des autres sont pour nous des miroirs convexes ou concaves oii nous nous voyons déformés. Plus nous sommes différents des autres, plus la déformation est accusée. Pour ses contemporains, Barbey d'Aurevilly était une sorte d'excentrique dont la pensée, comme la toilette s'écartait de l'ordinaire. Que de sottises ne furent pas écrites sur ses costumes ! Il avait appris à la méthode catholique le pouvoir sourd de la règle, l'emprise sournoise des rites, et que tout ce qui touche notre corps déteint sur notre esprit. Peutêtre s'habillait-il à son goût pour mettre plus de distance entre lui et le monde étranger. Il avait conservé dans son vêtement la mode de sa jeunesse, et il apparaissait, en 1883, vêtu comme un

dan'Jy de 1830. Là se bornait toute cette fameuse excentricité de costume sur laquelle ont bavardé tant de grimauds. Peut-être encore, révolté contre le cours du temps, pensait-il maintenir en lui la jeunesse intérieure, en s'habillant comme lors de st>s vingt- cinq ans. Les plus fermes esprits ont le>/.r part d'enfantillage, et c'est une de leurs grâces. Mais cet enfantillage est toujours obédient à un instinct sûr comme celui de l'animal. Il n'est point sans cause. La cause nous échappe et souvent à eux aussi.

Défendre sa personnalité, c'est défendre son uniîé. Qu'ils apparaissent rares, les hommes montrap.i une unité! Ceux-là sont réellement des hommes : ils réalisent en eux l'harmonie du cœur, de Tesprit et de l'âme. Les vents du siècle soufflent sur eux de toutes leurs aires sans les enivrer des haleines qu'ils apportent, sans les troubler des odeurs qu'ils soulèvent, sans les souiller des poussières qu'ils dispersent. Eux, ils apportent la logique et la constance dans leurs décisions. Mais une personnalité forte ne jaillit point dans le monde comme une Pallas toute casquée du cerveau de Jupiter. Elle se forme, s'accroît, se développe, comme un athlète, par un entraînement sans défaillance. Elle ne peut vivre isolée, sans attaches profondes, pas plus qu'un arbre ne vi-

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vrait sans racines dans la terre. Nul corps, nul esprit n'ont grandi sans nourriture. Il lui faut plonger ses racines dans une doctrine éprouvée, dans une foi spontanée ou dans une certitude conquise, mais toujours dans une révélation décisive de la réalité. Qu'est la force de celui qui se fie à sa propre force? Elle trouve vite sa limite. Notre force vaut selon les forces où elle correspond, oii elle s'est accordée. Elle est assistée par des principes vivants, par des influences fidèles. Les forces que nous appelons viennent à nous, si nous savons être les centres d'aimantation qui les attirent. Nous pouvons choisir nos anges et les attacher à nous. C'est l'acte de notre liberté. La personnalité de Barbey doit sa vigueur à son unité. Tous ses rayons, quoi qu'ils aillent toucher, partent d'un même foyer. Le poète, le romancier, le critique, le polémiste, le causeur se ressemblent. Ceux qui l'ont entendu, quand ils le lisent, entendent sa voix, cette voix dont l'âge, quand je l'entendis, avait assourdi le timbre et molli Tarticulation. Il parlait exactement comme il écrivait, avec une projection d'images incisives et chaudes. D'autres ont pu dire ses attitudes de jeunesse et de maturité. Les ans avaient-ils jeté sur ses manières une auréole de simplicité ? Je le vis toujours simple et charmant. Peut-être le

vieux maître mettait-il une coquetterie à traiter comme un égal le petit poète de vingt ans par lequel il se sentait compris. 11 cherchait à plaire à qui lui plaisait, mais ceux-là étaient rares. Son amabilité ne s'exerçait qu'à bon escient et, une fois conquise, ne défaillait jamais. D^aucuns l'ont recherchée sans l'obtenir. Quand il écrivait, à l'encre rose et or, sur la feuille de garde d'un de ses livres un de ces envois d'auteurs spirituels, gracieux ou profonds, si scintillants toujours qu'un écrivain de race les a recueillis et publiés, c'est qu'il avait pour le destinataire estime ou amitié. Je sais tel académicien, mort aujourd'hui, homme d'esprit et galant homme, qui se démena pour obtenir un de ces envois d'auteur. 11 n'y parvint jamais : Barbey dédaignait sa littérature.

Les hommes qui nourrirent fortement leur esprit ont une parole équivalente à leur style écrit. Barbey improvisait des conversations éclatantes, 011 la pensée vigoureuse apparaissait entre deux pointes spirituelles, comme un obus entre deux flèches d'or. Ce diable d'homme, qui avait quelquefois signé Old Noll n'avait pas l'esprit de l'escalier. Il envoyait du tac au tac les ripostes dont certaines sont devenues fameuses. Certes il avait subi victorieusement les épreuves d'où les caractères sortent trempés ou faussés. La plus délétère.

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celle du succès, ne lui avait été présentée qu'en sa vieillesse. Il comptait soixante-douze ans quand il obtint, avec une Histoire sans nom^ son premier succès. Sa romantique jeunesse avait henni à la gloire, ce mirage fascinant les jeunes âmes nobles. La gloire, elle apparaît comme ces belles femmes nues et insaisissables oii les peintres et les sculpteurs incarnent les allégories. Aussi nulle part ne se piète-t-elle mieux que sur les tombeaux. Mais quelquefois, pour se montrer dans le monde des vivants ou de ceux qui semblent des vivants, elle s'habille, elle revêt la défroque éclatante de ce singe savant, le succès, et alors elle lui ressemble, et elle grimace. Le mépris de la gloire n'appartient qu'aux âmes très fortes, à qui peut être un mage, ou un saint, ou un héros parfait. Jamais le poète, parce qu'il tient trop par ses fibres aux fibres de ce monde, et parce que sa voix parle aux hommes, ne se désintéressera complètement de l'opinion des hommes. Le délicieux et souriant Banville, qui avait également fréquenté le boulevard et l'Olympe, prétendait que sur cette terre le poète fait l'apprentissage de son métier pour chanter plus tard devant les anges. Mais l'apprenti s'adresse encore aux hommes. Dans une petite chapelle d'un couvent de Bénédictines, j'ai souvent entendu le chant merveilleux d'une des sœurs.

Cette voix chantant pour son Dieu atteignait une sublimité qui effaçait les plus grandes cantatrices. Celles-ci ne chantaient que pour les hommes, et, plus ou moins, la préocupation de l'effet à produire, ridée de gloire, sous quelque forme, magnifique ou basse, qu'elle leur apparût, diminuait leur art et rétrécissait leur puissance. Quand on habite la tour d'ivoire, on domine de haut les hommes. C'est même de là qu'on les domine le plus sûrement. Mais, si on les laisse pénétrer dans la tour sous-prétexte qu'ils y apporteront de l'encens, ils ne sauraient y apporter que la boue de leurs souliers. Et pourtant, qu'il serait misérable, l'adolescent qui déjà saurait cette vérité, et, qui? dénué d'illusion généreuse, ne brûlerait pas de traverser ces flammes, le désir de la gloire et le désir de la femme !

Barbey eut la chance de vivre longtemps dans l'obscurité. Il s'y fortifia. La période lui fut longue des tâtonnements où le jeune esprit en formation s'interroge, se cherche dans les limbes anxieux de lui-même. Sa personnalité en jaillit après la conquête définitive de son unité. Car ce qui frappe le plus en elle, c'est cette unité. Si, vers quarante-cinq ans, à la voix de son ami Raymond Brucker, Barbey s'est lié, des pieds et des poignets, au catholicisme, il fut beaucoup moins séduit par cette

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merveilleuse my&tique qui aspire les âmes poétiques que par la doctrine invinciblement unitaire ; et l'Eglise lui paraissait avant tout un mécanisme fabriquant l'unité conceptuelle et sa conséquence l'unité sociale, une machine à tuer tous les schismes. Une de ses premières études historiques, écrite, pendant sa période de libre pensée, à propos de l'ouvrage d'Urter sur Innocent m et la papauté est telle qu'il n'aurait eu rien à y changer plus tard. Le puissant terroir normand, qui instille le bon sens aux veines de ses enfants, avait versé en sa tête ce solide jugement qui la rendit invulnérable aux sophismes contemporains. Ce petit gentilhomme terrien du Cotentin était de Saint-Sauveur-le- Vicomte, distant de la mer de quelques milles. A la côte vivent, juxtaposées, deux races très différentes : les gens de mer et ceux que Fhomme de lignée marine, — le den a vor , disent les Bretons, — nomme dédaigneusement les paysans. Bien que descendant du grand armateur Ango, qui mettait au service de François 1*='' sa flotte de douze navires corsaires, bien que ses armes, sans ancienneté et attestant la décadence de l'héraldique, portassent d'azur à deux barbeaux (barbeys) adossés, Barbey n'a rien du type marin ; c'est bien un terrien, mais il l'est puissamment. Il revendiquait sa qualité de nor-

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mand. Il la sentait palpiter en lui. L'homme qui tient à la terre par des racines ancestrales, qui a vécu parmi les arbres et les plantes, qui a subi le rytlime des saisons et les mouvements des élém^ents, a absorbé par les narines et par les pores sa dose vitale de bon sens. L'homme né dans les villes, plus impressionnable, plus mobile et plus vibrant, est sensible aux atmosphères ardentes et passionnées. Il est plus doux, plus poli, et aussi plus exaspéré, plus excessif. Il n'a pas la force radicale de résister aux rhétoriques, aux séductions des idées folles dansant comme des salamandres dans la buée lumineuse qui le soir monte des cités vers les étoiles. Hélas '. il ignore la nuit, la grande nuit apaisante et mystérieuse, car la nuit effarée et rapide qui glisse sur les villes à pas d'intruse semble venir y semer des cauchemars avec des mains dépouillées de leurs primitives ténèbres. Et c'est de si loin que monte à peine en sa chair le chant du printemps ou la mélancolie de l'automne !

L'unité frappante de la personnalité de Barbey l'a fait entrer dans la gloire comme un coin dans une bûche. Les lisières dont l'enserrent les nécessités, les fatalités, elle les fait craquer et les brise. 11 faut qu'elle soit, pour elle-même et devant les autres. Gomment se m ontre-t-elle à

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nous ? Pas selon son désir. Le jeune Barbey, avec toute la génération dite de 1830, était entré dans l'adolescence quand le tonnerre des canons de l'épopée française résonnait encore en longs échos dans les cervelles ardentes. Il rêvait d'agir : soldat ou plutôt homme d'état. On n'a guère fait remarquer que Napoléon, guerrier malgré lui, surtout meneur d'hommes, avait suscité chez les hommes qui eurent vingt ans sous la Restauration l'ambition de gouverner les populations plutôt que de les conquérir. Barbey ne se donna pas d'abord aux lettres avec tout l'amour, avec l'humilité de l'amour. Cela lui permit de juger durant ioute sa vie, sans aveuglement, leurs fautes et leurs dangers. Car, filles de la langue d'Esope elles partagent la double puissance de leur mère. Mais il leur offrit un amour toujours croissant, comme doit l'être le véritable amour. La période des tâtonnements lui fut longue, quelque nettes et fermes qu'aient été les directions initiales de sa personnalité. Dans le grand œuvre alchimique, tous les philosophes du Feu reconnaissent une phase où tout semble perdu, la phase de ténèbres et d'angoisses qu'ils nomment en leur langue de haut symbole, « la tête de corbeau ». Dans ce grand œuvre qu'est le salut en ce monde, soit la conservation de la personnalité, il y a une phase

analogue. C'est la période la plus trouble de la vie, celle oij il s'agit de se connaître, de se sentir, de se deviner, et de se situer au plan de ses puissances. Nous traversons alors la douloureuse inquiétude de l'esprit et de l'âme. Il semble que nous fassions alors dans notre vie de la terre, l'apprentissage de ce jugement des morts dont la religion égyptienne avait exotérisé la révélation, et dont Ezéchiel parle sous les voiles de ses images augurales. Le plus fréquemment, c'est notre jeunesse le théâtre où se déroule le conflit tragique de nous-mêmes. Une fougue impatiente et dispersée nous agite et nous éloigne, nous fait étranger à jamais de la voie véritable et juste où nous poussait l'élan de notre adolescence, véridique comme l'instinct. Plus tard, si nous avons triomphé de l'épreuve, si nous avons émergé des vertiges, nous revenons au point initial de notre course vitale, et nous tâchons à modeler, de nos mains plus expertes et moins ardentes, la statue de la vision dont s'illuminait notre rêve adolescent. — trop heureux s'il n'est pas trop tard I La jeunesse de Barbey d'Aurevilly fut solitaire et mondaine. Elle ne se môle point à l'effervescence tumultueuse de la génération. Elle ignore les cénacles, les parlottes littéraires, où les jeunes hommes impatients brassent les vocables et les

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doctrines dans un pétrin où ils versent rarement le levain du génie. 11 est né six ans après Hugo, deux ans avant ce Musset qu'il définit si joliment « un bois de lilas foudroyé ». Il ne les frôle pas. Il ne connaît guère dans les lettres que son ami de collège voué à un éclat posthume, Maurice de Guérin. Dans un salon, il voit Chateaubriand.

— Comment était-il? lui clemandai-je un jour avec cette curiosité passionnée qui saisit notre jeunesse quand un vivant peut nous parler d'un mort éblouissant déjà loin de nous dans le temps.

— Aucun homme, me répondit Barbey, ne donnait l'impression de s'ennuyer aussi profondément. Il semblait la statue de l'ennui. Silencieux dans un fauteuil dont il ne bougeait pas, il n'ouvrait la bouche que pour mordre constamment son mouchoir. »

Et ce portrait ne contredisait pas celui que se faisait mon imagination du solennel désenchanté qui enviait la terrible épitaphe lue par lui sur une tombe anonyme : Miserrimus. Gomme il contrastait avec la silhouette du vieillard que j'entendais le décrire et que je voyais aussi dans un salon, en grande toilette démodée, vif d'esprit, désireux de charmer, empressé près des femmes dont il regardait le reOet dans un petit miroir caché par son gant noir brodé d'or. Et j'inter-

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rogeai le vieux maître sur Balzac. Il décrivait son aspect fameux, ajoutant qu'il l'avait vu sans jamais l'entendre. Je savais ce qu'il ne m'avouait pas. C'est que, déjà lui-même, ayant fait ses preuves et gagné ses éperons, il rencontrait quelquefois Balzac dans Tomnibus qui le conduisait à cette maisonnette de Passy, perdue dans la verdure, d'où l'on découvre aujourd'hui encore cette belle vallée de la Seine dont la malfaisante main des hommes n'a pu détruire complètement le charme. Et tel était son respect pour ce gros homme haussé, dans son jugement, à la hauteur de Shakespeare, qu'il le suivait sans jamais oser lui adresser la parole.

Le nom de Barbey d'Aurevilly n'est point mêlé à ceux de cette tumultueuse jeunesse de 1830. Sa jeuness! à lui fut un piaffement dans le désert ; et s'il proRiena dans des salons sa silhouette de dandy inquiet, le monde n'est-il pas un désert humain ? A part le jeune chevaucheur du Centaure, son ami du collège, Maurice de Guérin, le fidèle Trébutien, son cousin Edelestand du Méril, il n'a pas auprès de lui ces esprits qui nous sont parents, et qui souvent nous sont nécessaires pour l'équilibre de notre esprit. Nous versons en eux le trop-plein d'une pensée qui nous opprimerait sous son silence, et ils nous donnent en échange

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quelque chose de la leur ; ils jettent leurs étincelles sur notre bûcher intérieur.

Puis, que savons-nous jamais des échanges faits, des influences subies ? Il y a une source mystérieuse d'influence : les femmes. Leurs doigts nous tendent la clé de la connaissance de nous-mêmes. Elles sont le miroir où nous voulons voir notre plus beau reflet. Certainement elles durent peser de tout le poids de leur charme sur la formation de cet esprit, sur la jeunesse de celui qui a si fortement modelé des figures féminines.

L'unité d'un esprit est créée par les principes dont il vit. Aussi la reconnait-on sous les apparences les plus variées qu'il lui plaît de revêtir, de même qu'on retrouve le même corps d'une femme sous les toilettes les plus disparates. La personnalité de Barbey déborde des cadres oiî elle entre. On l'aperçoit poète, contour, romancier, critique. Sous ces avatars, il reste toujours luimême.

Poète il l'est toujours au long de son œuvre,

puisqu'il a les dons essentiels, la sensibilité, l'ardeur, la passion, et celui, dominateur, de saisir les rapports unissant les choses, de voir sous les apparences, la réalité. Mais, dans son œuvre en vers constitué par un petit recueil, Poussières , qu il dédaigna de publier, il ne prétend pas ceindre son front de la couronne de chêne. Il en porta toujours le regret mélancolique. Quel noble adolescent ne rêva pas d'être un poète ? Tous ceux qui durent s'accomplir sous une autre apparence, qui parvinrent à donner quelque grandeur à leur vie, tendirent leurs bras vers l'un de ces deux emblèmes : la Lyre ou l'Epée. Avant de songer à l'aire de sa vie un poème de la sainteté, François d'Assise s'essayait à rimer. Mais le don mystérieux d'évoquer de lointaines beautés par la musique du vers, les Muses cruelles le distribuent comme il leur plaît. On les voit le refuser à de très hauts esprits, à des cœurs magnifiques en même temps qu'elles l'accordent à des intelligences aimables et courtes.

Deux fois j'ai entendu Barbey d'Aurevilly dire ses vers, de sa voix encore sonore de vieillard, les bras aux accotoirs d'un fauteuil, le buste rejeté en arrière. Il laissait deviner, en disant : « Oh! pourquoi voyager ! » la mélancolie passionnée qui était son plus intime sentiment, et, en disant u?i

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amour de jupe la grâce mondaine dont il se masquait. Ses vers ont la couleur éclatante et Tardeur attristée dont il signe tout ce qu'il écrit. Ils portent la griffe de cette personnalité intense. Mais ils ne sont pas des vers de poète. Ils ne ressortissent pas du divin langage qui peut, par de mystérieuses résonnaaces puisées dans les analogies musicales du verbe, clés du secret de Tincantation, ouvrir à l'àme du lecteur prédestiné des horizons illimités. Ils ne chantent pas au cœur. Ils se contentent de lui parler, ce qui n'est pas suffisant. Puis d'aucuns portent leur date, nous paraissent affublés à la mode de leur temps, déguisés de ces oripeaux du dandysme romantique qui rend insupportables bien des pages du délicieux Musset.

Barbey exerçait sur lui-même comme sur autrui sa sûre judicature de critique. « Le vers n'est pas ma langue », disait-il non sans mélancolie. Aussi ne s'attarda-t-il pas à manier un langage qu'il ne sentait pas sien, et voulut-il étiqueter ses poèmes peu nombreux d'un titre dédaigneux : Poussières. 11 se trouvait plus à l'aise dans le poème en prose, qu'il aima toute sa vie d'un amour heureux ; je n'en veux pour preuve que cette brillante Amaïdée écrite dans sa jeunesse, perdue pendant des lustres, et retrouvée dans sa vieillesse, et aussi

ces Rythmes oubliés qui sont bien maniés par la poigne ferme d'un maître.

Mais ses dons poétiques trouvèrent leur expansion dans le roman et dans la critique, et c'est par eux qu'il est sacré romancier et critique de premier ordre. Les huit romans et les six fameuses Diaboliques sont des conquêtes violemment arrachées au labeur du journaliste. Aussi ont-ils la force conquérante.

Le roman doit nous saisir par Fàme et l'esprit, par le cœur et les entrailles. Il est tenu de nous passionner; autrement il nous ennuie. Piètre roman, celui dont nous lisons quelques pages, puis que nous fermons. Il faut que, dès les premières pages, l'intérêt nous emporte, haletants jusqu'à la fin. Forme littéraire infréieure, prolixe et éclamée, sorte d'épopée bourgeoise qui a pullulé dans une époque bourgeoise, le roman eut sa gloire quand il était de chevalerie. Et, par une ironie du destin, le plus parfait des romans, je veux dire don Quichote, fut écrit en raillerie du roman de chevalerie enseveli dans le poncif. Quand le roman est un masque sur une tête œcuménique, celle d'un Cervantes ou d'un Balzac, il s'illumine d'imprévus rayonnements.

Le pauvre roman est l'enfant déshérité des Muses. Condamné à se traîner dans les longueurs

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du récit, pénible cul-de-jatte des lettres, et surchargé encore d'accessoires utiles et futiles, il lui faut porter comme Bias tout son bien sur lui ; mais ce bien est toujours beaucoup plus encombrant que l'immatériel bagage du sage Grec. La tragédie, la comédie, alertes, dégagées, laissent au lecteur ou à l'auditeur, le soin d imaginer leur mise en scène. Elles restent dans la destination littéraire qui est de présenter les passions et les sentiments des hommes, leur vie intérieure à l'heure oii elle est éclairée par les étincelles d'un conflit de conscience. Le roman, dans ces derniers temps, s'évada souvent du domaine qui lui est assigné. Une personnalité très puissante, emprisonnée dans un genre littéraire, le dilate jusqu'à le faire éclater. Ainsi Balzac élargit-il de sa corpulence le moule du roman. Il y entra avec les novations des conquérants. N'avait-il pas laissé voiler la lucidité de son génie par les fumées de cette étrange ivresse qui depuis deux siècles a troublé des cerveaux d'écrivains ? On conte qu'il avait épingle à la muraille de sa cellule érémitique un portrait de Napoléon au-dessous duquel il avait inscrit cette phrase : « Ce qu'il a commencé par l'épée, je l'achèverai par la plume ». Ainsi ce ferme esprit songeait à prendre sur la vie des bornâmes une inflence immédiate. Il voulait être

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un maître dans la directe acception du terme. Que cela est dangereux ! Le vulgaire des hommes, dans les plus noblement substantielles corbeilles que leur tendent les mains des grands hommes, ne prend jamais que les fruits pourrissants. Il obéit à ses instincts comme le pourceau à ses appétits ; et il déforme à l'usage de ses passions les plus pures créations du génie quand il sent que le génie se diminue jusqu'à les lui destiner. Voilà pourquoi nul esprit, si fort et sihaut soit-il, ne peut prévoir l'action de ses œuvres sur la foule, s'il se leurre du désir de prendre sur la foule une immédiate autorité. Le vin du génie est trop fort pour les faibles cervelles : il leur donne une ivresse mauvaise. Elles ne découvriront jamais dans Foeuvre de Balzac le haut et lumineux enseignement sourdant, entre les pages, du cœur expérimenté comme de l'esprit certain du Voyant. Elles n'y trouveront que l'affolante mêlée des passions emplissant les fresques du grand peintre de l'enfer social, de celui qui a fait de la Comédie humaine une espèce de pendant montrueux à la divine Comédie.

Ce Balzac a créé la grandeur du roman. De mesquine qu'elle avait toujours été, cette forme a pris sous ses mains d'ouvrier une telle ampleur qu'on en appela le roman la forme tao-

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derne de l'épopée. Ne sommes-nous pas au siècle de l'exagération ? Jamais une forme forcée de se traîner dans les longueurs de la prose analytique pourrait-elle approcher d'une forme exigeant la concision, cette mystérieuse condensation de la pensée qui seule lui permet d'atteindre, quand elle a pris la minceur de la flèche, les horizons qui touchent au monde divin ? A égal génie, le romancier et le poète épique sont trop inégalement lotis. S'ils montent la même somme sur la pente de l'Hélicon, le premier porte un sac de sous, l'autre une pièce d'or.

Le roman^ aimé des femmes, est comme elles. Il vaut dans sa jeunesse. Mais qu'il a de peine à subir l'épreuve du temps ! Car l'imagination, à qui il s'adresse, la folle du logis a-t-on dit, porte en elle l'ingratitude des femmes légères. Elle oublie le roman qui lui ouvrit les portes d'un palais au balcon duquel elle put voir passer la vie en robe couleur du beau temps. Car le romancier est le couturier qui habille la vie au goût de son génie, lequel se plie au goût du jour. Et la robe la plus merveilleuse n'est plus qu'une loque indifférente lorsque quelques années ont démodé sa coupe et fané ses couleurs. Encore advient-il que la popularité, qui choisit ses favoris à sa hauteur, garde longtemps^ pour sa banalité touchante

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et sa basse sentimentalité, tel roman médiocre comme Manon Lescaut. Vraiment, quel dommage qu'en ces trente dernières années se soient bâties tant d'usines à romans ! Leur reproduction a jeté quelque discrédit sur ce genre littéraire, si séduisant quand il est le truchement d'un beau cœur ou d'un esprit vigoureux, capables d'atteindre cette expression évocatoire sans laquelle il n'est pas d'art. Après l'unique Balzac, la main qui, au dix-neuvième siècle, aura le plus fortement pétri la pâte du roman, est celle de Barbey d'Aurevilly. Pour apparaître aux premiers plans, le laborieux et pénible Flaubert, si respectable que soit son effort, est dénué d'âme, et sa vision ne dépasse pas un étroit horison. Beau peintre de morceaux pour ouvriers de lettres, lui-même bon ouvrier qui ne passera jamais maître. La force d^'un conteur, comme celle d'un arbre, vient de ses racines. Celui qui raconte les actes oij les hommes sont contraints par leurs passions doit voir vivre ces passions sur les plans soustraits aux regards vulgaires. Il doit percevoir monter en elle la sève ardente venue de leurs racines plongeant dans un monde de ténèbres. Elles sont vivantes comme des larves attachées aux flancs de leurs auteurs. Et comment un romancier les pourrait-il voir vivre, s'il n'avait le sens du surnaturel?

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Pas de poète sans ce sens, pas de génie sans cette intuition. Nombre d'esprits, en notre temps, ont renoncé cette essentielle notion. Ils ont rétréci l'horizon oii ils veulent passer décapités. En sorte que la mode de notre temps nie le surnaturel. Cela n'importe. Celui qui voit la réalité, celui qui conquit la seigneurie de lui-même, ne prend souci des modes de son temps, ni de ses errements. Il va droit devant lui, les yeux dessilles, sans s'inquiéter de l'opinion de ses contemporains. Le contact des aveugles ne communique la cécité qu'aux prunelles sans destin. Ce qui fait de Balzac et de Barbey des romanciers supérieurs aux autres de leur siècle, c'est leur vision du monde surnaturel. Si les personnages qu'ils créent nous attachent à eux par les liens d'une ardente émotion, c'est qu'autour d'eux nous sentons une atmosphère charriant des passions aussi vivantes que des bêtes. Leurs actes, exécutés en obéissance à des ordres dictés par de mystérieuses puissances, prolongent leurs conséquences infernalement logiques jusqu'en de ténébreux domaines, impérieusement soupçonnés- Les héros de Barbey, qu'il est licite d'appeler héros puisqu'ils portent jusque dans la perversité ou le crime leur furieuse fierté, exhalent une odeur de sang ou de soufre. Il faut excepter

quelques-uns respirant un parfum d'innocence. Ce sont rares fleurs humaines, dans la littérature comme dans la vie. Hélas ! l'âme des hommes est ainsi dirigée, qu'elle s'intéresse moins longtemps, moins fortement, aux êtres purs qu'aux pervers. La pureté est monotone, la perversité très variée. Et ce qui nous attache à une créature pure, c'est en elle le germe originel du mal, c'est sa lutte avec le mal. Le saint ne nous touche que par sa tentation. Le génie, qui saisit ce qu'il voit le plus clairement, montre toujours une prédilection farouche pour ses plus mauvais enfants. Avec quelle sollicitude Shakespeare a-t-il caressé son Yago et Molière son don Juan, ces deux fils du génie tendant leurs sinistres bras vers un idéal de mal absolu ! Le conteur des Diaboliques, le mâle et chaud romancier de YEiisorcelee et û^un Prêtre marié, d'une vieille Maîtresse et d\(ne Histoire sans no?n ne se laisse intimider par nulle horreur des âmes. Son poing viril ne tremble pas d'élever la torche sur leur gouffre où s'entrechoquent des passions forcenées. 11 sait que ces passions puisent leur énergie vitale dans le pacte que les hommes concluent avec elles et signent de leur sang, de ce sang dont elles se nourrissent comme des stryges ou des lamies. Pour descendre dans les âmes, il faut du courage

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comme pour descendre aux enfers. Et il faut des yeux puissants, — les yeux de l'esprit plutôt que ceux du corps, — pour voir ce que jette en elles le monde occulte, ou tout au moins la partie de ce monde où nos idées et nos désirs plongent leurs racines pour y vivre et grandir, ce que jette en elles le royaume de la tentation. Barbey, ce normand qui campait solidement ses pieds sur son terroir, sur le sol visible à tous les yeux, n'était pas un mystique. Mais son intuition et son étude lui permettaient des visions sur le domaine de la Mystique. Il accédait à la noLion de l'Occulte par la voie catholique, qui, entre celles qui y mènent est une des plus prudentes. Du point oij il s'était placée il pouvait suivre la hiérarchie des plans sur lesquels les gestes des hommes prennent leurs causes ou envoient leurs résonnances. Tout au moins pouvait-il voir les plus proches anneaux de la chaîne d'or de Platon, et de la chaîne de fer dont le grand vulgarisateur grec n'a pas exotérisé la rude image- C'est d'un pareil sommet que tout poète tragique voit dans une clarté fulgureuse la terrible logique de la vie^ et démontre la réalité de la prophétique parole : « Satan est logicien » . Le génie du poète ou du romancier est une équilibration de facultés. Il lui faut le sens de la Mystique, mais sans que ce sens empiète sur les autres. Un

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mystique pur ne saurait être un artiste ; ainsi Ernest Hello ne vaut que par son sens mystique qui lui dicte d'admirables pages, et, dès qu'il veut marcher dans une autre voie, il n'apparaît plus qu'un écrivain médiocre et un conteur terne.

Dans le roman, la formidable main de Balzac brasse tout un monde de caractères et de passions comme un conquérant brasse les peuples soumis. Ce romancier-là dépassait le roman, qui doit d'ordinaire se contenter de jeter sa lumière sur une situation mettant en action deux ou trois caractères, sur quelque individualité saillante ou sur une passion unique. Et c'est bien assez. Cette tragédie racontée que doit être le roman a besoin de se couler dans cette triste et belle unité d'action que seuls un Shakespeare ou un Balzac peuvent se permettre de briser. Barbey entreprend ce roman de proportions ordinaires, mais sous son souffle de flamme, la passion devient incendie, un incendie qui laissera les âmes en ruines. Plutôt qu'un romancier, il est un conteur. Il ne laisse pas ses personnages agir, parler, A'ivre par eux-mêmes sous l'ceil du lecteur. Il ne les quitte pas. 11 est toujours là, qui les présente, qui les évoque et qui les juge. Mais il leur a insuffle une vie ardente et terrible, et nous les voyons, tout près de nous, familiers encore que hautains,

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et enveloppés d'une atmosphère violente où leurs passions tendent leurs griffes et leurs gueules de monstres. Eux, ils les aiment, ces monstres^ avec l'aveuglement Je l'amour qui conduit ses aveuglés à l'abime. Et leur auteur, que nulle sensiblerie n'émasciilc, les accompagne d'un pas justicier jusqu'au bord.

Plutôt conteur que romancier, leur auteur s'est parfois attardé avant de les jeter pantelants sous nos yeux, et il nous faut attendre trop longtemps le moment oii ils viendront si près de nous, que nous respirerons avec eux, que nous retiendrons notre souffle pour écouter le leur. Puis, voici la pierre sur laquelle achoppe quelquefois le romancier. 11 nous présente certains héros prêts à d'extraordinaires exploits, et nous les voyons pareils à des écureuils tournant dans leurs cages. Voici le beau protagoniste d'une vieille Maîtresse, Ryno de Marigny, dardant sur le monde des regards de conquérant. Ses facultés condensent une telle force, d'après son auteur, que sans doute il laissera derrière lui un de ces inoubliables sillages que tracent les maîtres d'entre les hommes. Or, que fait-il en tout et pour tout ? Il s'acoquine à une vieille maîtresse qui traîna dans des lits banaux son pouvoir ensorcelant. Rirn de plus. A-t-il au moins la gloire d'être un grand amant ? Cette

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gloire-là est l'égale des autres. Elle prend même sur les autres la supériorité du secret. Elle s'illumine de n'être connue que d'une seule femme et de Dieu. La gloire dans les ténèbres est quelque chose de si beau, qu'elle est réservée, ainsi qu'aux grands amants, à de suprêmes génies ou à des héros élus. L'instinct populaire ne se trompe pas qui mêle les noms des grands amants légendaires à ceux des plus illustres d'entre les hommes. Ce Ryno de Marigny n'est qu'un médiocre amant, passif jouet du destin, inerte volant que se renvoient ces deux raquettes du diable, l'orgueil et la luxure. C'est un petit cœur, et son auteur nous parle couramment de sa grandeur. Il n'est pas seul à nous décevoir parmi les personnages de Barbey. D'autres piaffent, mais ne courent pas vers un but qui vaille. Ils semblent dévorés par l'ennui des oiseaux captifs. Ils n'ont pas su éployer leurs puissances. Portaient-ils un cœur trop vaste pour le rétrécir aux dimensions qui lui permettraient de se loger dans quelqu'un des cadres que le monde tient tout préparés pour ses médiocres favoris ? C'est probable. Souvent les hommes au trop large rêve sont incapables de s'adapter aux conditions ambiantes. Quelquesuns trouvent en eux la force de faire éclater les cadres trop étroits pour les contenir. Mais, en défi-

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nitive, quel homme s'est jamais accompli selon son désir? Quel héros, quel poète, quel saint a pu dire, à son heure dernière : « Ma vie fut supérieure à mon rêve adolescent ? » Qui donc a taillé sa propre statue à l'échelle de son idéal ?

Mais nous, nous ne pouvons nous intéresser qu'aux personnages correspondant à nos puissances, ceux dont les passions ont leurs germes en nos cœurs, et si, après la lecture d'un roman ou d'une tragédie nous savions faire jusqu'au plus profond notre examen de conscience, nous découvririons que nous aussi nous avons, sinon mille âmes, comme on l'a dit de Shakespeare, au moins mille possibilités d'âmes. Et le contact de ces personnages de d'Aurevilly fait lever en nos âmes des songes forcenés, qui s'y tapissaient au plus ténébreux comme des lièvres, peut-être aussi peureux que des lièvres de se montrer. Ces gens furent par leur auteur aimantés d'une magnétique attirance, et nous attachent à eux par des liens entrant en nous. Car nous sentons qu'une part de leur vie se déroule sur des plans voilés, mais aussi certains que notre instinct. Ces êtres de chair ardente, et tourmentés des plus violents vertiges des nerfs et du sang, ont un pied, comme nous dans le monde surnaturel. C'est dans ce monde-là que se déroulent, avec une terrible logique, les

causes et les conséquences de leurs actions. C'est dans ce monde-là que résonnent leurs voluptés et leurs angoisses. Les maîtres sont ceux qui voient ce déroulement, qui entendent ces résonnances, et qui évoquent à nos yeux leurs visions. Nous aussi, nous sentons le prolongement de notre vie dans le domaine des causes et des conséquences. Notre instinct nous le murmure, notre intuition nous le chante, notre raisonnons l'affirme. Et les voix qui nous en parlent avec le plus de certitude sont celles qui font vibrer en nous les échos les plus nombreux et les plus impérieux.

Le romancier, comme le poète tragique, nous présente ses enfants, en nous montrant ses héros àTheuredeleur plus ardentconflit avec la vie. Il les a engendrés et enfantés. Il leur a modelé la face à la ressemblance de ses passions virtuelles, de ses désirs en germe, de ses songes en brume. En eux ses innéités assoupies se réveillent avec leur développement intégral. C'est d'avoir jailli d'une âme fortement vivante que les personnages de romans se saturent d'un fluide attractif et emplissent leurs veines d'un sang généreux. Et ceux qui les voient vivre dans l'œuvre du conteur les aiment quand ils se sentent liés à ces êtres imaginaires par quelque obscure affinité.

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Notre vie pétrit notre génie d'une main mystérieuse dont nul ne voit le geste, pas même nous. Tout ce qui passa par notre cœur laisse en nous des vestiges perdurables. Notre âme est douée d'une mémoire occulte capable de garder les échos de tous les cris qui résonnèrent en elle. Comme la vie grave jour par jour, jusqu'à la vieillesse, sur le visage des hommes, l'histoire de leurs pensées et de leurs désirs, de leurs défauts et de leurs douleurs, elle imprègne leur esprit de l'arome qu'ils respirèrent en elle. Nous sommes teintés de notre passé, même quand nous l'avons racheté au prix de notre sang. Si dans nos œuvres perdurent de belles pages, c'est que notre vie eut sa beauté secrète, fut-ce seulement en désir, et de même nos défaillances s'y peuvent deviner. Je comprends donc cette curiosité morbide qui tient certains de rechercher tous les détails de la vie des grands écrivains. Mais cette recherche est vaine, parce qu'elle ne trouve jamais que des apparences. Elle découvre quelquefois des faits indéniables. Mais les faits n'agissent sur les âmes que par les émotions qu'elles y engendrent. Et ringéniosité des fureteurs ne parvient pas à percevoir la qualité de ces émotions, dont le souvenir vibre dans notre voix. « Notre vie est faite de la trame de nos rêves », dit Shakespeare, trame sur

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laquelle nos plus secrets émois brodent des fleurs couleur d'or et de sang.

Tout ce qui au fond de nous s'accumula de notions et de vibrations y forme une sorte d'orchestre occulte dont le chant lointain, perceptible seulement à de très subtiles oreilles, accompagne toutes nos paroles. Et c'est cela qui donne à nos paroles leur force réelle et leur autorité.

Eh bien ! voici un critique possédant la force et l'autorité. J'estime, en Barbey d'Aurevilly, le critique plus assuré et plus complet que le romancier. Ses contemporains qui admirèrent en lui le romancier, s'accordèrent presque tous à taxer ses jugements de partialité et de témérité. Ils honorèrent du critique la virtuosité, la couleur et la fougue. Ils n'allèrent pas au fond, où s'étageaient la fermeté et la justesse des décisions. Barbey d'Aurevilly toute sa vie passa pour un critique sévère et malveillant. L'argot des basfonds littéraires le qualifia d' « éreinteur ». Je l'entendis s'en plaindre, car les plus bronzés

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souffrent derincompréhension. Le temps ordonne toutes choses. Il permet de voir que les sévérités de Barbey, encore qu'elles éclatèrent comme des cris de guerre, furent justes. Quand le critique pécha, ce fut par indulgence. Quelquefois ses amitiés, ses sympathies troublèrent son coup d^œil, etnousnous étonnons de Tcntendre vanter quelques œuvres, depuis longtemps mortes, qui n'ont jamais eu que ^apparence de la vie.

Cet œuvre critique est considérable , fécond et varié. Le monument, construit pierre à pierre au cours d'une longue carrière, ne fut dévoilé que longtemps après la mort de l'auteur. Il se compose d'articles écrits sous le souffle de l'actualité, et soumis aux rudes conditions qu'impose le journalisme, aux nécessités de l'improvisation, à la gêne constante. Cet écrivain prétendait, sur les œuvres et les hommes de son temps, écrire sa pensée en pleine indépendance. Il voulait son esprit libre au milieu d'une organisation qui ne tolère que des esclaves. La presse ne peut vivre qu'enchaînée, par des chaînes qui ne sont même pas toujours d'or. Gomment pourrait-elle donner la liberté à ses ouvriers ?Meme si elle le voulait, elle ne le pourrait pas. Un écrivain fier est, dans un journal, en butte à mille difficultés. Il est comme don Quichote parmi des moulins à

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vent. Il risque toujours d'être happé par quelque aile tournante.

Quiconque dut passer son esprit au laminoir du journalisme apprit à ses dépens à admirer l'énergie avec laquelle Barbey subit l'épreuve sans se diminuer. Le journal est certainement l'un des plus dévorants dragons de notre âge de papier. Il dévore les forêts, il arrache à la planète sa chevelure de frondaisons pour en faire la pâte de son éphémère papier, de sa prochaine poussière. Ce n'est presque pas métaphoriquement qu^il se nomme une feuille. Il est le prolongement de la langue d'Esape, ce qu'il y a de meilleur au monde et ce qu'il y a de pire. Dragon dévorant, disais-je ; oui mais dragon enchaîné. Que ferait-il s'il était libre ? La liberté n'est que le pouvoir de choisir son maître, fût-ce d'adhérer à un axiome. La presse n'est pas libre de choisir son maître. Elle est tenue en chaîne par le pouvoir régnant sur la société actuelle, l'argent. La ploutocratie est le ferment des sociétés en décomposition. L'empire romain en mourut. Notre monde en meurt.

Serve de tous les pouvoirs, apparents ou secrets, bavarde bâillonnée, qui doit répéter les paroles dictées quand est desserré son bâillon d'or, la presse obéit avec passivité. L'écrivain que

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les destins lui ont livré subit l'impulsion de cette maîtresse de l'épreuve. S'il est sincère, s'il prétend montrer sa pensée, c'est-à-dire sa force, tout l'engrenage de la machine cherche à le broyer. Une ploutocratie veut des courtisans et des valets, non des maîtres. Elle hait d'instinct toute aristocratie, et celle de Tintellection avant toutes autres. La critique a souffert de telles conditions. Elle a lutté pour vivre. Puis vraiment, la vie lui fut toujours dure. Si elle résiste à la mode, si elle ne s'habille pas au goût du jour, elle est dédaignée. Elle est tenue dans un dilemne : courtisane ou reléguée. Son aventure est de tous les temps. Ce lourd gars breton de Fréron portait dans sa cervelle plus de bon sens que n'en avaient tous les Encyclopédistes ensemble, plus de perspicacité que ce brillant touche-à-tout de Voltaire. Le terrible esprit de Voltaire a couvert Fréron de ridicule. Et comme nul ne lira plus Fréron, ni même Voltaire, le procès gagné par l'homme d'esprit contre l'homme de pensée ne sera pas révisé. Oui, la critique est toujours vouée à d'ingrats destins. Elle a le rôle, non de la belle fille qui séduit, mais de la vieille qui grogne. Et pourtant sa voix est nécessaire, si elle se fait entendre d'un sommet. Elle vaut selon la doctrine qui l'étaie, et selon l'homme qui la manie. La

tâche est rude. Il est bien rare que l'homme soit à la hauteur de la tâche. L'adhésion fidèle à des principes éprouvés, et la justesse du coup d'oeil ; la fermeté de la décision et le courage de la parole ; la virilité de l'intelligence et la délicatesse de la sensibilité : vertus rarement conjuguées que la critique exige. Aussi ne les rencontre t-elle guère réunies que chez des hommes doués aussi de facultés créatrices. Ceux-ci la considèrent sans enthousiasme, ou la dédaignent, ou ne lai consacrent leurs talents que par échappées. C'est une personne qui ne peut contracter que des mariages de raison. D'ordinaire les maîtres, qui possèdent la faculté critique comme ils possèdent la faculté de création, ne l'exercent que sur leurs propres œuvres^ dans le silence de la conscience. « La critique, c'est la puissance des impuissants », disait dédaigneusement Lamartine au nez de Sainte- Beuve. Aussi, quand, dans la période des déboires, il se mit à la critique, il l'accepta comme un métier indigne de lui. On ne fait bien que ce qu'on aime faire. D'ailleurs son génie valait beaucoup plus par la chaleur du cœur que par la profondeur de l'intellection. Mais il avait cette sensibilité généreuse et spontanée qui seule permet de voir la beauté. Rare faculté, don précieux pouvant suppléer à tous les autres !

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Barbey d'Aurevilly se faisait une haute idée de la critique, encore qu'elle ne soit pas admise dans le chœur des Muses. Un bon ouvrier fait avec amour toutes ses tâches. Celui-ci eut, jusqu'à la fin de sa longue carrière, assez d'ardeur pour en embraser des pages écrites sur des choses souvent indignes d'occuper son esprit. L'auteur du Dandysme connaît trop certainement le sourd pouvoir de la tenue sur Thomme, pour jamais se laisser aller. Sa critique est toujours casquée. Elle est guerrière. 11 lui faut résister à tant d'ennemis ! Mais elle est aussi pacifique ; et, si d'une main elle tient l'épée, de l'autre elle sème à la volée le grain de l'idée. En effet, la critique mériterait le dédain si elle se bornait à énoncer de stériles décisions, d'inutiles verbiages. Sa gloire, toujours obnubilée, c'est de proposer de hauts conseils et-de beaux exemples. Elle ne doit parler du passé, du présent, qu'en s'adressant à l'avenir. En montrant les défauts des œuvres terminées, elle songe à orienter vers la perfection les œuvres futures, indécises encore dans leurs limbes. Elle éveille un vivant cortège d'espoirs. Qu'elle leur dénonce tous les pièges innombrables, tendus sous leurs pas ; qu'elle leur recense toutes les fautes offertes à leurs tâtonnements; qu'elle leur éclaire les voies qui mènent aux gouffres !

L'esprit qui traitera la critique avec cette sûre autorité devra être nourri à de fortes doctrines, assez fortes pour lui avoir imposé le sens de l'ordre. Voilà qui manque à la plupart des esprits contemporains, l'empreinte d'une puissante doctrine. Sans doute d'aucuns ont le goût expérimenté, la sensibilité juste. Mais on les dirait réfractaires à la continuité du jugement, à la persévérance de la certitude. Ils vacillent ; ils trébuchent. Nulle initiation profonde ne leur a révélé la face saillante d'une certitude. Ils ne sont pas descendus dans la crypte d'Eleusis, et ils n'ont demandé à nul hiérophante la coupe dont le vin provient d'une vigne ancienne et célébrée. Regardons autour de nous : qu'ils sont rares, les esprits vertébrés! La plupart semblent dédaigner de fortifier leur ossature. S'ils le connaissaient, l'admirable mécanisme de l'intellect construit sur des plans immémoriaux dans l'Ars magna d'un Raymond LuUe leur prêterait à rire.

Rarbey s'attache à une doctrine. L'artiste et le critique ont été fondus du même métal dans le même moule, selon la même armature. Cette personnalité tumultueuse et véhémente, si elle n'était tenue par la force à laquelle elle s'est fiée, s'égarerait dans les sentiers de gauche, hors de la voie droite et sûre. A ce Normand de bon sens,

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fils de ceux qui depuis les siècles, ont fait vivre l'Angleterre de la constitution sage qu'ils lui donnèrent, il faut une autre doctrine que celles qui passent un moment sur de beaux esprits, comme une risée, au souffle d'un philosophe en faveur pour un instant, voire pour quelques lustres. Il faut une doctrine éprouvée par les siècles. Aussi va-t-il droit à celle qui fit notre civilisation, au catholicisme. Quand il fixe son choix, son esprit touche l'heure de la maturité. Il a quarante-cinq ans. Depuis l'adolescence jusque-là, il a erré, il a flirté avec toutes les idées du siècle, avec tous les concepts à la mode ; il a été l'esprit fort négateur et souriant. L'enfant prodigue apprécie mieux la demeure qu'il regagne en la maison du père. Comment comprendrez-vous votre ville natale, si vous n'avez jamais voyagé, si vous ne pouvez la comparer à nulle autre ? Hélas ! infirmité du cœur humain ! Gomment sentirez-vous votre grand, votre définitif amour, consubstantiel à vous-même, si vous ne vous êtes blessé à de moindres amours ? Heureux ceux qui n'ont traversé les orages de l'esprit ou du cœur, ceux qui passèrent attachés au même giron dont ne les sépara nulle fièvre d'aventure ! Mais d'autres ne sont pas nés pour cette tranquillité. Les oiseaux grands voiliers sont construits pour la tempête. Les esprits comme

Barbey respirent à l'aise dans l'ouragan. Mais ils ont besoin de savoir qu'ils peuvent se reposer sur du granit.

Chez Barbey, c'est le critique, le penseur, plutôt que l'artiste, qui avait besoin de la doctrine catholique. D'ordinaire, c'est sa mystique, si clairement ordonnée, qui appelle au catholicisme les âmes d'artistes, féminines toujours un peu, quand elles ne possèdent pas le complet androgynat du génie. Ou encore, quand leur sensibilité superficielle vibre aux beautés extérieures dont elle n'atteint pas la vie profonde, c'est la pompe des symboles. Certes Barbey portait en lui assez d'intuition poétique pour assentir dans le catholicisme sa présentation précise, partant un peu sommaire, des hiérarchies du monde surnaturel. Mais ce qui de cet ensemble attire avant tout cet esprit déductif, c'est la méthode et c'est le plan de construction sociale. C'est l'éthique du catholicisme qui a captivé cette tête normande de raisonneur. Volontiers Barbey s'attacherait à l'Eglise historique plutôt qu'à l'Eglise mystique. La croyance est différente selon l'esprit qu'elle habite. D'aucuns sombrent dans la crédulité niaise, dans l'abdication totale, par lâcheté spirituelle, — s'ils ne peuvent accéder à une splendeur d'humilité. D'autres, sans rien renoncer de leurs facultés,

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donnent leur adhésion à une évidence. Ils façonnent leur foi selon la définition de Thomas d'Aquin : « la foi est le courage de l'esprit qui s'élance résolument devant lui, certain de découvrir la vérité ». Pour eux, la croyance est un mode d'accession à la connaissance, et la foi est le seuil de la certitude. Nul dogme, dans aucune religion, ne saurait masquer une notion sufiisamment pour la dérober à un esprit capable de la voir.

Barbey, romancier ou critique, est, comme Balzac, préoccupé d'éthique plus fortement que d'art. En lui, comme en Balzac, Tartiste est toujours prêt à céder le pas au moraliste. Aussi a-t-il vu d'abord dans le christianisme ce qu'y voyait Balzac : « un système complet d'opposition aux tendances dépravées de l'homme ». Assurément, ces deux esprits étaient trop hauts pour n'y pas voir des sommets dépassant ce niveau pragmatique. Mais l'un et l'autre construisirent leur œuvre sur cette base. C'est piété sur ce terrain que Barbey aura lancé le faucon de sa critique sur la philosophie, l'apologétique, l'histoire, la politique, la littérature, les arts et les mœurs.

Et rien n'aura ébloui la fermeté de son regard, — si ce n'est quelquefois l'amitié. Nulle réputation, si boursouflée fût-elle, ne lui aura imposé,

comme nulle mode. Sa fière poigne de justicier arrache le masque de la célébrité vaine, les oripeaux du succès grossier. Les idées et les hommes du dix-neuvième siècle défilent sous ses yeux perspicaces. Ils ont depuis passé sous la toise du temps, qui déjà rendit à des renommées démesurées leur véritable taille. Mais le temps lui-même, ce destructeur de toutes choses, ne parvient pas à faucher les fausses gloires, celles qui, édifiées par les esprits médiocres, sont par eux conservées à travers les siècles. Or, la critique, si elle s'appuie^ comme elle dit, sur la connaissance des principes et des lois de l'esprit, doit se montrer aussi inaccessible au vain prestige de renommées acceptées par une badauderie millénaire qu'à celui prêté par la mode à des réputations contemporaines. Nulle critique ne vaut sans une métaphysique supérieur^. Barbey en montre une qu'il semble avoir confrontée aux Ethiques d'Aristote, et c'est au feu de cette lampe intérieure qu'il juge même les plus éphémères productions de la petite littérature.

L'éthicien s'inquiète des ravages apportés depuis deux siècles à l'esprit de la France, à son cœur, à tout son organisme par le poison littéraire. Un esprit ferme est rebelle à toute idolâtrie ; il ne professe pas le culte aveugle du talent, car

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le talent littéraire, véhément ou menu, trouble trop souvent comme une vapeur d'alcool le cerveau oiî il loge. Dans une de ses fortes préfaces, le mâle Corneille souhaite échapper « à cet enivrement d'orgueil familier aux personnes qui se mêlent d'écrire », mais son droit génie ne s'opposait-il pas à ce péril comme la plus sûre protection ? L'homme de lettres, le rhéteur a pris l'habitude de soumettre à son jugement insuffisant les plus hautes questions dont son esprit est incapable de voir les cimes obnubilées. 11 ne saurait apporter dans sa décision rapide la rectitude ni la profondeur essentielles au génie. Il n'enferme pas en lui, pour éclairer ses propres ténèbres, la lampe certaine d'une initiation. Souvent il n'est pas lié à une tradition qui le maintiendrait dans une voie sûre. Il ne relève alors que de lui-même, c^est-àdire de peu de chose. II est un vulgaire parlant au vulgaire, et lui parlant en sa langue. Il arrive que des hommes de petit esprit, d'âme courte, de cœur étroit, atteignent les tours de main du talent et les prestiges oratoires. Tel est le cas de presque tous les petits lettrés. Ils touchent aux grands problèmes avec des doigts de rustres, mais quelquefois précieusement gantés, et leur virtuosité éblouit la foule. Or, si sans posséder les fortes supériorités, sans respirer dans les hautes atmosphères,

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l'écrivain montre un talent prestigieux, il devient d'autant plus pernicieux. Qui dira la nuisance du venimeux dilettantisme d'un Renan? Et n'avonsnous pas vu les ravages qu'exerça dans des cervelles victiraées un populaire romancier russe, Tolstoï, lorsqu'enivré d'orgueil, à l'instar de son maître le rhéteur Jean-Jacques, il prétendit soumettre à sa puérile dialectique de Barbare les concepts souverains et les plus beaux génies de notre civilisation ?

C'est une vertu du génie d'adhérer spontanément à de justes principes, de plonger au cœur du monde. Partant, il ne tombe pas plus dans l'erreur morale que dans l'erreur métaphysique. lia la droiture innée. Mais l'écrivain moindre, celui à qui n'est pas attribuée la certitude primordiale, doit s'inquiéter de sa responsabilité morale. Il verse nécessairement dans son œuvre son essence intérieure, car tout homme exhale son odeur psychique, pure ou impure, comme toute ileur son parfum. Ce qui fait la qualité morale d'une œuvre, c'est le sens moral de son auteur, c'est sa qualité d'âme. L'écrivain ne peut donc faire œuvre morale ou immorale à volonté ; il œuvre selon sa moralité intime, qui transparaît toujours. Les littératures vivent de la peinture des passions humaines, qui sont le plus souvent abominables.

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C'est l'âme Ju peintre qui enveloppe la peinture d'une atmosphère morale, comme Véronèse revêt d'un rellet d'argent tout ce qu^il touche. Et la morale d'une oeuvre doit être comme le parfum d'une fleur : les parfums les plus pénétrants sont les plus discrets. A tout écrivain, au romancier comme à l'historien, la critique doit demander compte de sa tendance, de son sentiment éthique. Barbey n'y manque pas, et il a jugé avec une si décisive fermeté les écrivains d'histoire, qu'on se prend à regretter qu'il ait dispersé en croquis de maître ses études d'histoires, plutôt qu'en faire de larges et définitives fresques.

Qu'est-ce que l'Histoire ? C'est la confession des fautes de l'humanité. Il lui faut la sincérité et la profondeur de l'examen de conscience. Précisément, presque tous les écrivains qui s'en mêlent sont des passionnés. Rien de mieux si leurs passions étaient grandes et fortes, car sans passion nulle beauté littéraire, et la froideur du cœur obscurcit la portée des yeux. Mais leurs passions mesquines ne sont même pas les leurs. Elles sont celles de leur temps, de leur villagCr de leur coterie. Presque toujours, les historiens n'imaginent pas des idées, des idées maîtresses^ de celles qui dirigent une époque, différentes de celles qui semblent diriger leur époque. La

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première vertu de l'historien, c'est la liberté de l'esprit. Son premier devoir, c'est de planer audessus des lieux communs de son temps, c'est de pouvoir épouser d'autres conceptions que celles dont il entend autour de ses oreilles le bourdonnement. C'est le même génie que le poète tragique qui peut vivre les vies les plus contradictoires, et qui, comme Shakespeare, peut avoir mille âmes. Aussi quel historien égale Shakespeare historien ? L'histoire est la critique du passé. Elle n^a donc que les puissances négatives de la critique : elle peut enseigner à éviter les fautes. Elle ne peut donner le talent politique, mais elle révèle comment les mêmes fautes engendrent toujours les mêmes conséquences. Et combien d'esprits, en notre âge de pensée aveulie, entendent ses leçons rudes, annonçant l'inéluctable ? Combien ont appris d'elle que toute démocratie — c'est-à-dire toute ploutocratie, — aboutit à l'empire militaire?

C'est parce qu'il a sauvé sa personnalité que Barbey d'Aurevilly est un grand historien. Sans doute il n'a écrit aucun gros volume sur un sujet historique. Journaliste, il critiquait, au courant de leur apparition, les livres d'histoire. Mais d'ordinaire, il faisait en un article, l'histoire que l'auteur n'avait pas su faire en un livre. La

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force première de l'historien, c'est sa connaissance du cœur humain. Les événements ne sont que les conséquences logiques des passions. Connaître les hommes : rude science qu'on avale avec les crapauds éclos, par génération spontanée, de leur fréquentation, rude science que les plus intuitifs, les plus géniaux, n'acquièrent qu'en respirant l'odeur vénéneuse de leur contact, trop heureux si la l'obustesse de leur tempérament leur permet d'éliminer le poison ! C'est cette science-là, qu'on n'apprend pas dans les écoles, que doit avant toute autre posséder l'historien, aussi bien que le poète tragique et le romancier. « Je ne suis pas un sentimental historique, — un philanthrope qui se cabre devant l'humanité, parce que l'imbécile la croyait charmante. Je sais de reste qu'à toutes les pages de l'Histoire il y en a d'affreuses, pleines de sang et de larmes, et que les annales de ce monde ne nous offrent que le spectacle de révoltes, de colères, de renversements. » Mais les passions humaines sont le levain dans la pâte où se moulent les événements. Quelle main mystérieuse la brasse ? Celle de la Providence ! s'écrie Bossuet. Celle de la fatalité ! murmure Vico et clament les déterministes. « Tantôt l'une, tantôt l'autre », dit le plus juste visionnaire , Fabre d'Olivet. Mais l'auteur mé-

connu de l'Histoire philosophique du genre humaiuy d'intuition profonde et de science colossale, n a pas les grands dons merveilleux du style qui seuls assurent la gloire. Et sa voix ne vibre pas d'un assez sonore métal pour atteindre d'autresi oreilles que celles d'une très restreinte élite, à laquelle il révéla lejeu occulte des forces auxquelles adhère ou résiste la liberté de l'homme . Je ne crois pas que Barbey d'Aurevilly, dont la lecture était énorme, ait connu l'œuvre de Fabre d'Olivet, qu'il aurait compris.

Autre vertu nécessaire à l'historien : la virilité de l'esprit. Mais n'est-ce pas elle aussi qui assure la connaissance des passions. Clio est une rude Muse, qui, pour être toujours vierge comme ses huit sœurs, a le masque énergique modelé par une âme héroïque. Elle vomit toutes les lâchetés, et la sensiblerie est la lâcheté du cœur. Il faut admirer en d'Aurevilly cette virilité intellectuelle et cuirassée. L'historien ne délace jamais sa cuirasse. Pour juger les hommes et les événements, dans le passé comme dans le présent, pour être un juge toujours droit et d'aplomb, il s'est attaché à un poteau solide : le catholicisme. Les cordes qui le maintiennent là, droit comme le poteau, n'ont pas chez lui troublé le cours du sang au point de ui donner la iièvre.

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Il a autant de sang-froid dans le coup d'œil que d'ardeur dans l'expression. Ne se laisser aveugler ni par ses haines, ni par ses amours, c'est une irrécusable preuve de force. Monarchiste, puisque la monarchie est une tendance à l'unité, et que son critère est l'unité, nul ne peint avec plus d'intensité les fautes do la monarchie française depuis la Renaissance jusqu'à sa fin. Nul n'a plus justement flagellé ces secs Valois et ces épais Bourbons qui ont rongé de leurs dents longues Fœuvre admirable de leurs prédécesseurs, de Charlemagne à Louis XL Appartenir à un parti, c'est renoncer sa personnalité, c'est se faire étalon dans un haras, selon le mot de Musset qui refusait cette déchéance de toute la fière vibration de sa tête chevaline. La plupart des historiens modernes ont cette abnégation de se sacrifier à leur parti. Ils commencent par se décapiter. Ensuite ils tâchent à étaler les faits sur le lit de Procuste de leurs thèses. Certes la froideur et la neutralité sont des stupéfiants. L'historien sans passion n'est qu'un radoteur inécouté. Mais, si la passion de l'artiste multiplie la force, celle du partisan la ratatine.

11 ne peut exister d'histoire nationale. La vie d'une nation se mêle à celle du monde entier. Elle ne s'isole pas. Pour être autre chose qu'une

peuplade sauvage, qu'un anonyme ramassis de barbares sans annales, pour constituer une nation, un peuple doit porter à travers le monde l'étendard d'une idée ou d'un sentiment. Sa fonction est d'exécuter le pacte mystique qu'il a conclu pour vivre. II ne vit qu'autant qu'il obéit fidèlementaux conditions de son tempérament etau mirage de son idéal, qu'il équilibre, par son vouloir les directions à lui assignées par sa fatalité et les tendances suscitées par un appel supérieur. Un historien national rétrécirait son champ de vision autant qu'un historien partisan. Il manquerait de la première faculté exigée par l'histoire : le sens de la perspective, la perception des plans où se situent les péripéties de ce drame qu'est l'histoire. Un historien national ne serait guère plus grand qu'un historien de clocher. 11 faut laisser à la morgue allemande ce souci de faire de l'histoire un piédestal colossal où jucher la flasque Gretchen casquée qui l'allégorise. L'Allemagne n'est pas une nation. Conglomérat saturnien de petits peuples, elle est, comme sa langue amorphe, dénuée de vertèbres. Mais la France est unenation.S'iln'est pas possible d'écrire l'histoire d'une nation, il est possible de faire sa biographie. Or la France attend encore son biographe. Nul n'a raconté avec la voix du génie sa

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vie passionnée. Qui donc aujourd'hui prendrait au se'rieux ce capricant et mesquin professeur, Jules MicheletjSénile banderillero qu'éventra, dans un accès de colère, un coup de corne de cet acre taureau de la logique, Proudhon, logicien comme le diable ? Voici une nation solaire et rayonnante qui n'a enfanté ni un historien de sa vie ni un poète de son épopée. Or elle a toujours mêlé sa vie à celle du monde, et elle a semé sur la terre l'éclat de gestes épiques. Elle donne Charlemagne, puis cette merveille épanouie de l'héroïsme dévoué : la Chevalerie, Et les fameuses chansons de gestes ne sont que d'assez ternes rapsodies. Elle chevauche dans les Croisades, au cours desquelles, occultée par les éclats des chocs d'cpées, s'accomplit dans la crypte l'entente des initiations d'Occident et d'Orient, qui, maintenue, eût apporté au monde une paix sociale dont elle élançait du sol de France un témoignage de pierre : la cathédrale gothique. Quel historien montra la portée des Croisades, depuis celle que prêcha Pierre l'Ermite jusqu'à celle qu'accomplit contre la Chine, en 1900, l'Europe alliée au Japon? Quelle âme épique de Français en révéla les péripéties évidentes ou voilées? Ce n'était pas ce gracieux et faible italien, Torquato Tasso, qui pouvait planer à la hauteur du sujet. Que cette France est féconde en créa-

tures exceptionnelles ! Elle enfante Jeanne d'Arc, l'inspire'e miraculeuse dont Fépée déchire un pan du voile dérobant le plan où les événements de ce monde plongent leurs racines cachées. La Voyante guerrière n'a ni son historien ni son poète. Salumière désespère les cécités rationalistes. Sa cuirasse a reçu bien des taches d'encre. Toute grandeur les attire. Puis songez à la multitude de grands hommes émergeant de la foule : combien ont trouvé un biographe à leur taille ? Il est beaucoup plus facile d'être un grand homme que d'être compris par un autre homme. Le jeune génie d'Alexandre le savait quand il pleurait d'être né après la mort d^Homère.

La Révolution a-t-elle trouvé son historien ? Urf peut-être : l'Anglais de génie qui en peignit la caricature, Carlyle, une espèce de prophète bouffe. En France, elle ne fut racontée que par des fanatiques. Les uns en écrivirent avec amour ; les autres avec horreur. Les illuminés secondaires qui la préparèrent sur le sol de France avaient brouillé les plans lucides du Grand Architecte. Les superficiels rhéteurs de l'Encyclopédie rétrécissaient les horizons. Les quarterons d'initiés dévoyés qui, dans la frénésie de l'échec, se guillotinèrent les uns les autres, ne pouvaient comprendre que les principes dont ils voulaient ins-

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taiirer les conséquences ne recevaient Thaieine vivifiante de la vérité que sur certains plans transcendants. Appliqués sur le plan social, ils devenaient absurdes et n'engendraient que du désordre. Et c'est pourquoi Joseph de Maistre, qui voit parfois les racines souterraines des faits, déclare la Révolution satanique. Or, qu'est-ce que Satan ? C'est le principe déséquilibrant dont Fhéroglyphe se retrouve, tonifié par le D qui le précède, dans l'hiéroglyphe du mot français DeSTi N. Car la langue française, comme toutes les autres, est hiéroglyphique.

Non, cette France qui enfante des hommes supérieurs sans se lasser de ses parturitions et sans les lasser de sa maternelle ingratitude, accomplit sa geste dans le monde sans avoir tiré de ses flancs l'historien qui la conterait fortement, ni le poète épique qui en révélerait le logique déroulement sur le film du Mystère, Rares sont toujours les écrivains qui méritent le titre d'historiens, ceux dont s'empare cette possessive et terrible Clio à qui la symbolique des Anciens attribuait un ventre d'airain. Il faut un génie singulièrement viril pour accoler ce ventre et y faire tressaillir les entrailles. L'intrépidité du jugement accompagnant la puissance du coup d'oeil, l'énerg-ie de faire comparaître les morts et de les traduire à

une vie nouvelle, à une vie plus essentielle que celle qu'ils ont vécue , plus saillante de par le raccourci des gestes, quand on a ces grandes vertus de l'historien, on présente Richard III ou Henri VIII, et on se nomme Shakespeare. Et quand un homme portant le reflet de ces vertus peint le portrait d'un vivant appartenant à l'histoire, il efi"ace tout ce que les autres écrivent de ce personnage. Il existe un portrait de Louis XIV tracé par Saint-Simon. 11 existe, sur ce roi hoursouflé, une foule de documents, de ces documents officiels sous la poussière desquels de naïfs érudits croient surprendre le secret des événements, sans se douter que tout document officiel est obligatoirement mensonger. Nous ne voyons Louis XIV que selon Saint-Simon.

Barbey d'Aurevilly possédait les dons pragmatiques de l'historien, et il pouvait envisager les plus horribles convulsions de l'humanité sans détourner les yeux et sans pâlir. Sans doute, il n"a pas fait œuvre d'historien. Il ne s'est pas mis aux prises avec cette difficulté si rarement vaincue de construire un ouvrage des fondations au faîte, bien que, né lutteur, il eût appris à ceinturer le sujet qu'il trouvait en face de lui. Il dut se contenter de promener sa judiciaire passionnée au travers des édifices construits par les autres.

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Mais le propre d'un esprit ferme est d'émettre, sur tout ce qu'il touche, une décision essentielle. Barbey, dans ses articles écrits au jour le jour, a jeté les lueurs de sa lanterne sourde sur les faits et sur les hommes du passé dont il retrouvait les traces dans les livres que son métier l'obligeait à critiquer, et telles pages par lui écrites à propos d'historiens tombés dans un juste oubli resteront définitives.

Un historien est un juge de la politique, c'est-àdire de l'adaptation des principes aux passions. Cette tète historienne de Barbey, qui, dans sa jeunesse, se laissa férir de politique active, dut souvent, au cours de sa carrière, critiquer des ouvrages politiques. 11 le fit toujours avec empressement, même sur le tard de sa vie, avec cette vigueur des esprits que l'âge semble ne toucher que pour leur donner plus d'énergie. Et pourtant aucune littérature n'est aussi vaine que la littérature politique. Quelle méprisable chose que la rhétorique prétendant précéder l'action ! Assurément la politique, qui est l'art de gouverner les hommes, est fondée sur des principes immuables aussi immuables que les passions humaines. A l'énoncé de ces principes par Aristote, personne n'a jamais rien ajouté. Si Machiavel, quelque surfait qu'il soit, nous émeut encore, avec son

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Prince^ c'est qu'il était un artiste et que sa lanterne sourde perçait terriblement l'ombre fétide où grouillent les désirs des hommes. Sans doute un génie comme Dante ne se traîne pas dans l'enfer de la banalité quand il écrit son de Monarchia. Mais que nous importe sa théorie politique ? Nous estimons qu'il a perdu son temps à l'écrire. Quant à la littérature sociale, elle ne peut montrer un livre ; elle n'existe pas. Les benêts contemporains qui s'y adonnent rabâchent tous la Cité du Soleil, l'utopique fantaisie du mathématique Carapanella, qui vaut beaucoup mieux que son livre. Jamais un état social ne s'est établi sur une théorie. Jamais un écrivain n'a prévu un état social, que seules peuvent construire les nécessités. Saint Augustin, qui n'a jamais pu dépouiller le professeur de rhétorique, mais qui était un rude constructeur, n'a pas soupçonné comment s'adapteraient à la vie du monde les doctrines qu'il propageait. 11 ne concevait pas une autre forme que l'empire romain, et il eût été stupéfait si on lui avait prédit la belle synarchie française du XIII"^ siècle. Pour lui, la chrétienté ne pouvait vivre qu'avec l'empire romain.

Au fond, toutes les littératures qui prétendent diriger l'action sont du bavardage d'hommes de lettres, le plus néfaste des bavardages, parce qu'il

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est souvent multiplié par la séductive sonorité du talent. Aucune littérature militaire n'a suscité un grand capitaine, comme aucune théorie ne suscite le génie. Certes l'œuvre laissé par Ardant du Picq est fort beau, etTauteur était mieux qu'un théoricien, puisqu^il se fit tuer sur le champ de bataille. Il serait bon que tous les jeunes officiers l'aient lu. Mais un colporteur lorrain qui savait à peine lire, devenu du jour au lendemain le général Humbert, jeté sur file d'Irlande avec mille hommes fit contre cent mille ennemis une merveilleuse campagne, bien qu'abandonné et trahi, et il aurait conquis l'Angleterre si ses ministres n'avaient fait charger par la cavalerie de Saint-Georges les vastes poches des potentats éphémères du Directoire. Ah ! la littérature qui veut enseigner l'action ! Elle peut quelquefois susciter l'ardeur, souffler la flamme. Car, si elle ne peut avoir une influence technique, elle peut avoir une influence morale.

La littérature politique ne se contente pas de son inutilité. Elle est vénéneuse comme toutes les rhétoriques. C'est ce diable de Voltaire qui nous en a empoisonnés. Pour commenter Corneille, assez sottement bien souvent, il avait étudié les tragédies politiques de cette puissante tête sur laquelle Napoléon aurait voulu poser un chapeau de premier ministre. C'est peut-être là que

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ce brillant touche-à-lout, qui n'avait d'esprit <iue lorsqu'il touchait à de petites choses, a pris l'idée de se faire une espèce de roi, le roi Voltaire, comme écrivit l'intuitif Arsène Houssaye. C'est d'avoir vu sur son crâne sec la couronne de papier que tant d'hommes de lettres ont tâché à gouverner les autres hommes, ou tout au moins à écrivailler sur la façon de les gouverner. Oxenstiern a écrit avec mépris : « On ne sait pas combien il faut peu de génie pour gouverner les hommes ». Ce Suédois, dont la politique obtint l'admiration de Richelieu, s'y connaissait : il avait gouverné à coups de bottes les Prussiens conquis. Un autre grand Scandinave, Charles XII, absent de ses états, voulait envoyer à ses sujets sa botte pour les diriger à sa place.

Quelquefois, la littérature politique peut atteindre à la hauteur de critique de Faction. Elle se hausse alors aux qualités négatives de la critique, qui, impuissante à enseigner ce qu'il faut faire, peut montrer ce qu'il ne faut pas faire. Elle projette une lumière sur les fautes commises. Et encore elle n'obtient guère cette force que lorsqu'elle est pratiquée par un homme d'action déchu. Napoléon a occupé ses loisirs de Sainte-Hélène à faire la critique de sa politique. Aucun des mille et mille auteurs qui ont écrit sur cet

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homme du destin n'a vu ses fautes avec le demiquart de la lucidité que montre le Mémorial de Sainte-Hélène. César et Napoléon ont commenté leur œuvre. Tous deux ont la vision du génie. Mais le premier écrit en pleine ascension de sa fortune : il parade devant la postérité. Le second écrit quand iln'est plus rien : il a puisé dans la chute une sincérité majestueuse qui donne à sa critique une force profonde, comme si la justice — ou la justesse — était une étoile qui ne se voit que dans la nuit du malheur.

Une politique n'est jamais qu'une résultante de philosophies, puisque toute actionnait d'une idée. Il appartient au mâle génie de la critique de saisir l'entrelacement des doctrines et des actes, et de dénoncer l'action mauvaise des idées et des œuvres. Barbey a rempli ce devoir avec simplicité ou avec frénésie. Tout combattant qu'il est, il sait se placera hauteur d'embrasser tout le champ de bataille. Son point de vue est assez haut pour lui permettre de voir entre les masses militantes l'insidieux serpentement des doctrines. Il ne fut pas tendre aux philosophes. Loué soit-il d'avoir hautainement fouaillé la funeste meute des inventeurs de systèmes. Coups de fouet dont le claquement n'a pas eu encore un assez fort retentissement pour disperser les badauds de Tes-

prit, toujours rassemblés respectueusement devant la baraque où les acrobates de la ratiocination font la parade. Platon voulait chasser les poètes de sa République ; et Platon était autre chose qu'un philosophe ; c'était un exotérisateur de la doctrine unique, de la tradition vivante. Mais les poètes, les prophètes, ne chasseront-ils pas du royaume de l'esprit les philosophes, ces parasites ! Je crois qu'il n'est pas d'homme aussi superflu qu'un philosophe. Le poète, s'il est digne de porter ce nom sublime, contient en son esprit toute la philosophie vivante, puisqu'il voit la réalité de ses yeux prophétiques, puisqu'il doit pénétrer au cœur du monde. Mais le philosophe, Thomme qui marche isolé, sans attache avec quelque chaîne reliée à la chaîne d'or évoquée par Platon, n'est jamais qu'un béquillard de l'esprit. Seul son orgueil le suscite et l'inspire, et tout ce qui est construit sur l'orgueil s'efîondre. « Les philosophies ont pour loi d'engendrer d'autres philosophies qui les dévorent ». Loi vérifiable au cours des temps. Nulle horlogerie du raisonnement individuel, fût-elle aussi ingénieusement compliquée que celle d'un Kant ou d'un Hegel, n'a jamais résisté aux dents des rongeurs sortis des souterrains du concept isolé. Tant mieux, car autrement elles sonneraient plus longtemps

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sur le monde Theure de Terreur vaniteuse. Barbey s'était piété sur un tertre assez haut pour toiser les systèmes, comme pour mesurer les hommes, même s'ils paraissaient grands aux passants. Les œuvres et les hommes, il les a saisis avec une puissance de jugement et une spontanéité de sensation équivalentes. En lui le penseur viril et l'artiste ardent s'entrelacent. Un esprit vaut par son unité. Toutes les idées qui coulent de celui-ci, impétueusement, sont solidaires. Un fil les relie comme les perles d'un collier. Cette imagination véhémente s'est soumise à une discipline constante, car l'intelligence qui l'accompagne envisage l'ordre comme le support de toute beauté. Ainsi, si le poète a vécu dans cette exaltante inquiétude du cœur, dans les orages de l'imagination hors de quoi il ne saurait vivre^ pas plus que le poisson hors de l'eau, le penseur atteignit la paix de l'esprit, cette haute sérénité promise à ceux qui se fient à une croyance évidente et éprouvée, à l'élan intuitif et supérieurement calculé vers la certitude.

Jules Barbey d'Aurevilly, solitaire éclatant qui marchiez hors des routes banales, quand j'avais vingt ans, vous les aviez presque quatre fois, et vous vous plaisiez à m'enorgueillir de votre indulgente amitié. Sans doute, d^avoir longtemps vécu

parmi les idées et les hommes, votre esprit s'était vêtu d'une sagace expérience, d'une connaissance profonde. Mais dans tout votre être qui s'était refusé à vieillir, survivait une telle flamme de jeunesse, que de vous à moi, je ne sentais pas de différence d'âge. Auprès de deux de vos contemporains, qui étaient vos amis, et qui voulurent bien s'affirmer les miens, auprès du délicieux Arsène Houssaye, du charmant Théodore de Banville, deux intuitifs esprits, j'éprouvais la môme impression. Aujourd'hui, la neige arrive à ma tempe, et c'est moi qui ai pour amis des poètes de vingt ans. Je souhaite à mon tour qu'ils m'estiment proche d'eux, comme je souhaite que les cuis^tres qui vous détestent aient pour moi le même éloignement. Puissé-je témoigner qui vous étiez, si différent de celui que montrait une stupide légende, non encore abolie. Pour traverser la foule des nigauds, vous aviez mis un masque sur votre visage. Il y a toujours des nigauds qui prennent le masque pour l'homme qui s'en cache. Ils vous voient dandy, imitateur effacé de Georges Brummel, votre personnage d'un jour. Dandy ! ah I que vous en étiez loin? Mais quelle générosité de l'esprit et du cœur, vainement voilée du paradoxe de votre parole, jaillissait dans votre .œuvre, pour y fixer sa vie perdurable !

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OU

L'JJ^JITIÉ

VILLIERS DE l'ISLE-ADAM

OU

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