‹ Figures d'évocateursChapitre 5 sur 10 · L'INITIÉ · texte numérisé non relu

L'INITIÉ

Depuis que Jean-Marie-Mathias-FMiilippe-Auguste, comte de Villiers de l'Isle-Adam, a quitté cette terre sur laquelle il vécut dans la joie et la douleur du génie, plus de vingt années se sont écoulées. Quel éclat ce laps de temps donna-t-il à sa gloire? Il semble qu'il n'ait pas entièrement dissous la brume dorée dont elle fut enveloppée avant la tombe. Le domaine de l'apothéose, Villiers le traverse comme un grand fantôme, mais nous ne lui voyons pas la robuste et précise musculature des héros définitifs. Sa gloire altière ne rayonne encore que pour l'élite qui n'en a pas im-

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posé l'évidence aux esprits moindres. Ses aînés dans la mort, Vigny, Baudelaire, Lacuria ont un semblable destin.

Il n'est pas, dans la langue française, de prose plus belle, plus puissament aimantée du pouvoir mystérieux de résonner jusqu'au fond des âmes. La magique vertu du Verbe y descendit. Villiers a laissé des pages qui deviendront classiques. Un jour, les pédants s'empareront de son œuvre. C'est la seconde mort des écrivains. Sort triste : ut déclamatio fias! Bossuet, Corneille, Molière sont soumis à ce supplice. On les montre aux adolescents comme une matière à philologie, comme si l'on voulait leur dérober à jamais la vie profonde et merveilleuse de ces génies. Rien n'atteste le néant de la gloire autant que la fatalité qui fait d'un esprit un sujet de pensums.

Peut-être Villiers paraît-il déconcertant par sa noblesse constante. Il ne déchoit jamais pour se mettre à portée d'un grand nombre. Il est or pur. Les monnaies courantes doivent être faites d'alliage. L'or pur s'userait en passant dans les mains des hommes. Villiers a agi selon le conseil de Théophile Gautier :

Ne fais pas d'escalier à ta pensée ardue.

Mais d'autres ne sont pas venus mettre l'es-

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calier. La cime est restée pure dans sa neige que ne foulent point les pas vulgaires. Une fonction de cet esprit lui donnait prise sur les esprits banaux : la terrifiante raillerie. En son vivant, Villiers apparut à maints un créateur d'anecdotes ironiques. Ainsi, l'esprit qui lui est fraternel, Edgar Poë, n'est guère considéré que comme un hallucinant dispensateur de terreur. Mais le sublime poète à'Ulalume et le Voyant certain du Colloque entre Monos et Una demeure l'objet d'un culte bien peu répandu.

Cette juste parole d'Emerson : « Les réputations du dix-neuvième siècle suffiront un jour à attester sa barbarie » fixe l'état d'esprit désordonné d'un temps qui ne voulut accepter la hiérarchie de ses esprits, et les situa selon le plus parfait mépris de la perspective. Il ne sut mettre aucun de ses hommes à son plan. Il en eut de très grands. Il les relégua dans des coins. Il en jucha de très petits sur des socles gigantesques.

Villiers de |risle-Adam domina de sa haute stature de chevalier la littérature de son temps. Il n'a pu parvenir à faire la synthèse de sa science et de son art. S'il avait pu conduire à ee sommet son ambitieux génie, il eut été l'Orphée de son époque. Il eut réalisé la prophétie de Wronski qui annonce cet apogée d'un art futur,

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égal à celui d'un merveilleux passé. Cet art suprême enferme dans ses formes d'évocation la science, non cette science éperdue en d'infimes détails et de puériles analyses que vantent les petits esprits et les badauds intellectuels, mais la Haute Science, qui est et sera toujours personnelle (1), ésotériquo et intransmissible.

Dans l'anarchie intellectuelle du temps, une élite disséminée et restreinte a seule conservé le sentiment de la hiérarchie des esprits. Cette élite se renouvelle incessamment. C'est elle qui prépare aux fronts prédestinés la gloire que viendra confirmer la mort, et ses décisions sont plus sûres, — étant immuables à travers les temps, — que celles fluctuantes des postérités. Cette élite a toujours placé Villiers au rang qui lui était dû. Elle sut qu'Axel est un drame qui ne pâlit pas auprès d'un drame de Shakespeare. Elle sut que dans VEve future des pages ouvrent des horizons illimités. Elle sut que des contes comme l'id/?- 7io?iciat€ur et A/cédi/sséril sont des chefs-d'œuvre de langue française. Elle sut que Villiers de l'Isle- Adam n'a pas dit tout ce qu'il avait à dire, qu'il n'a pas réalisé tout ce qu'il a médité. Elle pleura,

(1) Peut-être n'est-il pas superflu de rappeler que personnel signifie incommunicable. Seuls les théologiens lui ont conservé son véritable sens.

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le jour de sa mort, une espérance fauchée ; et, sur la tombe de cet homme de cinquante ans, frappe dans la tleur du génie, elle pensa mettre, comme sur la tombe des jeunes hommes, une colonne brisée.

A ce poète, la vie et la mort furent si dures qu'elles l'empôchèfent d'achever son œuvre. Nous ne connaîtrons jamais le Vieux de la Montagne, ni cette œuvre dont il me raconta le plan, et dans laquelle il se proposait de montrer le mage Raymond LuUe éteignant en lui la llamme du désir. Ce m'est un regret cruel de n'avoir pas noté, au sortir de ses causeries étoi. lées, les belles conceptions qui sortaient de ses lèvres, tout armurées d'une forme éblouissante, comme des Pallas casquées. Au sujet d'un Torqitemada en gestation, dont il m'enchanta deux heures durant, je retrouve une lettre qu'il m'écrivait trois ans avant sa mort, que je crois devoir publier, alin de montrer la modestie charmante de ce haut esprit.

7 septembre 1886.

Mon cher ami,

Z. est un de mes vieux camarades, et,m'ayant, un soir montré un Torquemada de sa composition dans le-

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quel, — à Finslar de Dostoïewsky, — le digne inquisiteur faisait brûler son bon dieu, — je lui dis ces seuls mots : « A ta place, je prendrais le sujet comme ceci ». Et j'ébauchai l'idée qu'il m'a demandé la permission de traiter à la place de sa première conception. Donc, tout est pour le mieux, et j'aurais l'air d'un monsieur qui reprend ce qu'il a donné si je m'en plaignais. — De plus, je suis charmé qu'il ait écrit cela, car c'était trop difficile pour moi : je l'aurais à peine esquissé en trois semaines au moins de travail. — Il serait donc inutile même d'en parler à cet excellent Z.

Merci, et bien cordialement

Votre ami,

ViLLIERS DE l'IsLE-AdAM.

Cette modestie si jolie de Villiers n'était pas feinte. Elle le poussait à n'être jamais satisfait de ce qu'il avait fait. Il sentait aussi que chacune de ses œuvres, pour éblouissante qu'elle nous apparaisse, n'était pas animée de toute la force qu'il lui rêvait.

La première fois que je vis Villiers, ce fut chez Catulle Mendès qui habitait alors 6, rue Mansart. Je crois que la première impression qu'on a d'un

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homme est la plus juste. Il me parut usé. Il devait mourir, cinq ans plus tard, d\ine mort navrante. Il était de taille moyenne, et ses mouvements montraient une élégance native et indifférente. Ce qui captait dabord l'attention, c'était son front, très beau, très large, découvert à droite par le départ d'une raie partageant les cheveux grisonnants, dont une mèche, toujours descendue, était toujours rejetée en arrière par le geste habituel d'une main très belle. Le visage, très large en haut, devenait très étroit à la base, la courbe de la mâchoire descendait rapidement vers le menton prolongé par la pointe d'une royale que Villiers tordait machinalement aux moments de réflexion intense, — et c'étaient les plus fréquents de sa vie.

Les yeux, lunaires, distants des sourcils, étaient pâles et fatigués. Et pourtant les regards qu'ils projetaient sur les êtres et les choses avaient une pénétration extraordinaire. De stupides légendes représentent les hommes de très haut esprit comme des rêveurs incapables de voir autre chose que leurs rêveries. C'est là un de ces lieux communs contemporains comme le profond railleur en a poursuivi de sa verve. Au vrai, les esprits tendus sur leur idéal métaphysique ont une puissance toute particulière de capturer, jusqu'au

fond le plus intime, les objets qu'ils regardent, quand ils posent sur eux des yeux habitués à voir de haut. Garlyle déclare que l'homme de génie est celui qui voit « le Fait » et qui agit fidèlement à cette vision. Disons que l'homme de génie est celui qui voit la Réalité, et nous serons d'accord avec Garlyle en constatant que le grand nombre des faibles ne voit pas la Réalité et ne peut agir fidèlement à elle.

Nous apparaissons aux autres sous des aspects différents, et chacun se fait de nous une représentation adaptée à son esprit. « L'homme qui t'insulte, écrivait dédaigneusement Villiers n'insulte que l'idée qu'il a de toi, c'est-à-dire lui-môme ». Plus l'homme est haut, plus il est difficile à voir. Un personnage comme Villiers déconcerte ceux qui le regardent. On a montré une quantité de Villiers différents. J'en ai connu deux : celui qui traversait la foule des « passants », comme il disait, et celui de l'intimité. Le premier, incertain de ne savoir trop sous quel masque préserver son Ame et songénie, accompagnant les passants d'inquiets mouvements de ses prunelles couleur des Heurs de lin, tortillant de sa belle main pâle sa barbiche émaillée d'argent, émettait à regret une parole descendant de la plus altière éloquence jusqu'au bredouillement, Le second était un en-

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chanteur. Quand il se sentait dans l'intelligente amitié, il déchaînait une parole ailée — car il faut toujours revenir aux justes épithètes homériques — et tout aimantée de son ardente vie intérieure. Il parlait comme le phénix s'envolait des cendres de son ancien corps. Il contait sa vision dans un langage pareil à son langage écrit, lourd de significations profondes, et chatoyant d'esprit. Souvent, je le rencontrais dans la rue, silhouette frileuse dont la tète pesante se penchait sur les épaules, et longtemps je marchais à son côté, dans la fête de sa parole à la fois éthérisée comme un phantasme et ferme comme un rocher. Il se sentait à l'aise dans la rue de Paris, ce canal de vitalité, oîi l'atmosphère est saturée de passion, d'amour, de douleur et de joie. L'occulte bouillonnement de la cité correspondait au volcan de son verbe. Le trottoir du boulevard lui était un tremplin pour bondir aux zones suprêmes de l'esprit. 0 Paris^ merveille des villes, quel torrent de génie dévale sur ton pavé, mêlé à l'eau immense des larmes de tes enfants en détresse ! Et quelle chaude et magnétique solitude tu sais offrir aux méditatifs dont la marche aiguillonne la pensée ! En ces inoubliables heures de promenade côte-à-côte avec Villiers, rien n'existait plus, que la voix du lyrique enchanteur.

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Le timbre de la voix révèle entière la sensibilité de l'homme. Le timbre, chez Villiers, usé quand je le connus, avait dû être très beau. Il devenait, dans les moments de solennelles paroles, d'une sonorité merveilleuse, assez forte pour agir en mode d'incantation, pour prononcer, en déchaînant leurs lointaines vertus, les mantrams notés par les sages de l'Inde. Cette voix puisait son pouvoir au cœur du génie dont elle énonçait la pensée. Villiers, dont l'intuition sûre et la science avaient pénétré les mystères de la sonorité, semblait mettre en pratique ce passage du Rig-Véda : « Au nombre de quatre sont les sortes de paroles ; les Brahmanes instruits dans les Védas savent cela : trois d'entre elles sont latentes, la dernière est parlée. » Je dois même dire qu'aucun chanteur ne m'a fait comprendra la délicieuse mélodie de Lohengrin : « Mon cygne aimé... » aussi fortement que Villiers, quand il la chantait sur un grand piano de Pape qu'il avait conservé à travers ses pénibles aventures.

Car il eût pu révéler son génie par la musique aussi pleinement, peut-être, que par le langage. Il était, pour les musiques qu'il aimait, un interprète inspiré, tout exécutant sans métier qu'il fût. Mais sa jeunesse avait été si enivrée des ardentes inventions de Wagner, alors méconnu, qu'il ne

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connaissait plus guère que cette musique torrentielle. 11 avait longtemps projeté de faire toute une partition sur le livret d'opéra la Esmeralda, que Victor Hugo avait écrit pour Mademoiselle Louise Bertin. Je crois que le projet ne fut jamais exécuté. Villiers avait mis en musique plusieurs sonnets de Baudelaire. Je ne les ai pas entendus. Incapable d'écrire cette musique, il l'avait dictée à M""® Augusta Holmes.

Villiers avait la prétention d'être un bon athlète, de manier savamment l'épée et de lancer un sioing selon les règles les plus classiques de la boxe anglaise. 11 avait, en eflet, une très sûre compréhension des méthodes en ces deux arts. 11 aurait pu écrire un traité d'escrime tout comme Descartes ou Léonard de Vinci. INIais ces arts demandent un entraînement constant, qu'il était loin de posséder. Rodolphe Darzens et moi, nous lui avons plusieurs fois laissé la joie de nous battre, avec le fleuret ou le poing, alors que, en pleine forme à cette époque, nous n'aurions eu qu'à fc serrer notre jeu » pour qu'il lui fût à peu près impossible de nous toucher. 11 avait certainement le don du tireur à la carabine, qu'il avait développé par un patient travail en sa jeunesse, et bien qu'il n'eût guère l'occasion de pratiquer le tir quand je le connus, je lui vis faire d'excellents cartons.

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Tel m'apparut Villiers, pour l'enchantement (le mon jeune esprit. Tous ceux qu'il honora de sa belle amitié ont gardé de lui un souvenir merveilleux ; tous ceux qui l'ont connu le jugèrent extraordinaire, et même les plus épais bélitres que frôla sa silhouette durent subir son charme au point de le déclarer un hagard et excentrique bouffon, un clown désopilant.

Comment fut-il considéré par les pobtes et les écrivains de sa génération ? Tandis que Tinfaillible coup (J'œil de Baudelaire avait deviné ce jeune esprit, ceux-ci, sauf quelques exceptions, ne surent point le reconnaître, et le tinrent pour un esprit excentrique et bizarre. Quand, du vivant de Villiers je leur parlais avec admiration de leur grand contemporain méconnu, ils me regardaient avec étonnement, et ne s'attardaient pas à discuter ce qu'ils estimaient l'enthousiasme erroné d'un jeune homme. 11 en est toujours ainsi. L'homme d'originale supériorité ne peut être compris de ceux de son âge, qui sont nécessairement incapables de le distinguer des détraqués d'apparence brillante. Les hommes qui ont vingt ans à l'heure où sa parole est dans sa maturité puissante, commencent à l'entendre. Il est en dehors de la mode, en dehors du goût particulier de l'époque, et c'est précisément parce qu'il se fie à de l'éternel qu'il a

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besoin de conclure un pacte tacite avec le temps. Les Parnassiens, qui s'appliquaient à un art strict, métallique et déterminé, ne pouvaient guère se plaire aux sonores et mystérieuses évocations de Villiers. Toujours, des groupements ou des écoles littéraires, ceux qui doivent surgir avec une stature plus haute sont ceux qui avaient avec ces groupements quelques attaches légères et molles, mais qui n'en faisaient pas partie intégraeste.L n lions vont seuls. Ainsi Villiers, Mallarmé, étaient à côté des Parnassiens, et très différents d'eux, cemme Verlaine en sa deuxième manière. Ils s'en rapprochaient par le goût des belles formes.

Il n'est pas d'esprit méconnu. Je veux dire qu'il est toujours reconnu par ceux qui se sentent avec lui en affinité. Peu importe leur nombre. Ponde' rantia\ non numerantur. Quand Mahomet, à quarante et un ans, se découvrit une mission, tout son entourage se mit à rire. Mais il n'était point méconnu, puisque sa femme Kadidja et son neveu Ali le comprirent. Villiers était enveloppé d'un groupe d'admirateurs, peu nombreux, mais sûrs et fervents. Ceux qui l'approchaient ont tous reçu -quelque joyau princier de sa couronne spirituelle. Aux uns il facilitait l'accès de leur propre voie intellectuelle ; aux autres, il distribuait les inéduisables richesses de ses idées. D'une conversa-

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tion de Villiers pouvaient profiter tous les homm.es de réalisation, quelle que fût leur spécialité : écrivains, artistes, théologiens, ingénieurs, inventeurs, savants, hommes d'affaires, financiers, bateleurs, etc. Car il montait et descendait toute l'échelle de l'esprit, du prophétisme à la bouffonnerie, et sans cesser d'être lui-même. Quelqu'un de ses amis de lettres lui lisait-il ou lui racontaitil quelque ouvrage en gestation, quelque projet encore informe, si la conception ne l'en avait pas satisfait, Villiers réiléchissait un instant^ tordait sa barbiche et disait : « Heu ! Heu ! à ta place, je m'y prendrais ainsi... » Et, immédiatement, il reconstruisait entièrement l'œuvre écoutée ; il lui donnait soudain une ampleur, une logique, une vie dont l'auteur restait stupéfait. Tant mieux pour celui-ci s'il avait une bonne mémoire...

Saint- Brieuc est une ville rude, discrète et mélancolique. Sur un sol montueux, d'anguleuses et massives maisons de schiste sombre dominent la très creuse baie triangulaire d'Yffiniac. 11 semble que la ville ait attendu dans sa solitude que la mer vint à elle, après avoir rongé la terre. Rue Saint-Benoit, une hôtellerie

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moderne occupe aujourd'hui une vaste maison, autrefois construite, comme dépendance de leur couvent, par les Dames Bénédictines du Calvaire. C'est là, dans une cliambre éclairée par deux larges fenêtres, dont l'une est flanquée d'un banc de pierre, que naquit, le 7 novembre 1838, sur les neuf heures du matin, Jean-Marie-Mathias- Philippe-Auguste de Villiers de l'Isle-Adam, haut seigneur spirituel sorti d'une illustre lignée. Les Villiers de l'Isle-Adam, originaires de l'Ile de France, avaient donné, au long des siècles, des Croisés héroïques ou de vigoureux gens de guerre. En 1670, un Villiers de l'Isle-Adam, par son mariage avec une demoiselle de Courson, fonda la branche bretonne de cette famille. Son petit-fils, capitaine marin d'humeur aventureuse, émigra pendant la Révolution et revint en France vers 1820. Il eut trois enfants, une fille, Gabrielle, morte, il y a environ vingt-cinq ans, dame du Sacré-Cœur de Jésus, en Avignon, et deux fils, dont l'aîné fut le père du poète et le cadet se fit prêtre .

Un jour de l'été de 1894, j'arrivai, au hasard de la promenade, sur la place d'un joli bourg des Côtes-du-Nord, Ploumilliau. En visitant l'église, mon attention fut attirée par une vaste plaque de marbre blanc, taillée en segment de

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cercle, et récemment encastrée dans le mur. J'y lus, en lettres d'or neuf, Tépitaphe que voici :

CIT-GIT VÉNÉRABLE ET DISCRET MeSSIRE YvES-MaRIE-ViCTOR,

Comte Villiers de l'Isle-Adam,

DOCTEUR en théologie, CHANOINE HONORAIRE, recteur DE cette PAROISSE PENDANT 25 ANS, DÉCÉDÉ LE 12 MAI 1889, A l'aGE DE 80 ANS.

Souvenir respectueux de ses Paroissiens.

Benedictio perituri super me veniehat, et cor viduae consolatus sum.

Job, cap. XXIX — V — 13.

En haut de la plaque étaient gravées des armes que je reconnus : d'or, au chef d'azur chargé d'un dextrochère d'hermine vêtu d'un fanon du même. Certes, si le langage héraldique laissa souvent, aux esprits ouA'erts, entrevoir le profond mystère de son ésotérisme, si le pantacle d'un blason écrit le pacte conclu par une lignée avec l'occulte entité de son destin, le rapport s'impose entre les antiques armoiries de cette famille et le génie du poète qui fut sa suprême floraison.

Ainsi, celui qui reposait dans cette calme église bretonne, c'était l'oncle du poète, qui avait précédé de trois mois son neveu dans la mort. Je

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revins sur la place où chaque maison avait un débit de boissons. Un couchant d'or et de sang se mirait sur la mer, sur les eaux apaisées de la toute proche baie de Plestin. A l'église s'accotait le presbytère, décoré de glycines. C'était là, qu'en 1877, dans une trêve de sa vie tourmentée, Villiers était venu demander quelques instants de repos à son oncle, et qu'il écrivit ce conte célèbre, Y Intersigne ; et je me rappelai ce tableau de ce que je voyais alors, tracé en belles phrases majestueuses dont les dernières chantaient en ma mémoire sans pâtir du voisinage des plus mystérieuses harmonies du vers :

« L'aspect champêtre de cette maison, les croisées et leurs jalousies vertes, les trois marches de grès, les lierres, les clématites et les roses-thé qui s'enchevêtraient sur les murs jusqu'au toit, d'oii s'échappait d'un tuyau à girouette un petit nuage de fumée, m^inspirèrent des idées de recueillement, de santé et de paix profonde. Les arbres d'un verger voisin montraient, à travers un treillis d'enclos, leurs feuilles rouillées par l'énervante saison. Les deux fenêtres de l'unique étage brillaient des feux de l'Occident ; une niche, on se trouvait l'image d'un Bienheureux, était creusée entre elles. Je mis pied à terre silencieusement ; j'attachai le cheval au volet et je

levai le marteau de la porte en jetant un coup d'œil de voyageur à l'horizon derrière moi. Mais rhorizon brillait tellement sur les forêts de chênes lointains et de pins sauvages où les derniers oiseaux s'envolaient dans le soir, les eaux d'un étang couvert de roseaux, dans l'éloignement, réfléchissaient si solennellement le ciel ; la nature était si belle, au milieu de ces airs calmés, dans cette campagne déserte, à ce moment où tombe le silence, que je restai — sans quitter le marteau suspendu — je restai muet.

« 0 toi, pensai-je, qui n'as point l'asile de tes rêves, et pour qui la terre de Ghanaan, avec ses palmiers et ses eaux vives, n'apparaît pas, au milieu des aurores, après avoir tant marché sous de dures étoiles, voyageur si joyeux au départ et maintenant assombri, — cœur fait pour d'autres exils que ceux dont tu partages l'amertume avec des frères mauvais, — regarde ! Ici Ton peut s'asseoir sur la pierre de la mélancolie ! Ici les rêves morts ressuscitent, devançant les moments de la tombe ! Si tu veux avoir le véritable désir de mourir, approche : ici la vue du ciel exalte jusqu'à l'oubli. »

Le marquis de Villiers de TIsle-Adam, père du poète, semble avoir été un chimérique songeur occupé de chercher des trésors. Sans doute,

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d'avoir entendu s'émettre cette propension, Fauteur à.' Axel conçut le déroulement de cette œuvre autour d'un trésor oublié sous le sol de la Forùt Noire, trésor qui, d'ailleurs, fut trouvé quelques années après la mort de Villiers. Le père et la mère du poète eurent foi en le génie naissant qu'il promit dès Tadolescence. Ils réalisèrent leur petit avoir, quittèrent Saint-Brieuc et vinrent à Paris afin que le jeune homme y pût épanouir une destinée qu'ils pressentaient exceptionnelle, et qui en eiïet le fut dans l'angoisse de la vie comme dans la sublimité de l'esprit.

11 est un mode de critique qui scrute en ses aventures les plus tragiques comme les plus futiles la vie des grands écrivains pour en déduire la répercussion sur l'œuvre. Tentative misérable achoppant à l'impossibilité. Car nul ne peut se vanter de connaître l'impression produite par un fait sur une âme autre que la sienne. Chaque homme voit les événements dans une perspective différente. Voici un illustre esprit : Newton. Quel est le fait le plus important de sa vie ? Un jour il a vu tomber une pomme ; mais, ce jour-là, il avait les yeux du génie grand ouverts. L'insignifiant incident lui a évoqué une vision dont nous nous entretenons encore. Seul l'inventeur sait quelle fut la source de sa trouvaille ; et

presque toujours il l'oublie ; et quelquefois il Fignore, puisqu'un esprit ardent est emporté dans le tourbillon des associations d'idées, fugaces, difficiles à reconstituer. Mais nul n'évaluera jamais l'écho qu'un fait a éveillé dans le mystère d'une àme qui n'est pas la sienne. La vie extérieure, apparente du poète, est très souvent parallèle à sa vie intérieure, seule réelle. Elle ne la rencontre pas. L'homme supérieur, aux heures oii les autres le croient dans la pire détresse, peut appartenir entier à un« exaltation délicieuse, exclusive et jalouse. Spinoza, souffreteux, penché sur la meule pour polir des verres de lunettes, ou sainte Lydwine, sur son chronique grabat de moribonde, avaient d'insoupçonnés ravissements. On raconte la vie des hommes qui prominèrent entre leurs semblables. Mais de ces vies, que savons-nous? Des faits, et c'est tout. Nous ignorons le jeu des ressorts de l'âme, comme en regardant un bateau manœuvrer au large, nous voyons ses évolutions, mais nous ignorons les sentiments de ses passagers.

La vie apparente et extérieure de Villiers de risle-Adam ne semble pas voir épousé sa vie réelle et intérieure. Autour d'elle la virile fierté de cet homme s'est plu à condenser des ténèbres qu'il serait malséant de dissiper. Il souffrit de si-

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nistres misères, et plus d'une fois il manqua de pain pour lui et les siens. S'il est universellement vrai, le vers fameux :

Aucun chemin de fleurs ne conduit à la gloire,

On peut ajouter que le chemin qui conduisit Villiers fut semé des plus cruelles épines. Mais quand bien même le destin y eût placé les fruits de la terre vers quoi se limitent l'ambition et l'appétence du vulgaire, Villiers ne les eût cueillis que d'une main distraite et étrangère. Si les palais qu'il a évoqués avec sa justesse d'artiste avaient été offerts en patrimoine à ses pas inquiets, il n'y eut promené qu'une mélancolie d'exilé et une effervescence d'esprit enivré d'intimes songes. Il estimait toute âme haute comme en exil, et cette conception se répand en son œuvre. Une patriC; c'est le monde des esprits qui nous sont fraternels. Tout autre monde ne nous offre que l'exil. « Regardez-vous comme exilé et comme étranger sur la terre », dit l'Imitation.

Les hommes comme Villiers, s'ils appliquaient à cette fin leur intelligence, sauraient, aussi habilement que le plus adroit de nos hommes de lettres ayant conquis pignon sur rue, organiser leur vie et leur œuvre pour leur assurer le lit douil-

let d'une situation sociale enviée. Mais à quoi bon? puisque ces hommes, sous quelque apparence dorée qu'elle se dissimule, voient la réalité. Ils ont subi quelque terrible initiation analogue à celle du mage Raymond Lulle, dont Villiers se proposait de tracer l'anxieux tableau. Le maître de VArs magna n'était encore qu'un jeune cavalier mondain et galant quand il obtint un rendez-vous de la belle femme de Palma qu'il poursuivait d^un tenace amour. « Tu m'aimes, dit la jeune femme, eh bien, regarde ! » Et elle lui dévoila son sein rongé par un horrible cancer.

Villiers n'appelait à lui que l'extraordinaire. Et l'extraordinaire lui advenait directement, Ceux qui l'approchaient ne se seraient point étonnés de le voir dans les plus invaisemblables aventures. Ainsi, nous aurions appris un beau jour qu'il avait pris d'assaut, avec quatre hommes et un caporal, une ville défendue par cent mille hommes, nous aurions trouvé cela tout simple. Ce qui nous eût surpris, c'eût été de le voir plongé dans le banal, dans le trivial, dans ce qui entoure le commun des hommes. Quand un homme a mérité d'être environné d'une légende»

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c'est que son désir essentiel eut la puissance de coaguler tout ce qui lui était éventuel. Une légende est une quintessence de vérité possible. Une légende n'est jamais fausse que pour les petits esprits qui ne savent discerner la vérité réelle, animée et vivante, des vérités apparentes et mort-nées. Or Villiers portait autour de lui sa légende, augmentée chaque jour d'une anecdote panachée d'étrangeté.

Est-il strictement exact que Villiers, jeune gentilhomme venu de Bretagne pour éblouir Paris et le monde des feux de son génie, et, par droit héréditaire, grand maître de l'Ordre des Chevaliers de Malte, ait revendiqué la couronne de Grèce ? Eut-il avec ce rêveur lassé qui, sous le nom de Napoléon Ifl, n'était qu'un empereur apparent, une entrevue dans laquelle il sollicita l'aide de l'épée française pour la conquête du trône hellénique ? Ou bien ne put-il exposer ses royales prétentions qu'à quelque chambellan sceptique et balourd ? L'exactitude ici n'importe guère. Le geste était bien de Villiers, et les amis du jeune poète eussent trouvé tout simple que son front prédestiné ceignît la couronne royale que forgent les orfèvres, comme la couronne de chêne que pour leurs élus les Muses tressent en y glissant des épines.

202 FIGURES d'évocaïeurs

Eut-il à tirer l'épée pour soutenir son droit à porter son nom héroïque ? Ses bio^rapties, parmi lesquels son cousin du Pontavice de Heussey, racontent qu^un officier ayant affirmé être le seul qui dût porter le nom de Villiers de llsle- Adam, le poète répliqua vertement dans une lettre parue au Figaro. La polémique s'aiguisa. Villiers adressa à l'officier deux de ses amis. Quand on arriva sur le pré, à Saint-Germain-en-Laye, l'officier déclara très galamment qu'il ne pouvait soutenir, les armes à la main, des droits qu^il reconnaissait ne pas avoir. Et le poète embrassa son adversaire. En réalité, cet officier appartenait à une famille de Villiers qui, croyant éteint le nom des Villiers de TIsle-Adam, avait obtenu d'un des sceptiques Bourbons de la Restauration d'ajouter « de l'Isle-Adam » à son patronyme.

Plusieurs fois Villiers, agacé d'entendre contester sa filiation par des personnes mal informées, saisit l'occasion de la prouver. L'auteur dramatique Lockroy, dans un mélodrame fait en collaboration, avait attribué un rôle de traître au maréchal Villiers de l'Isle-Adam. Le poète intenta un procès aux héritiers Lockroy aux fins d'interdire la représentation d'une pièce déshonorant son ancêtre. Sans doute il savait bien que les auteurs dramatiques seraient fort gênés s'il ne leur

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était plus permis de présenter à leur façon les personnages historiques, d'autant plus que Fhistoire n'est que le champ de toutes les hypothèses Mais il comptait, par ce procès, établir irréfutablement sa descendance.

La légende dessine encore un Villiers exalté par l'émotion tragique de 1870, qu'il a rappelée dans son frappant et mystérieux récit, le Droit du passé, et dans une page sur Augusta Holmes. On le voit, après Tarmistice, garde national, prêt à reprendre la bataille, applaudir de son éloquence, avec Verlaine, aux premiers efforts de la Commune. Assurément, l'histoire officielle de tous les âges n'est qu'un tissu de mensonges ou d'erreurs, mais l'histoire des événements de 1870- 1871 est enveloppée d'une brume bien opaque. Il semble à tout esprit juste et généreux qu'avant de s'être laissé envahir, — comme il advient inévitablement à toute insurrection, — par un esprit de bandits, la Commune fut, à ses débuts, représentative de l'esprit de la France. La magnanime illusion d'un Rossel honore la patrie que trahissaient alors de louches fauteurs de combinaisons politiques. Les chercheurs pourraient retrouver, dans un petit journal paraissant en 1871, le Tribun du peuple, un article enflammé de Villiers en faveur de la naissante Commune brandis-

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sant «des drapeaux couleur de vengeance ». Ce Breton vibrait d'accord avec l'âme de Paris, qui voulait se battre encore. Il n'est pas prouvé qu'à cette heure-là, l'apparition d'un jeune héros, dirigeant un soubresaut de ce singulier peuple de France, coutumier de tels gestes, n'eût pas reconduit un peu rudement les Allemands au-delà du Rhin.

Aucune nation, autant que celle à qui fut envoyée Jeanne d'Arc, n^a reçu autant d'hommes supérieurs par le cœur ou le génie, autant d'envoyés de l'Infini. Aucune ne les accueille avec si grande ingratitude. On dirait que cette France privilégiée se plaît à dilapider ses plus heureux trésors, à gaspiller l'esprit de ses plus merveilleux enfants. Quand elle a un André Chénier, elle lui coupe la tête. Qui dénombrera les admirables esprits qui lui furent donnés au dix-neuvième siècle et qu'elle maltraita ? Le malheur est l'épreuve salutaire aux peuples comme aux individus. 11 semble que le coup de massue de 1870 dût lui enseigner la foi en les grands esprits qui lui seraient envoyés. Elle a vite repris l'indifférence légère des femmes dont la vie est joyeuse. Ce sont les nations douloureuses qui sont fidèles à leurs héros. La France heureuse ne saurait accorder à ses plus sublimes fils un culte comme celui dont la

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Pologne entoure ses Miçkiewictz ou ses Siowacki. Aussi, pour des hommes comme Villicrs, elle se montre une mère ingrate.

Us sont obligés de se défendre. Ils ont une arme redoutable : ils savent rire. Les grands méditatifs, les inspirés, ont de l'esprit, possédant l'esprit. Puisqu'il leur est donné de voir au fond les choses et les âmes, ils découvrent à quel point précis lancer laflèche d'une parole acérée. Ecoutez Jeanne d'Arc devant ses ennemis : elle est spirituelle dans les mots comme elle est spirituelle dans la vie intérieure. Si subtile soit-elle, l'ironie déconcerte les plus épais goujats, et plus elle tombe de haut, elle est pénétrante. Presque toujours, avec les esprits très fiers, les railleurs de taille ordinaire n'ont pas l'avantage. Us trouvent aussitôt leurs maîtres en ces mélancoliques songeurs qui, dans l'escrime de l'esprit, pratiquent la botte la plus élégante : coup droit sur préparation d'attaque de l'adversaire. Tels se montrèrent ces deux gentilshommes de lettres très différents par certains aspects, très proches par certains autres, Barbey d'Aurevilly et Villiers de l'Isle-Adam. Ces deux hommes, qui s'amusèrent d'être de terribles sagittaires, longtemps se méconnurent. D'Aurevilly avait critiqué vertement son cadet, lui reprochant de n'être pas à la hauteur de son nom. Villiers

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avait répondu vigoureusement. Ils ne se connaissaient pas. Beaucoup plus tard, vers 1885, un ami commun, — Huysmans, si mes souvenirs ne m'abusent, — les mit en présence. Ils se reconnurent faits pour s'entendre. Je ne les vis point ensemble, à mon regret ; mais chacun d'eux me parla de l'autre avec chaleur.

Les hommes de forte pensée se révèlent, quand ils le veulent, de rudes polémistes. Quand ils chargent un adversaire, ils le mettent en pièces. Les moqueurs n'osaient plus s'attaquer à Viiliers, dont les mots d'acier ricochaient comme des balles sur les tables des cafés du boulevard. Tel mauvais compagnon, entre autres, fut transpercé de justes épigrammes sanguinaires , qui sont restées fichées dans son nom. D'autres fois, des ripostes sonnaient comme des heurts d'armures. Ainsi, on contait qu'un jour, à l'improviste, Viiliers reçut d'un Israélite très puissant une lettre l'invitant à venir le voir pour un entretien très sérieux. Le poète qui, étreint par la pauvreté, gardait toujours une tendresse pour les chimères, montrait la précieuse lettre à ses amis, affirmant que l'influent personnage, comprenant sa valeur, prétendait s'honorer en se faisant un intelligent Mécène. Quand il arriva chez son correspondant, il lui fut expliqué qu'on lui demandait d'employer

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ses dons de polémiste à écrire un livre destiné à être opposé à un ouvrage très batailleur de M. Edouard Drumont, qui faisait grand bruit en ce temps-là.

— Quant au prix, ajouta négligemment l'interlocuteur, n'en parlons pas : il sera tel que vous le fixerez.

Villiers tortillait sa barbiche :

— Monsieur, répondit-il, le prix est fixé de toute éternité. C'est trente deniers.

Les cibles préférées des grands railleurs seront toujours la sottise et la bassesse d'âme, qui d'ordinaire s'offrent conjuguées. Villiers avait incarné un horrible état de bêtise et d'ignominie modernes en un type qui a pris sa place dans l'infernale galerie des monstres-types de notre temps, à côté de Joseph Prudhomme, de Homais, de Robert-Macaire. Il a créé un personnage très caractérisé, la brute scientifique. Son docteur Tribulat Bonhomet est le bourgeois dont la cervelle a développé sa férocité native à l'acquisition de dogmes d'une prétendue science infatuée et stupide. Chaque époque génère une bêtise d'un caractère particulier. La nôtre aura vu s'épanouir la bêtise scientifique. Sur les états d'esprit du vulgaire aux siècles précédents, nous n'avons aucune donnée, puisque ne survit que la pensée des

hommes qui pensent en dehors de leur temps, en sorte que le péché de sottise, différent selon le siècle, s'engloutit dans le néant. Les hypothèses des historiens valent des bulles de savon. Supposons fondée celle qui attribue au vulgaire, dans la période précédant l'an mille, la croyance à la fm du monde. La démence collective dut alors revêtir des formes déconcertantes. La sottise contemporaine a été fomentée par la croyance du vulgaire à une vague entité qu'il nomme la science et à un avenir de bonheur créé par cette entité. Des niais convaincus ou d'adroits imposteurs ont jeté dans le vulgaire, ébloui par des inventions ingénieuses de quelques admirables expérimentateurs, cette illusion que demain il saurait tout et que demain il serait heureux. C'est l'antique parole eritis sicut dii sous sa plate traduction moderne. Comme si l'humanité était construite pour vivre dans de tels éléments, la connaissance et le bonheur ! Si par invraisemblable fortune, un dieu l'y transportait, elle y périrait aussitôt, comme le poisson passant de la lourde pression de l'eau à celle de l'air. De telles calembredaines détruiraient le bon sens, le sens droit et juste de la vie dans la race, si d'elle ne surgissaient les grands rieurs qui continuent la lignée des Rabelais et des Molière et qui transpercent le dragon de la cuis-

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trerie. Oui, dragon aux cent mille têtes, que la cuistrerie contemporaine, contre laquelle une juste allégorie nous montrerait un Villiers de risle-Adam armure d'acier comme ses ancêtres, levant un glaive vengeur. Le glaive que manie Villiers quand il rit ressemble à celui de la guillotine. Le sarcasme tombe comme sous le déclic d'une mécanique. Le créateur de Tribulat Bonhomet qualifie son invention de « boufFonnerie énorme et sinistre, couleur du siècle ». Malheureusement, Villiers, prodigue d'anecdotes effarantes adornant la légende du docteur Tribulat Bonhomet, dédaignait de les écrire. En sorte que cette légende comique est constituée par une tradition orale bien plutôt que par les trois ou quatre fantaisies qu'il s'amusa d'écrire et de placer dans un volume intitulé : Tribulat Bonhomet., dont la partie la plus importante est formée par l'oppressant récit de l'aventure de Glaire Lenoir. Le docteur Tribulat Bonhomet, « membre honoraire de plusieurs Académies, professeur agrégé de physiologie », bourgeois féroce et rationnel, venimeux et jobard tenant de doctrines falotes et délétères, est une allégorie de l'arrière-pensée moderne. Son inventeur l'imagina afin que sa nombreuse personne inspirât « quelqu'une de ces pages de feu, de honte et de vomissement que, de siècle en

siècle, l'un des soldats de Tidéal crache, en frémissant, au front de ses congénères ».

Villiers se plaisait à se considérer, — il me le répéta plusieurs fois, — comme le révélateur de l'arrière-pensée de ses contemporains. En certains de ses contes, d'une saveur de vitriol, il se montra tel, soit dans la Machine à gloire^ C Affichage céleste ou les Demoiselles de Bienfildtre. On a rarement ri avec autant d'amertume et de dégoût. Mais nous ne devons voir là qu'une face de son multiple génie. Je crois qu'il faut trouver ici la cause de l'impression déconcertante que laissent certaines de ses œuvres de longue haleine, l'Eve future, par exemple. Des envolées sublimes n'y parviennent pas à nous donner un sentiment de plénitude, et nous nous demandons si tout puissamment ailé qu'il nous apparaisse, le poète ne b'jîte pas d'avoir, comme Jacob, lutté avec l'Ange. Les éléments très différents de son génie n'ont pas trouvé leur équilibre parfait. Le railleur et le savant, le bouffon et le prophète, le satirique et le Voyant, chacun à son tour prominent sans que le poète, maître de l'ordre, ait réussi à contenir chacun dans le domaine qu'il lui assigne.

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