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A vingt et un ans, Villiers publia son volume de vers intitulé : Premières poésies. C'est là le début ordinaire à notre époque. Tout poète a écrit, à vingt ans, son recueil de vers. Les uns le livrent à l'imprimerie, les autres le brûlent ou le gardent au fond d'un tiroir. L'un ou l'autre de ses gestes est indifférent. Il n'y a pas d'exemple qu'une de ces œuvres de la première jeunesse valut d'être conservée. 11 est possible d'y discerner le don qui doit plus tard s'épanouir, d'y entendre, dans le balbutiement, la sonorité de la voix future. S'il a le don du rythme, l'adolescent le laisse voir dans ses premiers essais. Mais l'originalité virtuelle ne s'y montre jamais. C'est un travail d'écolier, imité des maîtres préférés, glacé, sans vie et sans âme, que produit le poète très jeune. Hélas ! il faut avancer en âge pour conquérir sa jeunesse, pour la délivrer des entraves, pour vivre selon son initial élan. Si ingénument méditatif, si no blement solitaire qu'il soit, le jeune homme s'ignore. Il lui faudra, au cours de la vie, découvrirson âme, comm e une terre inconnue. Etquand, douloureux et mûri, il l'aura découverte, il la
conduira sur la voie qu'entrevoyaient ses premiers rêves adolescents. La vie d'un homme, comme celle d'un monde, est cyclique.
Les Poésies de Villiers n'échappent pas à la commune règle. L'adolescent de génie s'y annonce aux yeux très clairvoyants. Le don du rythme, la qualité du timbre s"y découvrent ; mais les poèmes juvéniles n'y révèlent pas Toriginalité future. De quel maître portent-ils l'empreinte ? Précisément celle du seul poète français dont les vers de jeunesse ne soient pas dénués de signification, celle du charmant et spontané Musset.
Après avoir jeté aux vents ces premiers poèmes, Villiers abandonna le vers. Il le mania pourtant plus tard avec maîtrise, quand il s'y essaya. Les Contes cruels contiennent une série de poèmes d'une haute et belle inspiration, d'un chant sonore et bien à lui. Mais chaque artiste a le choix de son expression. Il préféra la prose, à laquelle il donna une mélodie nombreuse et profonde, incantatoire aussi fortement que les vers les plus mystérieux. Le vers est un langage très particulier, dans lequel plusieurs maîtres de la prose, poètes par la qualité de l'esprit ou la générosité du cœur, furent impuissants à s'exprimer. Tel Chateaubriand. J'ai entendu Barbey d'Aurevilly dire : « Si le vers avait été ma langue,
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j'aurais voulu faire mon œuvre en vers. Mais, hélas ! ce n'était pas ma langue ». Pourtant, les vers qu'il écrivit sont très beaux. Mais il leur manque cette résonnance lointaine et ineffable qui multiplie dans l'âme des échos vibrant au diapason d'un monde illimité.
Un an après les Premières poésies paraît Isis, première partie d'un ample roman philosophique dont l'auteur abandonna le développement. Il était, quand il l'entreprit, à l'âge des grands espoirs et des vastes pensées. Et il est fort extraordinaire qu'un jeune homme de vingt ans ait conçu et mené à sa fin cette œuvre où l'écrivain, déjà, dès ses premiers pas, se révèle lui-même. Le jeune songeur de la côte bretonne ne s'est pas attardée cueillir des Heurs plantées par d'autres dans le jardin des lettres. On sent que la main qui écrivit Isis sera celle d'un maître. La sûreté et la hauteur de la pensée s'y annoncent comme la beauté du langage. Les personnages qui s'y dessinent sont les premières ébauches de ceux dont l'esprit de Villiers sera hanté toujours. TuUia Fabriana est la maquette, encore incertaine de laquelle surgira vingt ans plus tard, Sara de Maupers. Héroïne qui drape son beau corps athlétique d'un manteau romantique encore, mais dont le souci constant est de préserver des atteintes du
monde sa solitude où se développe à Taise sa vie intérieure, ardente et dévorée de rêves. Elle allie à de suprêmes séductions de femme un esprit viril que des méditations profondes et d'audacieuses études ont trempé comme l'acier. Cette Tullia est surtout envahie des conceptions hégéliennes. Le jeune Yilliers semble alors obsédé par Hegel, qui lui donna le point de départ de son développement. Car, au fur et à mesure que s'augmenteront les conquêtes de son esprit, que s'étendra le domaine de sa culture multiple, chacune de ses œuvres nouvelles prendra plus d'ampleur et d'autorité ; et l'horizon s'y reculera jusqu'au bord de l'infini. Certes, si le devoir d'un poète est de confronter sa méditation aux formes les plus variées de la Connaissance, nul plus que Villiers n'aura rempli ce devoir. Il n'aura jamais parlé sans s'être surchargé de substantielles notions. Il partit de Hegel, qui marqua d'une forte empreinte la jeunesse de son esprit. Mais il remonta aux sources d'où découlait Hegel, soit Jacob Bœhm, le cordonnier sublime dont l'expression trouble voile lourdement l'illumination, soit encore l'école hindoue adwaïti, qui alimenta toute la philosophie allemande. Pour un esprit de large envergure, la spéculation philosophique ne peut être qu'un apéritif. II ne peut s'en contenter :
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car le simple philosophe, si fort crentendemcnt soit-il, n'a pour point d'appui que sa seule intelligence, faillible comme toutes les autres, et n'est pas maintenu par une tradition certaine, établie par un concours de Voyants. Les-théologies strictes et figées, la mystique aux formes variées, les cabales, portes redoutables ouvrant sur la voie de l'initiation de Fillumination intérieure, s'offrent comme des auxiliaires fermes. Villiers chercha de ces côtés sa voie, la bonne voie, l'unique. 11 est écrit : « Frappez et il vous sera ouvert ». Il s'agit de trouver, selon la belle expression de Thomas de Vagan, le Philalèthe, « l'entrée ouverte au palais fermé du Roy ». Cène fut certes pas sans peines, sans tâtonnements et sans inquiétudes que Villiers franchit « l'entrée ouverte ». Mais il triompha des épreuves, et il faut saluer en lui l'un des plus hauts et des plus parfaits Initiés de France, un des plus sûrs mainteneurs de la Tradition occidentale, un guide et un Maître. 11 entend le sens vivant de la Parole, et il en transmet la révélation avec l'autorité de ceux qui voient la lumière intérieure des arcanes. Ce n'est pas, évidemment, dans les œuvres de sa jeunesse qu'il montre cette certitude. Nul n'atteint le sommet, dès les premiers pas. C'est dans les œuvres de sa forte maturité, surtout dans Aké-
dysséril, dans l'Eve future et dans Axel que les phrases deviennent, par delà leur sonorité profonde, par delà leur signification première et apparente, lourdes de significations latentes et de mâle certitude.
Cependant, ceux qui doivent accomplir cette ascèse sont appelés. Ils portent dans la main, à la base du doigt solaire, le triple sceau. Et souvent leurs premières paroles font prévoir en eux les prédestinés. Déjà, dans les œuvres de jeunesse, une atmosphère s'étend, trop forte pour le respir du vulgaire. Il faut diviser sa production en deux périodes, avant et après 1870. il semble que cette année terrible ait creusé un fossé dans l'esprit des générations de France. Elle tranforma aussi celui de plusieurs individus. Le poète partagea le destin de sa patrie, dont il sut magnifier le noble langage. En 1870, il est dans la trentaine. C'est l'âge où l'homme renaît ou commence à mourir. Jusqu'à 1870, il met au jour des œuvres diverses, théâtre ou contes, éclatantes et vivantes, mais n'affirmant pas son génie. C'est une belle floraison de promesses. Après 1870, il traverse huit années de recueillement et de silence. Il en sortira aimanté de son fécond savoir et maître de son originalité, enfin conquérant de lui-même.
Il a vingt-cinq ans quand il fait paraître Elën^