L'HOMME DE THÉÂTRE
A partir d'un certain moment de leur vie et de leur carrière, on ne juge plus les hommes : on les regarde faire. Comme on les a classés, on les laisse agir de la façon qu'ils veulent. Et c'est alors qu'ils sont les plus libres ou les plus esclaves, selon leur choix.
Victorien Sardou a toujours fait ce qu'il a voulu. Il était depuis si longtemps célèbre que rien de ce qu'il écrivait ne pouvait modifier l'opinion qu'on s'était faite de lui; elle apparaissait double et contradictoire, et également fausse.
Pour les uns (et le pauvre Hugues Rebell fit un livre pour consacrer littérairement cette opinion), Victorien Sardou était le roi des dramaturges parce qu'il n'avait pas son rival pour cuisiner une pièce. Ils admettent que l'art suprême consiste à mettre en cinq actes n'importe quoi, et comme personne au monde autant que Sardou n'était capable d'amener tout ainsi à la vie scénique, depuis les questions occultes jusqu'aux détails de l'histoire et aux bizarreries des mœurs, ce
dramaturge devenait à leurs yeux une manière de grand homme.
Ils ont tort parce que cet art-là n'est pas le suprême, en effet. Et je n'entends pas ici déprécier l'art dramatique au profit de l'art littéraire. Bien au contraire, j'estime que l'art dramatique, à cause de sa force, de sa logique, de l'implacable nécessité où il vous met de courir à l'essentiel, et d'être vivant avant tout, en dehors de toutes digressions qu'il vous plaira, est le premier des arts de la parole, et je ne suis pas loin de considérer Shakespeare comme le plus grand artiste qui ait jamais existé. Mais autre chose est de faire surgir, dans une action scénique, les personnages de la vie et de l'histoire, autre chose est de préparer à coups de documents et avec l'aide ingénieuse de ficelles et de trucs des morceaux d'histoire ou des tranches de vie contemporaine sur le plateau des théâtres d'aujourd'hui, selon le goût d'une esthétique qui demain sera peut-être vieille et morte.
Pour les autres, Sardou n'offrait aucune espèce d'intérêt parce qu'il n'était plus jeune et parce qu'il ne faisait pas de littérature dans ses pièces.
Mais ils n'ont pas moins tort que les précédents, car la littérature, les tirades et le style de Sardou valaient bien ceux des fournisseurs habituels du boulevard, lesquels leur semblent de bons écrivains. Et même, si l'on ne se place qu'à ce point de vue boulevardier, les comédies de Sardou sont