L HOMME DE THÉÂTRE
plus jeunes, plus alertes, plus gaies, plus vivantes que celles de l'année dernière de maint auteur célèbre et décoré. On a dit — je l'ai peut-être machinalement répété — que le théâtre contemporain vient tout entier de Porto-Riche. C'est vrai, sentimentalement, mais techniquement (sauf Becque et Curel) tout vient de Sardou. Sardou avait inventé une esthétique, une manière dont nous ne nous sommes pas évadés et, après tout, elle nous suffit bien pour ce que nous avons à dire.
Mon opinion sur l'auteur de Patrie est également loin des deux que je viens d'examiner.
Etant donné que tout le monde ne peut être Curel ni surtout Becque, je tiens Sardou pour un écrivain de théâtre qui a eu presque tous les dons. Spirituel, adroit, léger, fin, tendre quand il veut, énergique souvent, nul comme lui n'a su mettre en scène. Il aurait suffit à nous amuser, si tous les autres amuseurs avaient été soudain frappés de stérilité. Les thèses que Dumas fils a traitées avec la pesanteur et le pédantisme que l'on sait, Sardou, les présentant en quelques actes sans prétention, nous a rendu le service de nous en montrer le peu d'importance sociale, sans pour cela leur enlever le sentiment ou la grâce.
Parfois, lorsque j'y pense de près, il me semble qu'il y avait en Victorien Sardou un auteur comique de la famille de Molière et de Courteline, avec un rien de Marivaux dans
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le sang, beaucoup de Marivaux. Mais l'homme de théâtre, le metteur en scène, et aussi l'érudit, le rat de bibliothèque ont gâté ces dons précieux.
Lorsqu'il est lui-même, (car je suppose toujours qu'un homme est lui-même dans ce qu'il a fait de meilleur), Victorien Sardou est presque excellent.
Je tiens les Pattes de Mouches pour un petit chef-d'œuvre, Pairie pour un drame au moins aussi bon que le meilleur d'Hugo (il est vrai que ce n'était pas difficile), Fernande pour une ravissante étude psychologique et "Rabagas comme le modèle, inégalé, de la comédie politique.
Mais, malheureusement, le vaudevilliste arrivait toujours pour corriger, égarer, altérer la verve du comique. Le dialogue, au moment où il allait être sérieux, émouvant, gracieux, tournait en pirouettes bouffonnes, et la majorité des pièces de Sardou restent ainsi équivoques, confuses, mélangées, sans intentions précises. On peut dire qu'il a excellé à gâter de beaux sujets comme JVos Intimes, par exemple, par cette espèce de crainte d'ennuyer ou de trop attendrir que cet homme d'esprit éprouvait jusqu'à la maladie. Personne n'a su comme lui esquiver, lorsque la situation tourne au pathétique, les exigences de la logique par des mouvements tournants, des voltes, des virtuosités merveilleuses et le public, empoigné, charmé, reconnaissant de n'avoir plus rien à craindre, se demandait comment il en venait à éclater
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de rire trois minutes après avoir redouté la crise de larmes. C'est l'adresse de Sardou qui l'a empêché d'être un auteur dramatique de premier ordre. Car je suis certain que l'expérience de la vie et de la scène, sans cette fâcheuse virtuosité, l'aurait amené, un jour, jusqu'à la gravité de moraliste d'un Courteline ou d'un Becque et, qui sait, peut-être jusqu'à l'émotion philosophique d'un Curel.
Car ce vaudevilliste était hanté des problèmes de l'au-delà. En dehors du théâtre, il faisait figure d'homme indépendant, généreux, actif, instruit, réfléchi. Peut-on savoir ce qu'il serait devenu si les contemporains, au lieu de fêter l'amuseur sceptique, avaient réclamé du comique profond l'œuvre latente dont il était capable? Il aurait sans doute fait servir les merveilleuses qualités d'auteur dramatique que la nature lui avait départies à un idéal plus haut, ainsi qu'Ibsen (cet extraordinaire homme de théâtre) avait fait en son pays, et nous regretterions peut-être aujourd'hui, au lieu d'un charmant et inconscient moraliste, le plus grand dramaturge de France.
Il mourut à soixante-quatorze ans. Il s'appelait Charles- Antoine Fournier et le public, très restreint, qui le lisait estimait en Jean Dolent un écrivain en marge de la littérature courante, exquis et bizarre ; et peut-être même son admiration comportait-elle quelque chose d'exclusif et de fermé, à mon sens un peu injuste.
Il y a, comme cela, dans le monde littéraire, des réputations trop flatteuses et qui ne laissent pas de nuire à la vraie gloire de celui qu'elles accablent. Pour moi, qui n'ai jamais trouvé que Jean Dolent fût inaccessible, je voudrais dire combien son art n'eut rien de hautain ni de secret, combien il était au contraire généreux, humain, et combien étaient fragiles les barrières de style qu'il avait, naïvement parfois, interposées entre la foule et lui.
La vie de l'homme, chez lui plus peut-être que chez nul autre, éclairait la vie de l'écrivain. On serait bien en peine
de séparer l'une de l'autre. Depuis de longues années, ce vieillard charmant, plein de bonne humeur alerte et éternellement jeune, d'une courtoisie raffinée, et d'une conversation surprenante par l'ingéniosité de ses aperçus, cet amateur d'art éclectique et maniaque, fervent et amusé, vivait dans le logis d'artiste qu'il s'était créé en plein quartier de Belleville, recevant là tous ceux qu'y attiraient le charme de sa parole et le magnétisme de bonté qui émanait de sa personne.
Au milieu des toiles, des sculptures et des bibelots de sa collection (unique, puisque tout venait de dons amicaux), il s'était composé une existence de sage; et le contraste que pouvait présenter, au sortir de ce décor précieux, le grouillement populaire de sa rue, au lieu de le faire souffrir, ne faisait que stimuler en lui le plaisir de vivre, de penser, de rêver et d'observer inlassablement des aspects nouveaux du monde mental, de rapports jusque-là négligés.
Les amis qui l'ont perdu ont dit la générosité de son caractère et son indulgence de philosophe pour les moeurs littéraires nouvelles qu'il aurait pu cependant juger avec plus de sévérité du haut de son honnêteté scrupuleuse, archaïque, exquise. Les critiques ont eu le devoir de rappeler que son talent savoureux et aigu fut également sans concession d'aucune sorte à la vulgarité, à la facilité. La noblesse de son caractère personnel donna à son œuvre entière un accent
qu'elle n'aurait pas eu sans cela. Et, à vrai dire, la bonté compréhensive et la pénétration psychologique ne se conçoivent pas, chez Jean Dolent, séparées.
Les dates de sa vie ne sont guère que celles de ses livres, car ce fantaisiste eut une existence calme et douce, dont les événements étaient tous intérieurs. La contemplation d'une belle toile, la découverte d'une vérité de l'âme constituaient pour lui de véritables péripéties et le bouleversaient jusqu'au fond de sa sensibilité. La lecture de ses œuvres est, à ce point de vue, un témoignage indiscutable.
Si, vous défaisant du préjugé qu'un livre doit être composé et présenter une intrigue, un axe d'événements sur lequel s'ajustent pensée, rêve et style, vous acceptes de lire un volume où un homme s'avoue au jour le jour ingénu, sans prétention, et vous faire part de tout ce qu'il devine et de tout ce qu'il comprend, vous livrant pêle-même ses idées sur l'amour et l'amitié, les observations faites sur son cœur, ses sensations d'amateur d'art voluptueux, ses impressions de philosophe, de passant, d'amant, de confrère, d'habitant de Paris, de Bohême, de vieillard, — alors vous vous laisses aller au charme certain de ces promenades sans but et vous demeures surpris de la finesse d'esprit, de la rare qualité d'intelligence de l'homme capable de recueillir encore tant de fleurs sur les fossés d'où l'on avait déjà enlevé les plus apparentes. Vous êtes ému du parfum qu'elles dégagent. Le
Ottaviens**
bouquet n'est pas bien lié mais son odeur, composite, n'en reste pas moins émouvante.
Certes, j'accorde que Jean Dolent ne savait pas faire un roman. Lorsqu'il s'y essaya avec Le "Roman de la Chair, il aboutit à un échec. Il n'avait aucune idée de ce que c'est qu'une histoire et comme un roman, ça tourne autour d'une histoire, celui-ci, fait de petites observations sans lien, est-il presque incompréhensible. Mais lorsque Dolent se laisse aller à son inspiration et intitule Une Volée de Merles, L'Insoumis, Le Livre d'Art des Femmes, Amoureux d'Art, Monstres, Maître de sa Joie ses recueils successifs, je devrais dire les feuilles qu'il arrachait de temps à autre de son journal intime, alors il est exquis et, comme on ne s'attend pas à le trouver extraordinaire, on le trouve clair.
Il était si peu compliqué, en effet, ce bonhomme d'esprit qu'une élite défendait à l'accès de la foule! Il me semble plutôt que son extrême simplicité avait quelque chose de déconcertant. En petites phrases courtes, d'une syntaxe tantôt négligée, tantôt concentrée jusqu'à la limite de l'excès, et presque toujours au présent de l'indicatif (ce qui donne à la pensée quelque chose d'immédiat et d'aveuglant qui gêne certains), il énonçait des vérités et des paradoxes, des rêveries et des axiomes d'art et, pardonnez-moi l'expression, tout ce qui lui passait par la tête.
Seulement, voilà, ce qui lui passait par la tête y entrait
brut et neutre, comme toute donnée de la connaissance, mais en ressortait d'une tout autre manière, et parfois on ne le reconnaissait pas. Jean Dolent l'avait marqué. De cette chose vulgaire il avait fait un bibelot d'art et vous l'offrait d'un geste digne et courtois, dont on a un peu aujourd'hui perdu l'habitude.
C'est en cela que consiste ce que d'aucuns ont appelé l'obscurité de Jean Dolent. Il fallait rectifier cette erreur. Dites que l'homme qui vient de mourir fut délicat, distingué dans sa bonhomie, distant, cultivé et très averti, dites même qu'il fut un artiste incomplet, ne dites pas qu'il fut obscur, secret, hermétique. Il écrivit pour lui-même, et quand on écrit pour soi-même, on le fait toujours simplement.