LE POÈTE SENTIMENTAL
avec toutes ses variations, depuis les premières sensibleries — souvent d'ailleurs délicates, — des vers de jeunesse, jusqu'aux derniers soupirs de la conversion catholique. Il essaya quelque temps d'aborder l'histoire. Mais il dut sentir luimême qu'il lui manquait et le souffle lyrique et le sens du passé. Ses pièces ressemblent à celles de Hugo ou de Richepin, avec cependant je ne sais quelle protestation d'honnêteté bourgeoise et moyenne inconnue à ces deux dramaturges. Elles représentent des héros juste-milieu. C'est du théâtre de tiers état.
Mais il revint assez vite à lui-même. Et c'est alors que, par une assez subtile et lente gradation, il en arriva à se convertir.
« Quand le diable est vieux, il se fait ermite », dit un proverbe gouailleur. Le pauvre Coppée n'avait jamais été sérieusement diable. C'était surtout un bon diable. Les baisers à travers la voilette ne sont pas de sataniques étreintes. Les péchés qu'il avait commis ressortissaient au tribunal des fautes vénielles et l'absolution était facile. D'une irréligion irréfléchie, d'un épicurisme aimable, d'une indifférence paisible, François Coppée glissa (plutôt qu'il n'y tomba) à une foi douceâtre, à un ascétisme de chanoine, à une dévotion sans affres ni acedia. Je me demande pourquoi sa conversion fit tant de bruit. Probablement peut-être parce que ce fut celle de milliers de gens, un résultat de l'âge, de la fatigue,
des infirmités, du besoin de paix morale trouvée sans lutte. Ce que je réprouve absolument, ce sont les insinuations basses et bêtes de certains libres-penseurs, assez sectaires, sur la sincérité de ce revirement moral. D'abord, et en principe, cela ne les regardait pas. En outre, ils se trompent lourdement. Coppée fut parfaitement sincère. Il n'a pas été un héros, les raisons de sa conversion sont humaines, dans le sens le plus étroit du terme : aucun éclair d'idéal, aucune fulguration révélatrice, aucune extase n'illuminèrent son chemin de Damas. Mais pour n'avoir été qu'une route sûre, droite, bien entretenue, ce chemin n'en reste pas moins celui où a marché, dans la vérité de son âme, dans l'ingénuité de son coeur qui avait eu vingt ans et avait été celui d'un poète tendre et doux, avec l'assentiment de sa conscience, un homme qui ne laissera pas dans les lettres françaises l'empreinte souveraine qu'y tracèrent les génies, les apôtres, les violents, les subtils, mais qui eut son heure de juste réputation et dans des occasions nombreuses fit preuve de son amour désintéressé pour la beauté (Aphrodite, le Jardin de l'Infante), et dont personne aujourd'hui n'a le droit de suspecter ni la bonne foi, ni la foi.
Le plus stupide accident a frappé, je ne dirai pas en pleine jeunesse, mais en pleine force un homme dont les idées et les rêves n'étaient sans doute plus les nôtres depuis longtemps mais dont la vie offrit un rare exemple de dévouement constant à la littérature et de bonne volonté attentive envers les mouvements nouveaux, et qui avait devant lui encore de longues années pour comprendre, aimer et défendre les choses de l'esprit.
Car Mendès avait encore de longues années à prévoir, car sa vitalité était surprenante. Malgré une jeunesse orageuse, pleine de passion, d'enthousiasme, de duels, d'aventures de toutes sortes, malgré son existence remplie de travail, encombrée de fonctions et de démarches, malgré ses veilles, il tenait bon, il surprenait ses contemporains par ses allures de bohème immuable et mondain, par sa faconde et sa verve, par l'ardeur de ses convictions, par sa présence infatigable. Alors que, malgré leurs précautions et la tranquillité de leurs
habitudes, les derniers représentants du Parnasse, sauf un, avaient disparu, on aurait dit que l'atmosphère parisienne, la fièvre, le surmenage intensif le conservaient, qu'il était comme macéré dans leur essence et devenu indestructible. Certes, obcurément, nous le croyions. Nés à la littérature au moment où Mendès était en pleine réputation et avait déjà assisté à l'évolution et à l'évanouissement de deux ou trois écoles littéraires, nous l'avions toujours vu dans la loge du spectacle, marquant les coups, enregistrant les victoires et les défaites, et souriant dans sa barbe fleurie. Et, très sérieusement, nous avions peu à peu pris l'habitude de ne le considérer presque plus comme une personne, mais comme une sorte de type, quelque chose d'immortel et qui se confondait avec la notion même de la critique. Et, dois-je le dire, à la longue, de penser que tant de nos prédécesseurs immédiats et de nos camarades avaient débuté, bataillé, défendu leur idéal et succombé sous les yeux de cet écrivain qui continuait à apprécier, à juger, à comprendre, cela nous remplissait de scepticisme sur la valeur de ce que nous défendions ; et enclins dès lors à juger, sans enthousiasme et sans illusion, les préférences de notre jeunesse, nous nous reportions avec impartialité aux temps du romantisme, et, emplis de respect, nous reconnaissions dans le romantisme l'origine authentique, la source généreuse de tout notre art contemporain.
LE SOLEIL DE MINUIT 8l
Le Romantisme ! Catulle Mendès l'avait connu, il en avait approché les écrivains. Jeune homme à cette époque, il avait lutté pour les défendre, il avait épousé la fille d'un de ses plus grands poètes. Il fut une sorte de lien entre ce mouvement et le Symbolisme. Et tout le Naturalisme put passer sur lui sans entamer sa foi tenace en un idéalisme généreux et élégant, en son Romantisme, en un mot.
Car cet écrivain que les journaux ont présenté au public comme un Parnassien fut peut-être, à son insu, envers et contre toutes les écoles, un romantique : il avait des hommes de la génération d'Hugo, de Gautier, de Paul de Saint-Victor la truculence, la verve, l'instinct des grandes images et des idées, l'horreur des détails et l'amour des aperçus larges et des descriptions majestueuses, le goût de la mélancolie et le culte de la passion. C'est par là qu'il s'apparente, sinon par son œuvre, qui n'est que le pâle reflet de son rêve, et quelque peu fragile à cause de la rapidité avec laquelle elle fut édifiée, tout au moins par les intentions de son œuvre, à tous ses grands camarades : à Wagner, à Villiers, à Hugo, à tous ceux qu'il a défendus et qu'il défendait encore, dont il se souvenait avec respect, sachant et proclamant qu'il n'était que leur héraut et que ce rôle lui semblait encore très satisfaisant.
A ces qualités romantiques il joignait une tendance qui lui était personnelle vers la sensualité, et cela n'est pas sans
8i FIGURES D'HIER ET D'AUJOURD'HUI
donner à son œuvre quelque chose de particulier : un accent où on le reconnaît. Je ne crois pas que personne que lui ait pu écrire Zo'har ou Gog ou le "Roi vierge. Il dut le plus fragile et le plus contestable de sa réputation à l'exagération de cette sensualité, lorsque, pour des raisons de gloriole ou de profit, il eut le tort de faire des contes erotiques. Mais, même là, il faut reconnaître que, malgré ce sacrifice à l'exigence basse du public, il tenta de sauver son honneur d'écrivain par la désinvolture et la grâce, de telle sorte qu'aujourd'hui ces erreurs, d'ailleurs oubliées, apparaissent comme négligeables et tout à fait indignes d'attirer l'attention défavorablement sur lui.
Longtemps il se crut Parnassien, et il défendit ses camarades du Parnasse comme il l'avait fait pour ses aînés du Romantisme, et même il fit (et en prodigieuse abondance) des vers à formule parnassienne, impersonnels à souhait, virtuoses, agréables et de bonne facture, et très sensuels aussi, et très parfumés.
Mais le Parnasse à son tour passa. Il demeurait. Alors nous assistâmes à quelque chose d'assez singulier, dont nous n'eûmes pas conscience : c'est que Catulle Mendès, cette fois tout seul et plus assez jeune ni pour comprendre pleinement un mouvement de poésie comme le Symbolisme, ni pour, s'il l'avait compris, le suivre, retourna peu à peu à ses origines et redevint romantique. Sa conversation, sa cri-
tique, une partie de son œuvre d'imagination attestèrent, et chaque jour davantage, sa croyance à l'idéal du romantisme et combien son imagination tout entière était possédée par le sentiment romantique. En plein vingtième siècle, un homme se promenait dans Paris qui voyait le monde, l'amour, la vie, les mœurs du même regard qu'un Hugo, qu'un Villiers, qu'un Gautier surtout (car il avait beaucoup de Gautier). En critique notamment (car sa conception de la vie privée ne nous regarde pas, malgré qu'elle fût intimement connexe de celle qu'il se faisait de la vie littéraire, et tout ce qu'il m'est permis d'en dire c'est qu'elle était la même que celle des Musset, des Ziem, des Liszt, etc.), en critique il fut irréductible.
Mais, précisément, cette largeur de vue, cette référence constante à quelques idées directrices, cette esthétique essentiellement basée sur l'enthousiasme, toutes ces qualités avaient fini par nous paraître au moins aussi justes, sinon davantage, que les petites idées de la critique dénigrante et analytique ; et si cette œuvre critique péchait par la hâte, du moins était-elle excellente dans son principe et il suffisait de l'imaginer accomplie par quelqu'un qui aurait eu le temps.
Le Romantisme explique tout Mendès : il fut son salut et sa perte, en même temps. Car si d'avoir gardé les beaux côtés du Romantisme sauvegarde son souvenir contre notre
défaveur, et si la sympathie qu'il témoigna ou essaya de témoigner à la jeunesse nous impose le respect, les mauvais côtés du Romantisme ont empêché son œuvre d'atteindre son plein développement.
Le goût du faste et de l'aventure, de la vie intense et brillante qui ne veut pas choisir entre le travail et le plaisir l'obligea à une production abondante, à laquelle d'ailleurs l'entraînait son goût d'improvisateur, sa facilité extraordinaire, sa richesse d'imagination, sa virtuosité amusée. Il dispersait dans une foule de travaux des dons précieux qui eussent rendu parfaites quelques œuvres construites avec soin. Mais il partageait encore avec les grands romantiques ce mépris de sa propre gloire en faveur d'une vie passionnément, pleinement, magnifiquement vécue. Avec un peu plus de génie, il aurait été une manière de Liszt, de ce Liszt qu'il a si fervemment décrit dans Le "Roi vierge, et il serait demeuré de lui des œuvres qui eussent été égales à celles qu'il comprenait si fraternellement.
Il restera de lui des livres dont le jet unique est d'une si belle venue qu'il vaut la meilleure composition. Les Mères ennemies, le Roi vierge et surtout Zo'har, une fort belle chose, très intense, très étrange et très poignante, et, avec les meilleures pièces trouvées dans ses nombreux recueils de vers, une anthologie qui ne serait pas négligeable; mais surtout le souvenir d'un homme d'esprit infatigable et généreux
et du plus tenace, du plus impartial et du plus attentif ami que les Belles-Lettres avaient conservé dans les milieux hostiles du journalisme.