‹ Figures d'hier et d'aujourd'huiChapitre 24 sur 31 · DANS LA MAISON DES SOURIRES · texte numérisé non relu

DANS LA MAISON DES SOURIRES

Il est très difficile de parler de M. Pierre Villetard, quand on l'aime. Car les dons par lesquels il nous a séduits ne sont pas de ceux qu'on puisse nommer et définir. Le charme qu'il dégage, outre sa complexité raffinée, garde quelque chose de magnétique et de secret, que l'on subit et que l'on ne voudrait pas analyser, justement parce qu'il faudrait alors, quelques instants, s'en échapper pour mieux le distinguer.

Je sais qu'en essayant de le faire, je n'arriverai pas à donner l'impression de ce charme. J'y suis encore trop engagé, et il est trop subtil pour que je veuille ainsi, avec effort, m'en arracher, afin de tenter, avec les mots de la critique, une lourde allusion à ses impondérables grâces.

Autant il est aisé de rendre compte d'un ouvrage bien composé dont l'ordre et la tenue constituent la presque totale valeur et dont l'idéologie apparente s'impose à l'entendement, autant il est vain de parler de ces livres légers et

cependant pleins de vie dont la structure cachée n'a rien à voir avec les lois de la logique ordinaire, dont la substance est toute sentimentale et qui s'appellent romans parce qu'il leur faut bien un titre. Ce sont ceux que signe M. Villetard. Je n'en connais point de pareils. Ils sont faits avec de l'émotion et avec presque rien d'autre. Comment expliquer cela?

J'y renonce; tout ce que je puis dire, c'est que tout ce que M. Pierre Villetard met dans un récit : notations de la vie extérieure, gestes, événements, tableaux, digressions psychologiques, rêveries et paroles, rien de tout cela n'a d'importance en soi, mais n'est là simplement que pour évoquer, pour suggérer une émotion de l'âme. Vous pouvez lire la Maison des Sourires d'un bout à l'autre, vous n'y trouverez pas une page qui infirme cette remarque. C'est tout à fait étonnant. Chez les autres romanciers, des chapitres entiers, qui n'ont pour ainsi dire qu'une valeur oratoire, ou anecdotique, raccordent entre eux ces passages d'intensité, les seuls, au bout du compte, qui sollicitent la mémoire et qui constituent la valeur de l'œuvre. Mais M. Pierre Villetard néglige ces transitions. Ecrivain, il ignore cet art heureux... et médiocre.

Vous pensez bien que cette manière de concevoir le récit n'a rien d'un procédé littéraire. Quelque effort qu'on y fasse, on ne réussit pas cela. Il faut être ému soi-même au point de

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ne plus voir dans la vie que sa qualité d'émotion, rien d'autre, rien de plus.

C'est là que je voulais en venir.

M. Pierre Villetard est un sensitif et un tendre, un bienveillant surtout. Doué d'une ingénuité de vision et de jugement incomparable, il est absolument incapable de diviser le monde en catégories, de distinguer le bien officiel du mal reconnu, de dénigrer ou de critiquer. Il contemple. Il faut bien peu de temps, quand on est sincère, pour s'apercevoir que les appréciations de la moralité courante sur les classes sociales ou sur les actes de la vie habituelle n'ont aucune valeur réelle. Elles ne correspondent qu'à une méthode de défense, elles sont les attendus d'une sanction légale. Au regard de l'homme loyal et qui ne veut considérer, dans son semblable, que l'homme même, ces appréciations n'existent pas; et il les remplace par des jugements personnels, conservant à chaque individu, quelle que soit sa valeur moyenne comme caste, sa qualité vraie, profonde et complexe à la fois.

Mais que vais-je chercher là? Il n'y a pas de jugement, il y a émotion. M. Villetard se garde bien de prendre l'attitude vengeresse ou pleurnicharde d'un écrivain sociologue. Il n'en a pas le goût et, à vrai dire, il n'y songe pas. Mais, ayant regardé vivre autour de lui, dans l'ambiance cruelle des villes, les hommes et les femmes, avec les mêmes allures

belles et irresponsables que les animaux dans la nature, il a dit ce qu'il avait vu.

Il faut lui savoir gré de l'avoir dit comme cela, il faut lui savoir gré de nous avoir ainsi montré les délicatesses, la grâce morale, le charme fragile, la simplicité enfantine de certains êtres sinon toujours décriés (quand on les défend, on les défend trop), mais à coup sûr toujours méconnus, jugés à tort ou à travers.

Pauvres petites courtisanes, proie des littérateurs sensibles comme des littérateurs pornographes, et de toutes manières bien à plaindre!

Quand vous n'êtes pas la monstrueuse Nana des romans naturalistes, le symbole d'une luxure métropolitaine, l'idole infâme d'une civilisation en décadence, vous êtes alors la pure, chaste et vagissante compagne du poète malheureux, vous êtes la vertu même, la vertu sans soupçon d'honnêteté, vous êtes la Marion Delorme des brasseries contemporaines.

Littérature! littérature!

Non, ce que vous êtes, c'est mon amie JSane de Toulet, c'est, plus vraiment encore, Kate et Gladys, Violette et Flossie, et Colette, et Marceline, c'est-à-dire, avec mille nuances que j'omets, des êtres naturels, coquets, amusés, tendres, légers, souffrants, égoïstes, vaniteux, cruels, lamentables et délicieux, des poupées d'amour avec une âme

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