‹ Figures d'hier et d'aujourd'huiChapitre 25 sur 31 · DANS LA MAISON DES SOURIRES · texte numérisé non relu

DANS LA MAISON DES SOURIRES

dedans, faites pour vieillir, hélas! après avoir aimé le plus possible, dans des existences que l'horrible problème d'argent rend tragiques et parfois si péniblement vilaines.

Pauvres petites vraies femmes, qui pouvez vous plaindre à si bon droit des littérateurs, vous en avez trouvé un qui sait vous comprendre comme on ne vous a jamais comprises! La Maison des Sourires, que vous n'avez certainement pas lu, voilà votre livre, et le meilleur que vous ayez inspiré.

Qu'on ne s'y trompe pas, si M. Pierre Villetard parle ainsi des petites courtisanes, ce n'est pas qu'il les aime spécialement. J'ai dit que rien n'était plus loin de son esprit qu'une réhabilitation. Cette indulgence, ce sens profond de la vie, cette bonté (j'ai appris avec plaisir que Dickens était son auteur favori), il ne les applique pas qu'en leur faveur, non. Il voit ainsi le monde. Il n'est pas seul à si bien distinguer entre eux les décors de la rue et de la campagne, les gestes et les habitudes des hommes selon leur fortune, leur situation, leur atavisme, à si bien évoquer une physionomie, que ce soit celle d'une femme, d'une maison, d'un jardin, d'un moment de bonheur. Mais ce qui lui appartient en propre, c'est un certain optimisme sans fadeur, qui ne lui interdit pas de déplorer la tristesse du monde mais qui le rend incapable d'y découvrir le mal. C'est tout le contraire d'un moraliste, c'est un psychologue, et cela exclusivement.

Il est tendre : sa sympathie bienveillante a des gestes pieux, on dirait qu'il veut prendre dans ses bras ses pauvres héros pitoyables et les consoler de la vie qu'il leur a donnée.

A ce point de vue, La Montagne d'Amour est caractéristique. On y assiste à la fatalité de l'amour, et jamais, jamais de plainte. Pourquoi se plaindre? La vie est ainsi, voilà !... Nous payons le privilège d'être des créatures supérieures par la sensibilité.

Je me souviens d'un mot de Laforgue :

Or, ne pouvant redevenir des Madrépores,

Mes chers humains, consolons-nous les uns les autres.

Je m'aperçois que je ne vous ai rien dit du contenu des ouvrages de M. Pierre Villetard... Je ne peux pas tout faire. Mais j'ai tenté de parler de son imagination et de son cœur.

Si j'étais obligé de ne retenir qu'un seul livre de chacun des écrivains que j'aime, arrivé à M. Edmond Jaloux, malgré la peine que j'éprouverais à me séparer de tant de beaux romans de vie provinciale ou d'élégance, je me consolerais en lisant et en relisant cette sorte de testament romanesque et poétique qui se nomme : Le Boudoir de Proserpine. Il y a là, concentré sous un faible volume, mais d'autant plus intense, le meilleur à la fois et le plus secret je ne dirai pas de ce talent impeccable et délicat, mais de cette imagination, ce qui est mieux.

Ceux qui voudront savoir quelle âme de poète et d'honnête homme sensible se cache derrière le psychologue, déjà si ému, du Jeune Homme au Masque et de Le "Reste est Silence n'auront qu'à lire Le Boudoir de Proserpine. Ils ne pourront manquer d'y trouver le même plaisir amer et noble que j'y ai pris.

C'est que M. Edmond Jaloux n'est pas un conteur ordi-

naire. Il sait enclore dans l'anecdote d'une nouvelle non seulement des études de caractère ou de passion, des observations pénétrantes, un vif sentiment du monde extérieur, mais encore une sorte de signification morale et de philosophie.

Le mot peut paraître gros appliqué à ce qui semble n'être qu'un recueil de contes alternant avec des poèmes en prose. Pourtant je n'en trouve point d'autre.

"Le Boudoir de Proserpine (le titre n'est-il pas déjà révélateur de je ne sais quelle élégance mortelle?) est hanté par des êtres qui tous pratiquent la philosophie du désenchantement, que dis-je? du détachement.

Tous, même ceux qui semblent le plus furieusement attachés à la vie, gardent une mélancolie secrète, et une certitude profonde du néant de tout, malgré la protestation de leur coeur ou de leurs sens. D'ailleurs, il n'est de véritable détachement que de ceux qui ont passionnément vécu. Ces cendres pures sont le témoignage d'un ardent foyer. L'homme qui renonce a brûlé. Mais il se souvient. Et peut-être, en brûlant, renonce-t-il déjà, déjà dépris de sa flamme.

Et ce qui fait le charme du livre de M. Edmond Jaloux, c'est ce mélange de ferveur et de lassitude, d'enthousiasme et de mélancolie qui s'affirme d'une façon déterminée dans quelques tirades maîtresses, d'une prenante éloquence, mais qui, bien plus souvent encore (et cette subtilité est d'un effet

LE BOUDOIR DE PROSERPINE 23o.

plus certain) émane, si l'on peut dire, des êtres et des choses représentées, des personnages et des objets, des descriptions et des rêveries, de la coupe des phrases, de tout l'indéfinissable mystère du style.

Ecoutez cette confession « d'un ami singulier » :

« Savez-vous ce qui constitue le caractère aristocratique ? me disait-il un autre jour. C'est le détachement de toutes les physionomies vraiment nobles que les peintres nous ont révélées indiquant un dédain absolu des liens vulgaires qui enchaînent les autres hommes. Aussi expriment-elles la nonchalance et l'insolence. Considérée à ce point de vue, l'aristocratie est essentiellement destructrice. Elle pousse son dégoût du banal et du vulgaire jusqu'à mépriser ce que les gens appellent les « choses sérieuses », elle détruit les valeurs ordinaires de l'humanité normale, elle s'affranchit de ce qui fait sa joie. Mais elle est triste, car, en s'élevant ainsi, elle ne sait pas se créer un nouvel idéal. »

Dans ce sens, fort explicite, les personnages du Boudoir de Proserpine sont de parfaits aristocrates, non pas de naissance mais d'âme, ce qui est plus absolu et plus sûr. Ce sont, par le fait même, des anarchistes. Ils n'admettent aucune des « valeurs morales » proclamées par la société ou par ses adversaires. Ils passent dans la vie déchirés et sereins, orgueilleux et secrets, et pareils à leurs propres tombeaux.

Ce qui me frappe le plus, c'est leur noblesse. Pas un n'est vil, malgré souvent ses crimes. C'est que leur pensée reste toujours supérieure aux actions consenties par leur caprice ou leur nonchalance, obtenues des exigences de leurs passions.

Ce ne sont pas des contes ordinaires, me direz-vous. Certes non. Si vous ne vous arrêtez qu'au pittoresque, vous serez amplement satisfaits à voir défiler ce riche cortège de gens forcenés, héroïques, fous, saugrenus, lamentables, absurdes, bizarres, délicieux, pervers, orgueilleux, sacrifiés, cruels, irréels, inquiétants. Mais il y a mieux en eux que le pittoresque et le singulier. Ces deux qualités-là ne sont que leur vêtement. Si vous approchez d'un peu plus près, vous discernez leur demi-réalité, plus intense certes que la simple réalité courante. La vie, la vie ordinaire a fourni les éléments d'observation nécessaires à leur vraisemblance, — le romancier de L'Ecole des Mariages ne disparaît jamais en M. Edmond Jaloux. Mais leur âme, leur âme à tous est pareille : c'est le rêve d'un poète qui la leur a donnée.

Et cette âme est violente, farouche et triste, détachée d'une vie qu'elle a trop aimée, à laquelle elle tient encore de tous les liens de l'illusion, mais dont la sépare virtuellement la certitude du néant final. Peintres, dandies, sculpteurs, artistes, grandes amoureuses, diplomates, médecins, femmes

tendres et dévouées, mondaines frivoles, tous ces êtres élégants et dominateurs, soustraits (pour que nul obstacle vil ne s'interpose entre eux et la noblesse de leurs rêves) aux nécessités matérielles, possèdent, on dirait en commun, ce cœur désenchanté, ce fonds d'irrémédiable et d'horreur, si noble pourtant.

Ils appartiennent bien en propre à M. Edmond Jaloux, ces héros attachants et distingués. Il les a créés, ils sont sa société idéale et c'est sans doute avec eux qu'il se parle à lui-même.

Comme ils souffrent ! Et comme ils savent cacher leur souffrance ! Quelle autre attitude prendre d'ailleurs quand on ne fait plus partie de la foule? M. André Suarès a dit, dans les Images de la Grandeur : « Il sourit, l'homme qui sait. Ah ! le sourire est le masque divin de la peur ». Vérité profonde. Mais à force de sourire, on finit par changer ett héroïsme cette peur primitive. Les héros du Boudoir de Proserpine en sont à cette seconde phase.

Je ne voudrais pas m'être mal expliqué et qu'on pût soupçonner que ce recueil dût sa portée philosophique à quelque fâcheuse abstraction. Bien au contraire : ces histoires sont passionnées et véhémentes, le sang coule après les larmes, la jalousie déchire le cœur des amants, les affres du doute se mêlent aux scrupules de l'honnêteté et du renoncement. On y aime avec tendresse, avec rage, avec désillusion, avec hé-

roïsme, avec délices, avec désolation, on y aime constamment. Ah! surtout on y aime ! J'ai rarement vu pareille galerie d'amants, plus douloureuse, plus émouvante !

Quelque chose reste à dire du Boudoir de Proserpine. Ici je désirerais parler un peu plus bas. Car j'ai le sentiment de toucher au centre même de l'émotion du livre, à l'âme de son âme. Il s'agit des poèmes en prose. Il y en a dix. Fumerie, Cinthia, Sur la Tour, Isola, l'Indifférente, Flirtilla, £stampe, Polonaise, Méditation d'Automne, l'Isle Joyeuse. Ce sont dix chefs-d'œuvre. La grâce, l'élégance, le charme, l'ironie, la douleur, l'accablement, le goût de la vie y concertent un hymne magnifique à l'amour de l'amour. Le poète y parle à la première personne. Il dit la tristesse de vivre sans être aimé, et sa joie cependant d'aimer, ses souffrances délicates et cachées devant la coquetterie, l'indifférence, la trahison, l'oubli, la fatalité des choses. Il essaie de se réfugier dans les rêves, mais c'est toujours pour revenir à sa constance, à sa tendresse. Comme tous les héros des contes, mais plus qu'eux tous encore, il sait, il se résigne, il sourit. Il est à la fois lyrique et élégiaque, éloquent et confidentiel, proche et distant de nous, terriblement fraternel. Il est impossible de ne pas l'aimer si l'on a souffert et vécu.

A l'heure exacte où j'écrivis ces lignes, j'avais trente ans. Il me plût qu'à cette heure où j'étais obligé de dire adieu à

ma jeunesse, ce fut en pensant à ces beaux et mélancoliques poèmes où est déposé, incorruptible, le souvenir de la jeunesse de mon meilleur ami.

Je louerai en M. Gilbert de Voisins un poète fantaisiste courageux, un des derniers peut-être, que Banville eût chéri comme un fils et Henri Heine félicité, le dernier féerique.

Oui, il ressort de toute l'œuvre de ce charmant artiste une impression de féerie. Lorsqu'il condescend à s'incliner vers notre monde, il le voit chatoyant, irisé, fantastique, séparé de lui par une légère couche de nuages, un tantinet ridicule et incompréhensible ou, hélas ! trop facile à comprendre ; il le voit comme Ariel le voyait.

Mais cet Ariel bien moderne, cet Ariel qui voyage, connaît tout Paris, hante Maxim's, plaisante finement et raconte avec talent, subit plus de Calibans qu'il ne fréquente de Prosperos, et il en souffre parce que la poignée de main trop fréquente des Calibans n'est pas faite pour la peau délicate des Ariels distraits et indulgents.

Le Démon Secret est un livre étrange et doux, désespéré et délicat, faisandé et de ferme style, inquiétant et délicieux.

Vous y verrez la lutte d'une âme fantaisiste engagée dans un monde brutal et contemporain, et la persistance singulière de cette puissance transformatrice du réel dont je parlais tout à l'heure. Le héros du "Démon Secret fume l'opium ; il pourrait aussi bien respirer un bouquet de réséda. C'est de son esprit seul, vierge et frais, dégagé de toute influence, qu'émane, si je puis dire, cette fumée enivrante dont il enveloppe les formes de l'univers. Il voit des gens bizarres : non, pas même, ils sont bien ordinaires, mais c'est lui qui les contemple tels, et peut-être, et sans doute après tout, les restitue-t-il ainsi à la vérité profonde de leur nature.

Le Démon Secret est une étude de spleen et, entre parenthèses, une étude juste, cruelle, fouillée, impitoyable, mais c'est bien plus que cela. C'est le témoignage d'une âme infiniment trop haute pour que le spleen l'abatte, trop légère pour qu'il l'appesantisse; trop fleurie de rêves pour qu'il l'obscurcisse de ses émanations noires. Je vois bien que, parfois, le personnage du livre est hanté par le démon triste et qu'il se prête, indulgemment, à ses machinations perverses, mais je vois surtout qu'il n'y abdique jamais les droits d'une intelligence qui vérifie et qui calcule, d'un cœur qui sait aimer la vraie beauté, d'une sensibilité enfin qui s'évade, comme elle veut, quand elle veut, hors de ce monde-là, vers le monde de la pleine nature et même, hors de celui-ci, vers les espaces de l'illusion absolue.

C'est en ces contrées de songe que se promène, enfin tout à fait libre, l'ami de John Shag. Ici, plus rien qui empêtre et entrave la démarche du rêveur. Il est chez lui, audacieusement, cyniquement, dans une société de nymphes et de lutins, au milieu d'un décor d'apparences fragiles et chéries, perpétuellement changeantes. Il est divinement heureux. Sa joie participe de la félicité des ombres élyséennes et de la gaieté inquiète des fées, ces anciennes déesses suspectes et des enchanteurs, ces premiers sceptiques, et il s'y mélange en outre je ne sais quel assaisonnement de mélancolie douloureuse, comme il sied à un poète moderne, dont la loque mondaine est entre bien des mains chiffonnée.

Je pense au divin Aubrey Beardsley. C'est l'artiste dont la sensibilité est le plus près de celle de M. Gilbert de Voisins. Cette comparaison, qui se présente d'abord fugacement à l'esprit, finit par s'imposer. Les analogies apparaissent profondes et subtiles à la fois. Chez l'un comme chez l'autre, même manière de transformer la réalité avec une telle audace qu'elle en semble fausse et que cependant elle ne le semble qu'à demi, et ne l'est pas du tout, retenue sur le bord de l'erreur par je ne sais quel tact mystérieux. C'est le même amour du laid devenu charmant à force d'élégance et de perversité, c'est la même mélancolie irrésistible et la même passion sauvage et retenue à la fois. C'est le même aspect artificiel obtenu avec un ensemble de formes dont chacune

atteste une expérience sûre, un coup d'œil juste, une sorte de génie dans l'exactitude. C'est la même liberté d'interprétation, la même fougue licencieuse, la même chasteté mentale ; enfin la plus rare fraternité intellectuelle. Il n'est pas jusqu'à des détails de technique qu'on ne puisse rapprocher: ainsi tous deux ont le secret de ces tableaux en blanc et noir, où quelques lignes simples divisent entre eux de grands plans d'ombre et de lumière bruts, comme, d'ailleurs, en d'autres cas, ils dessineront d'une pointe aiguë des paysages surchargés d'attributs, fourmillants d'objets et de personnages, pleins d'un tumulte forcené et si bizarrement muet.

Je ne cherche à persuader personne, ni surtout les gens à goûts démocratiques qui se contentent de la réalité de tous les jours et sont si peu curieux qu'il leur suffit en art de retrouver les émotions que leur donne leur petite vie; mais avec ceux qui chérissent la fantaisie comme la seule fée consolatrice, j'aimerai relire cette œuvre folle et sage, perverse et naïve, touffue et classique, personnelle jusqu'à la neurasthénie, cette œuvre moderniste et fabuleuse où l'on coudoie des fripouilles levantines comme Zanko, des petites grues comme Poussière, le chat noir Tchéragan et les corneilles vaticinatrices, l'enchanteur Merlin, des poètes hallucinés, des gnomes, des arbres animés, des sources vivantes et toutes sortes de prestiges. Ah! que me plaît ce monde lumineux où toute peine est transfigurée! comme je

voudrais qu'il fût le vrai, comme je suis reconnaissant à ce créateur d'illusions de l'avoir suscité devant mot, le temps de l'avoir rêvé, et pour m'en donner le regret !

Etudes et Opinions

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