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L'IMPÉRIALISTE

Est-ce un grand homme? Est-ce simplement un homme étonnant? Je n'en sais rien, et je ne pense pas que personne le sache. A coup sûr, il fait figure de grand homme. A coup sûr, il dépasse les frontières de son pays, et c'est toute l'Europe, c'est tout le monde civilisé, le monde moderne qu'il touche, qu'il émeut et bouleverse.

C'est un homme essentiellement moderne. Il se croit, et avec juste raison, représentatif de l'idéal anglais; mais l'idéal anglais est devenu celui du monde entier. La supériorité des Anglo-Saxons ne se démontre pas : elle est évidente. Qu'il l'ait ou non voulu, le monde a imposé silence à ses anciennes passions, à ses vieux rêves de beauté, de loisir et de grâce pour courir, derrière les grands barbares blonds, à la poursuite de ces autres chimères de l'activité et du commerce.

De ces races nouvelles ou renouvelées, de cette conception fruste et ingénue de l'existence, de cette métaphysique simpliste, de cette sensibilité tout entière magnétisée par l'éner-

gie, Rudyard Kipling est le poète. Il a consacré son talent à les chanter. Ou plutôt, car cette expression est inexacte, il est né tout consacré à ce rôle : il n'a eu besoin ni d'apprentissage, ni d'adaptation.

La critique d'un tel écrivain se placera toujours au delà du point de vue « littérature ». Elle devra le juger non comme une exception individuelle, mais comme le porte-parole le plus autorisé, le plus impersonnel d'une race et d'une idée : la race anglaise et l'idée de l'énergie.

Il y a un Kipling obscur et inconscient au fond de tout Anglais, et c'est pourquoi l'auteur de Kim a soulevé tant d'enthousiasmes. Il parlait la pensée de chacun. Ses plus folles imaginations ne dépassent point ce qu'un Anglais de petite culture peut comprendre : d'abord parce que Vidée générale, le thème, en est toujours extrêmement simple, ensuite parce que les détails les plus complexes se résolvent en quelques éléments, simples aussi : des images violentes, des hallucinations saines et fortes, des rêves d'homme qui ne dort pas et dont le revolver est à la portée de la main.

A nous, Français, il donne une puissante leçon de réalisme. La fréquentation de cet esprit peut nous habituer à ne point perdre contact avec les images justes, avec le sol essentiel où se trouve notre point d'appui et notre raison suprême.

Mais aller au-delà ne mènerait qu'à la stérile imitation.

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Les procédés, même très personnels, sont toujours faciles à dérober. Ceux de Kipling ne mourront pas avec lui, mais ce n'est pas à nous de les surprendre. Qu'un barde anglo-saxon s'y amuse.

Ce qui fait la grandeur de Kipling fait aussi sa limitation. C'est un homme prodigieusement informé. Il sait tout, comme un magazine. Et, malgré son tact d'écrivain, il ne résiste point, parfois, au désir de montrer l'étendue de ce savoir. Il évolue, avec une aisance inconcevable, au milieu des civilisations, des races, des hommes, des passions. Mais il ne peut pas non plus résister au désir de montrer son mépris, et son récit le plus impersonnel a un ton glacé, impertinent, dégoûté, comme de quelqu'un qui a jugé les sentiments à leur valeur et qui les trouve toujours les preuves de la faiblesse morale.

Il a un talent prodigieux pour reconstruire, pour galvaniser les membres épars de cette information. Son électrisante volonté met tout cela debout, fait s'agiter, avec une nervosité passionnée, ce monde d'hommes et de femmes dans ces décors innombrables. Mais il manque quelque chose à cette résurrection momentanée. La vie? Je n'ose le dire, et cependant...

Je pense à ces personnages si durement projetés devant moi que j'en éprouve comme une gêne. Ils s'agitent, ils palpitent, ils viennent si près de moi que je crois les toucher,

mais mon impression demeure un peu celle que je ressens en face des tableaux du cinématographe.

Devant ces appareils d'illusion je suis obsédé par cette idée : « Quelle admirable mécanique d'enregistrement ! Comme il est étonnant que des cylindres et des contacts électriques arrivent à ce résultat ! » Et le motif représenté ne me touche que « sensoriellement ». Je le sais faux comme un rêve.

Devant un livre de Kipling je suis obsédé par la personne de Kipling. Je me dis : « Quelle admirable mécanique que le cerveau qui habite sous ce crâne d'homme d'étude! Que de choses ont gardées ces yeux enfoncés! Il a collectionné tous ses rouleaux, il les développe pour moi. J'en suis halluciné ! ))

Lorsque le livre est fini, ces prestiges aussi sont finis. Leur impression persiste d'autant moins qu'elle était plus illusoire. Songes étincelants produits par le subtil alcool de ce style à la fois insinuant et brusque, il ne reste d'eux que le souvenir du magicien.

J'admire Kipling autant qu'on peut l'admirer. Mais je ne l'ouvrirais pas, un soir de tristesse, pour y trouver ce réconfort souverain et noble que donnent les oeuvres d'art construites par les grands méditatifs. Il m'amuse, il me séduit, il m'emporte, il me secoue, mais mon cœur reste étranger à tant de bouleversements physiques. Un génie habite en

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Kipling, c'est incontestable, mais ce génie est spécial et il n'est pas de premier ordre, parce qu'il n'a pas su se pencher vers l'humanité, selon ce geste si fécond et si beau, où la compassion et l'intelligence se confondent dans un seul sentiment supérieur et serein.

Au-dessus de Kipling planent les princes de l'esprit, les contemplateurs, ceux qui ont deviné les caractères, les tempéraments et les âmes : Dickens, Balzac, Dostoïevsky. Ils peuvent être moins immédiatement habiles, moins informés : leur connaissance du cœur est plus sûre et, au bout du compte, ils savent l'humanité.

Hormis cela : la vie et la tendresse, Kipling a tous les dons et il est profondément digne d'admiration, de louange et de respect. Poète violent et intense, doué d'une imagination complète et puissante, styliste de grande envergure, romancier brillant et habile, conteur parfait, hanté de rêves, dévoré d'activité, d'une haute tenue morale, d'un enthousiasme effervescent et d'un scepticisme élevé, il est la fleur suprême de la culture anglo-saxonne. La nôtre a donné des fleurs plus rares, plus distinguées : aucune d'ailleurs aussi flagrante. Mais aujourd'hui, elle est bien seule et, sans rivales, triomphe, embaumant l'Empire de son formidable et excitant parfum.

En Touraine

A vrai dire, le roman provincial n'était pas mort. Mais il n'avait pas de succès. La faveur publique allait à une tout autre littérature, plus brillante, plus idéologique ou plus amusante. Les qualités sobres et sérieuses qu'il faut déployer dans ce genre ingrat ne tentaient plus beaucoup, et les difficultés très grandes qu'il y faut surmonter n'étaient plus guère appréciables de lecteurs attentifs soit aux seuls prestiges du style, soit au charme plus vulgaire des « petites choses parisiennes ».

Regardez à quoi aboutit l'effort considérable d'un Ferdinand Fabre, d'un Emile Pouvillon, par exemple. Aux seules satisfactions de la tâche accomplie, semble-t-il. Il appartenait à M. René Boylesve, en inclinant à ces travaux un talent délicat et solide, de renouer une tradition un peu

oubliée, et de vêtir des grâces de l'écriture des sujets considérés comme arides et spéciaux. Ce n'est pas un mince mérite d'intéresser aux aventures des petites gens de la province un public saturé d'historiettes légères et devenu sceptique jusqu'à l'absolu blasement.

M. Boylesve réussit ces tours de force, sans vouloir les réussir d'ailleurs, sans songer que ce sont des tours de force. Voilà peut-être le secret de son talent : sa généreuse et totale sincérité. Hélas! tant de romanciers nous habituent au procédé contraire : ils choisissent un sujet de romans comme les dramaturges à ficelles choisissent un sujet de pièce, et ils le traitent suivant leurs recettes propres ou, ce qui est toujours plus commode, suivant celles du grand confrère à la mode. Ils font ainsi, pour employer leur détestable jargon, ils font du roman intime, ils font du roman graveleux, ils font du roman d'analyse et ils feront du roman provincial demain : après le succès de M. René Boylesve. Mais ce n'est pas ainsi que travaille l'auteur de La Becquée et de La Poudre aux Yeux. Observateur attentif et ému de la vie provinciale, il la décrit ensuite, en y mettant à la fois le sentiment qu'elle lui fit éprouver et les sentiments qu'il y a devinés. Aussi son oeuvre, quoique objective, nous touche-t-elle à la manière d'une confession, confession faite par les personnages à leur ami, le romancier. Au lieu que les romanciers de métier, ayant décidé de travailler par

exemple dans le genre provincial, iront se documenter sur place, c'est à dire faire rentrer plus ou moins de force dans les cadres d'une intrigue-omnibus les éléments d'une observation trop rapide et privée de la vie que donne la sympathie.

Prenez, si vous voulez, La Jeune fille bien élevée, qui est sans aucun doute le chef-d'œuvre jusqu'ici de M. René Boylesve et qui est en même temps une œuvre attendrie, pathétique, charmante et voyez : la personnalité du romancier s'y fait jour, et de quelle discrète façon ! d'un bout à l'autre du livre.

Il ne s'agit pas ici de cet égoïsme encombrant du monsieur qui dit Je à toutes les phrases, se substitue à ses héros pour d'inutiles dissertations et à propos d'un milieu qu'il prétend nous révéler, se révèle surtout lui-même, avec ses idées, ses sensations, ses projets, ses mépris, tout le fatras de ses opinions provisoires. Il s'agit au contraire de cette sympathie pénétrante, de cet amour, en un mot, sans lequel un écrivain ne peut pas faire vivre ses personnages.

Pour replacer tout ce petit monde dans l'atmosphère qui lui est propre et l'y faire mouvoir avec naturel, il faut infiniment plus de sens créateur, de personnalité vraie, en un mot, que pour les jeter, poupées sommaires et symboliques, dans une intrigue artificielle. M. René Boylesve atteint ce résultat, qu'il ne cherche certes point : il s'ingénie à dispa-

raître, à présenter l'action et les acteurs uniquement, à nous communiquer les émotions du drame, et l'on pense aussi à lui, inévitablement : on pense que lui seul pouvait déployer une perspicacité aussi fine, un sentiment aussi exquis, une divination aussi passionnée.

Il me semble le voir manier ces petites âmes, si fragiles, si profondes, si inhabituelles, avec des gestes d'une délicatesse merveilleuse. Il me semble le voir se substituer à l'esprit des Vaufrenard, de Mme Coëffeteau, de Mme du Gange, de M. Toppfer, au cœur de Madeleine Doré, au point de se confondre avec eux, animateur subtil et insaisissable.

Je l'amire d'être à peu près le seul écrivain capable de me montrer, dans leur réalité passionnante et dans le détail de leur vie quotidienne, ces êtres inexplorés, inconnus des romanciers à succès, pleins de petits ridicules et de hautes vertus. A côté d'une pareille qualité, ses talents d'auteur ne m'importent plus, malgré leur importance.

C'est peut-être le seul aujourd'hui, avec M. Edmond Jaloux et quelques très rares autres, qui ait bien voulu se consacrer à ces études de vie intérieure dans des décors familiers.

Vous me direz que son origine et son éducation tourangelles le lui ont rendu aisé. Sans doute, mais, alors que tant d'autres, venus de leur province, ne songent qu'à singer les élégances de Paris, il n'en a que plus de mérite, après avoir

fait ses preuves de romancier brillant et mondain, à deviner que sa gloire la plus pure et la moins destructible lui viendra de ces œuvres plus modestes, d'une si noble beauté morale.

En Ile de France

M. Louis Codet est un écrivain qui produit extrêmement peu. La première fois que j'eus le plaisir — si délicat — de le découvrir, c'était il y a bien longtemps, à peu près dix ans, lorsque La Vogue donna de lui quelques délicieux petits contes. Après un si long silence, M. Louis Codet parla encore, et nous l'écoutâmes avec la même joie.

Rien de plus simple que La 'Rose du Jardin, rien dont l'intrigue soit, à proprement parler, plus nulle, plus absente. C'est l'histoire d'une jeune fille qui se marie, mais qui se marie sans romanesque et sans passion, comme on faisait chez nous autrefois, quand les vieilles traditions de famille duraient encore et restaient plus fortes que l'individualisme, l'esprit d'examen et les idées sommaires sur la liberté, et comme on fait encore maintenant en province, là où on respecte encore les jeunes filles et les vieilles dames.

Cela se déroule dans un décor exquis, en pleine campagne, dans un pays qui rappelle à la fois l'Ile-de-France et ta Tou-

raine, c'est-à-dire le cœur même de la France, et je crois qu'en lisant ce petit roman sans prétention et sans idéologies inutiles on a l'explication d'une foule de choses, la clef de bien des secrets sur l'âme de notre pays. Ce n'est pas que les romanciers d'aujourd'hui, de René Boylesve à Pierre Villetard, aient négligé de nous dépeindre cette vieille province française, réservoir sacré de la race et de la nation, mais il faut croire que la matière est bien riche puisqu'on peut encore trouver moyen d'être original en y puisant.

M. Louis Codet a été tout à fait original. La qualité, supérieure, de son œuvre vient de la qualité de son émotion et de la valeur de ses souvenirs. Il sait se souvenir : sans emphase, sans culture du moi, sans lamentations ni regrets, il se rappelle les paysages qui enchantèrent son enfance, les maisons où il vécut, les personnages falots ou touchants qui l'entourèrent. Et il le fait avec une telle force insinuante, un tel accent de sincérité attendrie que le lecteur à son tour est ému, que tous ses souvenirs de même ordre accourent à l'évocation, et que si le malheur de sa vie a voulu qu'il en fût privé, il s'imagine les avoir eus, ou les regrette.

Je rapproche ce livre dans ma pensée de toutes les choses charmantes que je connais dans le même genre et je trouve qu'il soutient la comparaison. Je pense, entre autres, à l'adorable brelan de poèmes en prose de Mme Blanche Rousseau : L'Ombre et le Vent. C'est la même tendresse devant la na-

ture, la même sympathie envers les choses. Puis, dans un tout autre ordre d'idées, ce sont les romans de M. René Boylesve qui me viennent à l'esprit avec leur sens si aigu, leur compréhension si fervente des mœurs de province.

Il est trop facile, à Paris, de se moquer de la province. Et, à vrai dire, les romanciers parisiens n'y manquent pas. Pour eux, exprimée ou sous-entendue, leur opinion est que la province n'est que la gardienne obscure et anonyme des préjugés, l'endroit inutile et insupprimable où l'on conserve l'ignorance et les idées fausses.

Cette opinion est celle d'intellectuels naïfs qui croient, sans autre réflexion, que l'intelligence discursive est la chose du monde la plus admirable, et sans par conséquent s'apercevoir d'abord que cette même intelligence, fleur inséparable de sa tige, n'existerait pas sans l'inconscient et le subconscient qui l'ont préparée, et en second lieu que l'intelligence, ainsi abstraite, n'est qu'une des choses les moins intéressantes qui se puissent envisager. Ils ressemblent à des naturalistes qui voudraient, dans un arbre, n'étudier ou n'admettre que la fleur d'avril sans s'occuper des racines et des branches qui, les onze autres mois de l'année, ont permis cette éclosion.

Cette opinion est aussi celle de moralistes hâtifs pour qui les habitudes de Paris sont les seules valables, que dis-je? les seules véritables, et qui finissent par ne plus considérer, dans les personnages qu'ils croient créer, qu'un assemblage arti-

LA RENAISSANCE DU ROMAN PROVINCIAL 2.jZ

ficiel de sentiments inventés amenés dans l'âme par une situation inhabituelle. L'adultère des petits théâtres (et même des grands), les intrigues de vanité ou d'argent, les petits snobismes du moment, voilà à quoi se réduit pour eux le jeu des passions humaines. Ah ! mon Dieu ! comme nous sommes loin de compte !... Et comme, au fond, c'est en province que l'on trouve le plus de richesse et le plus de force dans les sentiments !

Comprimés par la médiocrité extérieure de la vie, ces sentiments gagnent en intensité dans le cœur ce qu'ils perdent d'immédiatement apparent dans la conduite qu'ils inspirent. Presque aucune distraction ne vient enlever personne à ses manies, à ses passions, à ses rêves, et chacun s'y livre avec une énergie d'autant plus grande. En même temps, une sagesse aimable, fille évidemment de la médiocrité, mais fille méconnaissable tant elle inspire d'heureux mouvements du cœur et d'actes nobles, une sagesse pleine de scepticisme modéré et de foi sans aigreur, vient tempérer ce que ces mêmes passions présenteraient d'effréné et les empêche de rien bouleverser dans l'ordre et la hiérarchie de ce petit monde.

A vrai dire, c'est surtout cette sagesse que M. Louis Codet nous fait sentir, plutôt que cette passion, et cela est infiniment discret, plein d'un tact suprême. Le personnage de la gr?.nd'mère, qui ne songe qu'à l'avenir de ses enfants — et

par conséquent lorsqu'il s'agit de mariage à tout autre chose qu'à la tendresse, — voici comme elle est présentée, physiquement :

« Grand'mère est assise, non sans majesté, dans son fauteuil de tapisserie. Elle est coiffée de ses cheveux gris, tout frisés, qui recouvrent son front; son regard a une indicible douceur. Elle a posé sur ses genoux ses mains rhumatisantes, parées de bagues anciennes. On voit que ses deux poignets sont enveloppés d'ouate, délicatement. »

Et cela suffit pour que, au lieu de penser à une vieille dame un peu avare, on soit ému jusqu'aux larmes en songeant à sa propre grand'mère, à sa propre enfance, à toute la poésie du foyer.

Ainsi pour Thérèse, la jeune fille. Elle n'est pas romanesque, elle abandonne vite les idées, d'ailleurs très vagues dans leur douceur, qu'elle pouvait avoir sur le jeune et élégant petit baron. Et lorsque le modeste étudiant qu'est M. Berger la demande, elle s'habitue peu à peu, elle accepte : elle sera loyale et tendre, elle sera la femme française.

Il faut lire La "Rose du Jardin pour voir en quels termes délicats et touchants ces nuances sont exprimées. Et lorsqu'on a fini ce petit roman, semé de passages remarquables, d'une ténuité et d'une intensité égales, subtil, attendri, narquois, intelligent, humain, on reste sur l'impression non seulement

d'une œuvre parfaite, malgré ses dimensions, mais encore de la vanité que contiennent en eux les sentiments dits élevés. Ni les cris de la passion enragée, ni les dévouements à grand fracas, ni les héroïsmes sans lendemain de la vie des héros représentatifs ne valent, en qualité de vie intérieure, ces modestes abdications quotidiennes, ces préjugés salutaires, cette conduite simple et cette tenue morale parfaite qui permettent à la vieille société provinciale française d'être ce qu'elle est : la source des plus belles gloires dont se flattent, ensuite, les métropoles.

IIÏ

En Provence

Une traduction en français par M. Paul Souchon, parue autrefois à La Plume, a révélé à la majorité du public un ouvrage qui jusqu'alors ne pouvait être goûté que des amateurs de la langue provençale : Bagatouni, de M. Valère Bernard.

M. Valère Bernard est un artiste de la plus haute valeur dont la réputation s'étend au delà de la France même, en Allemagne par exemple où son œuvre est très appréciée.

Il n'y a guère, dans l'histoire de l'Art, d'exemples aussi frappants de la persistance des signes de la race à travers l'accumulation successive de la culture : et on cite peu d'artistes qui aient, à un tel degré, employé toutes les ressources de leurs divers talents, à la seule, à la constante exaltation de leur patrie.

Son activité, aiguë, fiévreuse, avide, n'a rien voulu laisser qu'elle ne l'ait exploré, compris et possédé. C'est ainsi que, peintre, il a sauvé l'intégrité de son tempérament et de

sa vision personnelle de la double et contraire influence de ses maîtres : Félicien Rops et Puvis de Chavannes. Puis, lorsqu'il se fut imposé par l'âpreté de ses eaux-fortes et la suavité de ses toiles, il se laissa captiver par la rutilante magie du feu, du métal et des pierres et tenta des recherches très personnelles dans les incrustations, les émaux, la mosaïque, les oxydations sur cuivre. C'est ainsi qu'écrivain, il a, d'un premier effort, atteint la nervosité et la langueur lyriques dans Li ballado d'Aram, et li Cadarau, dans la Pauriho surtout, livre d'âpreté et de désolation, d'une impeccable forme poétique où, parmi l'amoncellement des misères, des tristesses, des découragements et des rancœurs, persiste parfois, comme un peu d'azur au milieu d'un ciel sinistre, un accent de pitié consolatrice.

Enfin il a écrit Bagatouni, le premier roman réaliste peutêtre en langue provençale et dans tous les cas le plus remarquable, Bagatouni qu'admirait Alphonse Daudet et qu'après lui aiment tous les fervents de la belle langue de Mistral, maniée par un écrivain qui en connaît toutes les ressources.

Le décor : ce sont les vieux quartiers de Marseille (Bagatouni), sorte de Cour des Miracles, échelonnement de ruelles sordides, suintantes d'épidémie et de misère, où grouille une foule bigarrée d'ouvriers, de mendiants, de bohémiens, d'Espagnols, de Piémontais et de Levantins : une tourbe cosmopolite et haillonneuse de déclassés et de misérables. Sur ce

fond de ténèbres tristes se détache, lumineuse, la figure d'un pauvre cordonnier, Niflo, âme mystique d'apôtre, éprise d'universelle bonté. Plein de miséricorde et d'amour, il se consume et se sacrifie pour ses frères, il partage avec eux tout ce qu'il possède, mais sans presque les voir que pour en reconnaître l'ingratitude, l'esprit ailleurs, les yeux perdus dans un rêve obstiné de justice. Bafoué, trahi, malade, il se sent peu à peu détacher de ce monde d'ici-bas, le corps diminué, l'âme seule vivante et lorsque la mort vient le prendre, c'est d'une secousse insensible, comme on emmène un enfant par la main.

Et c'est une chose étrange et touchante, et qu'il fallait pour réaliser une puissance de moyens artistiques très sûre et une sincérité émue et profonde, que l'espèce de purification de cette tourbe et de ce vice par la présence, la parole et les actes de l'artisan illuminé. Le livre en est transfiguré, les passages les plus hardis et les plus sombres en sont chastes et apaisés. Rien ne choque. On n'envisage plus la vie que par les yeux purs et indulgents du pauvre Niflo, on n'est touché que de pitié et d'attendrissement. Tout est comme embrasé d'une aurore de fraternité évangélique.

Je n'ai vu que dans les romans de Maxime Gorky (dont la traduction a suivi Bagatouni) une étude aussi poussée, aussi minutieuse, aussi juste de l'éveil d'un sentiment généreux et d'une idée abstraite dans un cerveau d'homme du peuple.

Cette marche lente, cet accroissement obscur et pénible, cette lutte de la conception nouvelle, encore débile et diffuse, contre les objections, la malveillance, les préjugés, la haine et l'ironie, M. Valère Bernard en a supérieurement rendu l'inquiétude et l'angoisse ; en même temps que, selon un point de vue tout différent, il rappelle Jean Lombard, cet autre Marseillais, si longtemps méconnu et dont la mort a précédé la gloire, par son habileté à peindre les foules, à composer leurs rassemblements au milieu du décor qu'elles animent et prolongent, à montrer en elle la genèse lerte ou foudroyante d'une passion : générosité ou fureur, ivresse ou bonté, à en faire vivre l'âme complexe et élémentaire sous le haillon pittoresque et le langage acide et violent.

D'ailleurs Jean Lombard, décrivant Rome ou Byzance, pouvait-il mieux faire que peindre sous ses yeux le grouillement des quais de la cité phocéenne? N'est-ce point le même climat, le même azur, et à tant de siècles de distance, un peu le même peuple?

Maxime Gorky et Jean Lombard! il est glorieux de rappeler ces deux écrivains, si différents; mais c'est un mérite plus grand que d'avoir su rester original au-dessus de ces fortuites analogies. L'originalité de M.Valère Bernard, c'est l'intensité et la franchise de sa vision, si particulière qu'on ne saurait la confondre avec nulle autre, c'est, comme je le disais tout à l'heure, la persistance des signes de la race jusque dans des

œuvres dont la composition est raffinée et la perfection extérieure comme impersonnelle.

Quoiqu'il tente, son talent souple et divers garde cette marque souveraine. Les plus variées acquisitions de la culture s'y subordonnent, dans une admirable unité.

Peintre, il fut conquis par la beauté pure et transparente des fresques de Puvis de Chavannes et séduit par la perversité robuste, saine et nerveuse des eaux-fortes de Rops, et il s'engagea résolument dans la voie du symbolisme où il faut tant d'ingéniosité et de force pour ne point s'égarer.

L'ingéniosité ne pouvait faire défaut à cet esprit trempé dans l'érudition, rompu aux exercices de la logique, instruit de tous les mythes et de tous les symboles. La force, c'est l'amour de la nature qui la lui a donnée. Il a su lire dans ce livre de lumières, de suavités, de vibrations douces et de bleuités atténuées qu'ouvre le décor méridional. Et si ses groupes présentent toujours une haute signification intellectuelle, ses paysages ne sont pas moins attachants qui représentent les environs de Marseille, ces lointains mauves et lilas-pâle dont on ne sait plus s'ils figurent la mer illuminée de matin, s'ils limitent les ondulations des dernières collines ou s'ils se perdent dans l'ardeur livide et décolorée du ciel. Ce sont, plus près, ces perspectives montagneuses ou planes, teintes de lavandes ou de chênes-nains, quelquefois recou-

vertes de pins, quelquefois nues et prêtes aux jeux de la pure lumière.

Et je ne parle pas de quelques paysages sans sujets : perspectives de routes, coins de jardins, cours de fermes, d'un impressionnisme vibrant et de la plus ingénue sincérité : simples études, mais d'une valeur inestimable.

Littérateur, M. Valère Bernard possède dans leur perfection le sens du goût et de la mesure que renforcent, au lieu de le disperser, les multiples acquisitions de sa culture, l'étendue et la minutie de son érudition.

Nulle ressource de composition ne lui est inconnue. Aussi reconnaît-on en lui la trame des maîtres et je ne sais quoi qui est leur griffe en marge de l'œuvre, mais il a aussi, et plus que tout, l'humble sincérité devant la vie, et la vie qu'il a sous les yeux, celle du terroir. Niflo, le héros de Bagatouni, incarne, en premier plan, les aspirations de l'âme moderne, et se détache sur un décor puissamment réaliste et précis, de la même manière que, dans ses tableaux, les personnages allégoriques, figurant des sentiments éternels, sont découpés contre le ciel ardent du Midi, cependant qu'à leurs pieds vient aboutir l'entrecroisement des lignes molles et douces d'un paysage de rêve, à la fois féerique et natal.

Un esprit vraiment puissant ne considère point la culture intellectuelle et scientifique comme un but en elle-même, mais bien plutôt en fait-il sa substance propre et se sert-il

des multiples combinaisons qu'en tire son ingéniosité comme d'un moyen d'affermir son talent, de lui donner le ressort nécessaire de la complexité. Tout l'édifice se construit et s'ordonne autour de l'armature primitive.

M. Valère Bernard tire toute sa force de ce contact sans cesse repris avec la terre maternelle. A chaque étreinte nouvelle, il lui arrache un peu de vie palpitante : vie de la nature ou vie de l'homme : coins de ciels, lointains pâles, montagnes, étendue marine ou profondeurs d'âmes ardentes, inquiètes et douloureuses d'être perdues dans la sensuelle misère des corps.

Tout Provençal épris de son pays se doit d'aimer l'œuvre de M. Valère Bernard, miroir divers et fidèle de sa patrie et de lui-même. Car, romancier, aquafortiste, ouvrier d'art, peintre et poète, quoi qu'il ait tenté dans tous les genres, le tendre, le curieux, le sensitif écrivain de Bagatouni n'a point failli un jour à évoquer, à ressusciter dans l'art la Provence entière avec sa vie, ses mœurs, ses paysages, sa beauté et son âme.

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