L'HOMME LIBRE
Je voudrais écrire quelques réflexions au sujet d'un écrivain que j'aime et dont je voudrais faire aimer également le talent étrange et savoureux, l'esprit plein d'humour et de force, le cœur épris de justice et de tendresse humaine.
Ces réflexions sont très difficiles à présenter parce que, si elles portent sur le fond de la pensée de M. Beaubourg, vous n'aurez aucune idée de l'accent si particulier avec lequel il l'exprime et, si elles portent sur cette expression, la pensée en sera un peu trahie.
C'est qu'il y a chez M. Beaubourg une sorte de besoin de pudeur, très raffiné, qui lui interdit d'avouer de façon directe toutes sortes de pensées, de sentiments, de rêves extrêmement délicats et nobles auxquels il désire nous amener, sans les nommer. Aussi, énumérer ces sentiments et ces rêves serait-il la démarche la plus brutale/ équivaudrait-il à une simple trahison.
Ayant un sens du ridicule aigu jusqu'à la maladie,
M. Beaubourg sait trop que certains attendrissements ne peuvent provoquer chez certaines gens (hélas ! la plupart !) que l'incompréhension ta plus choquante, celle qui se moque et ricane. A aucun prix, il n'exposerait à un pareil accueil tout cela qu'il aime d'un profond amour ; et comme cependant rien de fort et de sincère n'est destiné à rester toujours secret et qu'il faut bien le révéler, l'auteur ne se décidera à rompre le silence qu'avec les plus savantes, les plus déconcertantes précautions.
Analyser ces précautions, c'est décrire son style, c'est montrer le mécanisme de son esprit, c'est conter son œuvre. Nommer les deux ou trois sentiments (le mot émotions serait peut-être encore plus juste) primordiaux que ces précautions enveloppent et qu'elles doivent cependant suggérer, c'est révéler la pensée profonde, le cœur de cet humoriste unique.
A qui achève la lecture de Contes pour les Assassins et des Nouvelles passionnées, sans trop réfléchir, il reste une impression équivoque et bizarre : celle d'une littérature paradoxale et savoureuse. L'auteur, en une langue d'un relief intense, d'une couleur vive et comme bariolée, brutale avec des délicatesses soudaines et exquises, d'une syntaxe simple et d'un verbalisme touffu savant, pittoresque et vivant, nous intéresse à toutes sortes de hors-la-loi : assassins, bandits, errants, ravageurs, nous conte leur vie et leurs crimes, se
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livre à propos d'eux à des accès de lyrisme singuliers, s'attendrit ou ricane, mais tout cela d'un air si pincesans-rire, si réservé qu'il faut y revenir à deux fois pour pénétrer les intentions secrètes qn'il a pu avoir.
Alors, si on a cette patience, on s'aperçoit que la sympathie apparente que M. Beaubourg éprouvait pour les criminels est toute littéraire et qu'elle cache une sympathie réelle, profonde pour les hommes libres. La première était destinée à donner le change sur la seconde. Equivoque subtile, protection adroite. Le lecteur superficiel est dépisté, lassé. Il ne reste que celui qui aime les livres pour ce qu'ils peuvent lui révéler d'attachant et de vrai sur la vie et sur les obscurités du cœur humain. De ceux-ci M. Beaubourg n'aurait garde de se défier: ce sont ses amis inconnus, les seuls dignes de sa confidence. A ceux-ci ses livres vont réserver des joies inhabituelles, inconnues des lecteurs épris d'intrigues, ou de réussites techniques, de détails vains.
Ils verront circuler, aux veines de ces livres étranges, comme un sang généreux et volatil, l'amour ardent, impatient, incorruptible de la liberté. Ils verront avec quelle attentive passion l'auteur, penché sur ces torrents de boue que sont les existences de toutes ces épaves humaines, y recueille les parcelles divines de l'or : le sentiment de l'indépendance.
Pour M. Beaubourg, le Bien, le Beau et le Vrai ne sont que des émanations du sentiment de la liberté, ne peuvent
exister que dans l'état de liberté. Toute invention humaine destinée à en établir le culte sur les bases de la contrainte lui semble haïssable, antinaturelle, absurde. Toute morale étant une contrainte, est vouée, selon lui, à devenir hypocrisie, à fausser ses voies.
C'est la faute de la société si l'on en est réduit à chercher chez les malheureux traqués par les lois les vestiges de cette sainte liberté. Et si, par un coup de génie qui n'est qu'une prodigieuse chance de l'hypocrisie, elle oblige ces pauvres êtres à des vies coupables, s'ils veulent sauvegarder leur indépendance, son crime n'est que plus odieux et ses victimes plus à plaindre.
M. Beaubourg entend bien ne pas être dupe de ces roueries. Sa sympathie, qu'aucun sophisme ne saurait faire dévier, va, par un penchant naturel, vers tous ces déshérités. Il sait bien que, malgré leurs vices et leurs forfaits, leur nature est pareille à celle de tous les autres hommes, à cette différence près qu'ils sont les seuls et les derniers hôtes de cette pauvre liberté, exilée de partout. Il leur pardonne tout le reste, comprenant d'ailleurs qu'ils y sont pour ainsi dire contraints par des fatalités très vieilles, très puissantes, et dont personne ne fait rien pour les délivrer.
Encore une fois, toutes ces idées ne sont jamais prononcées par M. Beaubourg de cette façon froide et abstraite. Mais elles sont sous-entendues, suggérées par ses contes.
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Elles s'imposent à qui sait lire, à qui s'intéresse à ses fiévreux héros. Une pudeur native tient lieu, chez cet écrivain, de la réserve que s'imposaient autrefois les conteurs satiriques, par peur des censures officielles. Il sait bien, en effet, que le sourire du scepticisme est plus cruel pour les idées généreuses que la sanction d'une coterie polit:que. C'est pourquoi il jette sur sa pensée tant de voiles subtils et qu'il écrit une littérature quasi allégorique, accessible au fond à très peu de gens.
Or, il y a deux libertés et par conséquent deux races de gens capables d'aimer la liberté. Il y a la liberté que l'on appelle volonté de puissance et qui, chez un individu, tend à se développer sans arrêt, au mépris des limites opposées par la liberté des autres, et la liberté toute simple, qui provient du sentiment modéré que l'on a de ses droits à la vie, qui ne veut pas dépasser ces droits. C'est celle que rêvent les honnêtes gens et les cœurs généreux. C'est de celle-ci que pratiquement la société s'est faite l'ennemi, tout en voulant théoriquement l'instaurer, puisqu'elle n'a guère réussi qu'à établir au-dessus de l'esclavage général le triomphe de la volonté de puissance de quelques-uns.
L'amour exclusif de l'indépendance physique aurait trop de tendances à l'égoïsme, donc au mépris final de la liberté. Par d'insensibles gradations, les œuvres de M. Beaubourg se firent plus humaines, plus tendres, plus fraternelles. De
toutes les libertés possibles à revendiquer, une seule finit par lui paraître nécessaire, une seule incapable de perversion, une seule inoffensive : la liberté de l'amour. Et on peut dire que tous ses livres, depuis les Nouvelles passionnées, sont une apologie de la liberté de l'amour.
Il sait, mieux que personne, quel mauvais service ont rendu à cette cause les piètres écrivains qui ont voulu la défendre, avec quelle creuse rhétorique ils l'ont fait, et quelles armes terribles ils ont données à leurs adversaires par leur niaiserie, leur enfantillage, leurs sophismes. Il sait que, grâce à ces maladresses, les rieurs sont de l'autre côté, que celui qui prononce les mots de liberté de l'amour paraît tout de suite réclamer tous les droits au désordre et à l'immoralité.
Cependant cette idée le sollicite impérieusement. Il l'exprimera, avec une adresse plus grande, voilà tout.
Alors, il commence cette étonnante série qui va des Joueurs de boules de Sainl-Mandé aux Colloques des Squares en passant par Vne Saison au Bois de Boulogne, La Hue amoureuse, La Crise de Mme Budragon et Dieu ou pas Dieu! et où, variant les intrigues avec la plus nonchalante habileté, ne se répétant jamais, invitant les épisodes les plus divertissants, les plus fous, les plus saugrenus, se dérobant sous mille apparences, tour à tour, et toujours volontairement et toujours avec un but, lyrique, bouffon, larmoyant, pince-