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sans-rire, absurde, attendrissant, pittoresque, naïf, mystérieux, il ne poursuit qu'une chose, ne démontre qu'une vérité, ne prêche qu'un dogme : le droit que les hommes ont d'aimer.
J'ai dit volontairement. Il faut que je m'explique. Cette volonté n'est pas extérieure à lui-même, elle fait partie de son subconscient. Il y a chez l'auteur de Ylmage une obsession si souveraine et si constante que tout spectacle de la vie, toute expérience, tout rêve devient pour lui une preuve de plus de la vérité de ce qu'il croit. Il ne torture pas en fables les événements de l'existence mais il discerne dans leurs arrangements naturels que l'amour est leur explication universelle : soit que, contrarié, il crée leur désordre, soit que, réalisé, il aide à leur harmonie.
Jamais il ne prend le ton du moraliste. Il se contente, avec ce génie de narrateur et cet accent si singulier qui n'appartient qu'à lui et que je renonce à suggérer dans cette trop brève étude, de raconter ce qui se passe dans certains cas, lorsque l'idée de l'amour est faussée ou par une morale, ou par une opinion politique, ou par un préjugé personnel, ou par la volonté des autres, ou par n'importe qu'elle illusion, même, car cela arrive, par l'illusion idéaliste.
Si, au point de vue dont je viens de parler, les livres de M. Beaubourg se trouvent à peu près tous sur le même plan, si tous ses héros, depuis la pauvre Euphrasie des Joueurs de
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boules de Saint-Mandé jusqu'à la Môme Bigoudis des Aventures du Petit Prince de Roussquiqui, expriment également leur amour de l'amour de manière aussi délicate et aussi émouvante, à un autre point de vue j'y discerne cependant une sorte d'évolution.
Le sentiment d'anarchie, d'abord à peine perceptible, devient de plus en plus persuasif et évident, s'impose. Dans "Roussquiqui, il domine l'intrigue : souverain absolu, sans rien qui lui fasse obstacle. Il d'ù Je avec l'auteur, il a le sourire du triomphe indiscuté.
C'est même extrêmement curieux que de lire ce conte savoureux, d'une richesse verbale inouïe, parisien jusqu'aux moelles, faubourien, canaille, plein d'invectives et fou de fantaisie, farci d'argot, truffé d'allitérations, décadent et solide, succulent, parfait, et le chef-d'œuvre peut-être de M. Beaubourg, ce conte qui est une joie extraordinaire au pur point de vue de la forme pour un lettré et de sentir à tout moment au-dessous de tout cela qui ne prend même plus la peine de le cacher, ce souriant, tranquille, définitif mépris pour toutes les institutions sociales existantes et possibles, cette tranquille, souriante et inexprimée démonstration de leur hypocrisie naturelle, de leur cruauté, de leur perversion. Il faut lire ce livre-là. Je vous assure qu'il n'est pas banal.
Les humoristes ont trop souvent manqué au devoir de leur fonction en riant de ce qui est bien avec les sots, les
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hypocrites et les gredins. Je sais gré à M. Maurice Beaubourg de s'être moqué inlassablement, fidèlement, avec fièvre, avec talent, comme un artiste et comme un homme de cœur, de tout ce qui est, sous les masques les plus trompeurs, ennemi de la suprême vertu, celle qui ne s'enseigne pas, la seule qui vaille : la Fraternité humaine.
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M. Jules de Gaultier a attaché son nom à un système nouveau de philosophie, ou plutôt, — car il est trop modeste et trop intelligent pour croire aux systèmes et qu'il en ait inventé un, — à une vue nouvelle très féconde et très intéressante dans le domaine philosophique : le Bovarysme.
C'est, à proprement parler, la faculté que les hommes possèdent de se concevoir autres qu'ils ne sont. Ça n'a l'air de rien, ça ressemble à un fragment de l'universelle illusion : mais c'est au contraire quelque chose de très riche et de très substantiel, inépuisable en aperçus nouveaux.
Cette idée n'est pas née tout d'un coup dans le cerveau de M. Jules de Gaultier. Elle s'est créée lentement sous diverses influences, et notamment des méditations sur les questions morales et sur les questions historiques. Les essais qui remplissent son premier livre, De Kcml à Nietzsche, déblaient pour ainsi dire le terrain, le préparent, disposent les éléments qu'il présente pour la graine nouvelle. Et il se trouve
que cette graine est merveilleusement apte au sol philosophique : elle y croît avec une rapidité inouïe, elle y pénètre de ses complexes racines. Elle est devenue aujourd'hui un arbre immense à l'ombre duquel le sage peut rêver le monde, à l'aise, sans crainte de se sentir contredit par des lois imprévues, des réalités méconnues.
« Après avoir observé, dit-il, le Bovarysme dans la réalité humaine à travers la littérature et la psychologie, après avoir élevé le cas pathologique révélé par la vision d'artiste du grand Flaubert à la généralité d'une loi, après avoir fait tenir dans ce pouvoir départi à l'homme de se concevoir autre qu'il n'est, le rythme même du mouvement et de la vie sous le jour de la conscience, après l'avoir montré comme le principe de tout progrès aussi bien que de toute déviation, on l'a identifié, sous le jour physique, avec le fait de devenir autre. Or, ce même principe de méconnaissance et de contradiction de soi-même qu'est en son essence le Bovarysme, recherché au cœur de la notion métaphysique de l'existence, y décèle sa présence et l'énergie de son action dans la relation indissoluble qui unit le fait d'existence au fait de connaissance. Il n'est pas d'existence qui n'implique connaissance d'elle-même, c'est là le principe de tout idéalisme, et, sur ce point tout au moins, l'idéalisme est inattaquable. Il est superflu d'ajouter que tout état de con-
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naissance suppose, d'autre part, un état d'existence, fût-ce, comme le veut encore l'idéalisme, l'existence seule de la pensée. Mais dès lors l'existence, de ce qu'elle est liée ainsi indissolublement à la connaissance , se manifeste et se déclare dans un état de division essentielle avec elle-même, la connaissance étant un état analytique qui n'existe que dans l'opposition de l'objet au sujet, qui n'est point concevable de l'un pour l'un, qui commande et implique diversité. La notion d'une diversité irréductible à l'unité entre ainsi, à titre essentiel, dans la notion d'existence, l'unité apparaissant comme la frontière logique qui, en tant que concept négatif, limite le fait positif du réel. »..
Sur tous les plans donc, sur celui de la morale comme sur celui de la psychologie, la conception bovaryque rend compte de toutes les démarches de la vie et de la pensée, et c'est nécessaire puisque cette théorie est exacte sur le plan métaphysique : je veux dire qu'elle est la formule même des mouvements de l'esprit.
Exister, regarder le monde, voilà le premier, l'essentiel dualisme : tout acte, tout désir, l'accueil de la moindre image ne pourra donc avoir lieu que sous cette forme de la différence et de l'opposition.
Pour bien comprendre le degré de sérénité où en est arrivée la pensée de M. Jules de Gaultier, il faut dépouiller,
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comme il l'a fait, le mot Bovarysme du caractère de moralisme qu'il présente à l'imagination hantée de souvenirs littéraires. On prononce Bovarysme : on évoque, malgré soi, Mme Bovary, Flaubert, Pécuchet, les avortements du rêve, la faillite des désirs, l'ironie de la douleur et de la vie. Certes, c'est bien sous cette forme que M. Jules de Gaultier a d'abord entrevu sa conception. Le typique chef-d'œuvre désenchanté a frappé son imagination. Des impressions, riches de réalité et d'art, l'ont mis sur la voie de la découverte.
Mais le Bovarysme n'implique pas que la conception que l'on se fait de soi n'aboutisse pas, en effet, à vous rendre différent. Il se limite à affirmer qu'on se conçoit autre. Après tout, on peut devenir n'importe quoi.
Dans La Fiction universelle précisément, M. Jules de Gaultier a puissamment et minutieusement développé ce point de vue : l'illusion, ferment d'activité et de progrès, l'illusion, créatrice, on peut dire, de notre univers. Et ces explications sont extrêmement intéressantes.
Quoi qu'il en soit, après avoir écrit Le Bovarysme, La Fiction universelle, Nietzsche et la "Réforme philosophique et Les Raisons de l'Idéalisme, M. Jules de Gaultier en est arrivé à considérer Le Bovarysme, dégagé des influences et des souvenirs d'art qui présidèrent à sa genèse, comme une méthode d'investigation.
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De cette méthode il est pleinement maître, il l'emploie comme il veut. Il lui est loisible d'aborder avec elle les domaines les plus divers, et même ceux qui semblaient le mieux à l'abri de telles recherches. Ainsi, dans L'lndé~ pendance de la Morale et l'Indépendance des Mœurs, il traite avec une égale sûreté d'analyse des problèmes de morale, d'histoire et de science.
Sa dialectique est impeccable : elle a une lenteur spéciale, on sent qu'elle ne veut rien laisser dans le vague, mais, justement, la force des conclusions n'en est que plus puissante.
Je recommande à ceux qui aiment surtout l'exactitude et la sobriété de la pensée, les magnifiques analyses de l'esprit de la Révolution française dans l'étude appelée Henri Heine et le romantisme de la raison, et surtout le lucide, le complet, le définitif commentaire des théories de M. Ouinton : Vne signification nouvelle de l'idée d'évolution. Le morceau est de tout premier ordre, d'une haute portée philosophique.
Il ne faut pas chercher dans les ouvrages de M. Jules de Gaultier de ces paradoxes plus ou moins amusants avec lesquels certains vulgarisateurs de philosophie distraient le public auquel ils font des concessions. La pensée de M. Jules de Gaultier est, à un point rarement rencontré, digne et sévère. Elle s'exprime, simplement. On peut la discuter, ou la rejeter, on ne peut pas la prendre en délit de contradiction ni d'atténuation. Elle progresse d'une marche lente, sûre
d'elle-même, envisageant sans hâte les buts de plus en plus nombreux qu'elle sait bien atteindre un jour ainsi et ne s'est jamais permis la moindre faiblesse vis-à-vis ni des grâces faciles de l'écriture, ni des tentations subtiles du spiritualisme, ni de rien qui pût diminuer sa portée, sa conscience et sa liberté.