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LA CRITIQUE DE M. HENRI DE RÉGNIER

Il faut croire que l'audace de M. Henri r'e Régnier, lorsqu'il s'avise de faire de la critique, a été servie par quelque chose de mystérieux (son autorité de parole, sans doute), pour avoir ainsi passé, sans discussion. C'est peut-être le seul écrivain à qui personne n'ait reproché d'abandonner une forme pour une autre. Il a pu, après ses beaux et nobles poèmes, écrire des romans et des nouvelles, puis des essais, sans qu'on lui jetât à chaque volume le reproche du précédent.

C'est qu'aussi toutes ces œuvres si diverses sont reliées entre elles par une intime unité de pensée. Le promeneur méditatif du parc d'Hertulie et des jardins de M. d'Amercœur n'a pas cessé de se promener, ni de méditer. Ses pas l'ont porté plus loin, voilà tout. Mais quoi qu'il contemple, c'est toujours du même regard. Et c'est pourquoi ses réflexions sur les spectacles les plus modernes, les plus

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étrangers en apparence à ses préoccupations anciennes ont un singulier air de famille avec celles qu'il faisait autrefois. Et je ne fais pas allusion à la similitude des procédés : longues phrases cadencées et pleines d'incidentes, parallélisme continu des images et des figures, antithèses patiemment construites et savamment développées. Tout cela, c'est affaire de syntaxe.

Non, je pense à une analogie plus essentielle. Le talent tout entier de M. Henri de Régnier est fait d'aristocratie, d'amour du passé, de dignité et de méditation. C'est un des rares hommes sur lesquels nous puissions compter pour ne pas admirer la machine à vapeur. Ah ! certes, il ne déclame point. Je ne sais pas de lui une page où il se soit livré à une réflexion réellement acerbe sur le présent. Non. Son mépris est plus calme, mais il va plus loin aussi. C'est le mépris sans réplique et souriant de ceux qu'on ne peut offenser et qui, partant, n'ont pas besoin de s'expliquer. Leurs rancunes sont secrètes, leurs déceptions incommunicables. Si on ne les devine pas, tant pis ! Ils n'éprouvent point le désir de convaincre.

Cette attitude négligente et polie vaux mieux que tous les pamphlets. Elle ignore ce que d'autres, plus naïfs, attaquent. Mais attaquer quelque chose, le nommer, n'est-ce pas lui donner à l'instant même une valeur, n'est-ce pas en quelque sorte le créer ?

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Qu'on ne s'y trompe pas, cependant. Je n'ai jamais prétendu penser que M. Henri de Régnier ait méprisé la modernité. Pas du tout. Comme romancier, il ne peut ignorer que la vie contemporaine, du moment qu'elle est la vie, est intéressante. Il s'y est intéressé, d'ailleurs.

Il a été plus loin. Il s'est efforcé de s'occuper, impartialement, des choses de son temps. Et il a accepté d'écrire ces chroniques châtiées, élégantes, sérieuses qui, réunies en volume, forment la matière de Sujets et Paysages (Figures et Caractères étant plutôt des études de critique littéraire). Mais, voyez tout de même comme les nécessités de notre nature nous retiennent, — que dis-je? nous ramènent à nousmêmes. Vraiment, malgré tous ses efforts, il n'a pas pu s'y plaire. Il s'y intéresse, parce qu'il est intellectuel ; mais les sources profondes de l'homme, jaillissant, remontent dans une direction opposée à celle que suit le courant contemporain. Comment ce solitaire dédaigneux et courtois approuverait-il une époque où la poignée de main s'échange sans examen ? Comment ce songeur des poèmes anciens et roma~ nesques trouverait-il belles les bâtisses droites et cubiques, à vingt étages, en tas ? Comment ce fervent d'un siècle où le suprême aboutissement de la haute culture humaine consistait en l'acceptation sereine et courageuse des hiérarchies de la nature et de l'ordre des lois, comment ce raffiné honnête homme admirerait-il nos mœurs actuelles, faites d'anarchie

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morale, d'examen perpétuel et sans but, d'humanitairerie larmoyante, de dissolution indéfinie ?

Non, il est trop bien élevé pour rien dire. Mais il détournera la tête vers le passé. Cette démarche mentale qui fut la sienne lorsqu'il composa Le Passé vivant (ce livre où un homme d'aujourd'hui vit une jeunesse entière, sa passion et son rêve, projetée dans l'autrefois), il l'a encore gardée dans sa critique. Qui dit chroniqueur dit homme du jour, écrivain qui parle et ratiocine sur l'actualité. Eh bien ! M. Henri de Régnier réalise le tour de force de faire des chroniques sur les événements de jadis. Le chroniqueur habituel, lorsqu'il n'est pas tout à fait un articlier, tâche à s'élever vers des considérations générales qui rehaussent un peu la signification des faits sur lesquels il doit penser. M. Henri de Régnier, lui, laisse aller ses souvenirs. Du même pas, oui, du même pas lent, tranquille, sûr dont ses rêveries, autrefois, escortaient la marche d'une princesse de tapisserie, ou le vol d'un oiseau de légende, ou le cheminement de ces jeunes sages amoureux et désabusés dont les paroles doucement obscures et finement allégoriques nous ont tellement enchantés lorsque nous avions dix-huit ans et que nous savions tous par cœur, Hermotime eî "Herlulie..., de ce même pas les spéculations du critique qu'il est devenu accompagnent l'essor d'une pensée, de telle pensée qui sera née en son esprit au sujet de n'importe quoi d'accidentel et de quotidien.

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Spéculations et souvenirs se confondent. Servi par une mémoire précise et, j'aimerais dire, chaleureuse, le poète n'est jamais embarrassé pour rappeler un détail historique plein de relief en même temps que de sens à [propos d'un analogue quelconque événement d'aujourd'hui.

Le cher jeu de l'antithèse est ainsi devenu plus qu'un jeu, plus qu'un artifice verbal; il représente, il est le mécanisme même, et vital, d'une pensée d'homme. C'est un balancement continuel entre hier et aujourd'hui ; la chose du jour, toute neuve, toute froide, toute crue prend son sens, sa lumière, sa valeur par comparaison avec la pareille chose d'autrefois : moite, chaude, patinée, transformée par le recul des siècles, la vie de l'histoire, la réflexion des philosophes.

Ce point de vue, simple à la fois et si fécond, M. Henri de Régnier ne s'en est jamais départi, et c'est ce qui donne à son style — plus peut-être que l'harmonie des périodes, la justesse des épithètes, la grâce et le mouvement des phrases — cet accent qui est d'une inoubliable séduction.

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