WELLS ET L'AVENIR
On a souvent opposé M. Wells à Jules Verne en démontrant sa supériorité sur le conteur d'Amiens par l'excellence de sa méthode, la puissance de ses déductions, l'étendue et la valeur de ses idées générales, la réalité profonde de sa fantaisie. Pourtant, s'il n'avait sur Jules Verne que des avantages de cet ordre, il n'y aurait entre sa littérature et celle de l'écrivain qu'on a longtemps considéré comme son rival que des différences de degrés. Autrement dit, M. Wells se serait servi de moyens plus parfaits, plus d'accord avec nos exigences pour arriver au même but : nous amuser.
Ce qui frappe de caducité les œuvres de Jules Verne ce n'est pas la pauvreté de leur écriture, ni leurs invraisemblances logiques, ni la faiblesse de leur construction scientifique ; tous ces défauts pourraient disparaître dans le feu d'une action très humaine, dans la noblesse d'une haute idée dominante. C'est la mesquinerie de leur but dernier. Au lieu de faire servir toutes ces hypothèses scientifiques à l'élévation
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morale ou mentale de son public (les adolescents composent un public aussi susceptible d'éducation que les adulte?, toutes proportions de moyens gardées), Jules Verne abaissa tous ces éléments, si riches, si nouveaux, à la simple distraction d'écoliers. Ainsi ne fit-il qu'une besogne analogue à celle des Gustave Aymard et des Louis Boussenard, mais en remplaçant le merveilleux romanesque par le merveilleux scientifique, en changeant la forme des jouets : mais c'étaient toujours des jouets.
Une différence fondamentale, une différence idéologique sépare la littérature de Verne de celle de M. Wells. M. Wells est, avant tout, un homme de pensée. Et il n'a presque jamais rien écrit pour le simple plaisir d'écrire, encore que, dans ses meilleurs livres, il déploie les qualités essentielles de l'écrivain: le don décomposition, la gradation émotive, l'autorité dans l'exposition des idées, la science des caractères et le sens des nuances sociales et surtout une prodigieuse divination des âmes futures qu'il crée. Mais ces qualités mêmes ne sont pour lui que secondaires: il les subordonne à un idéal, à un idéal de moralité et de progrès. En cela, il est bien Anglais et il est bien de son temps.
En France, nous nous méfions en général de ceux qui parlent de l'avenir comme d'une réserve de progrès, et de l'humanité comme de quelque chose de perfectible. Je voudrais bien croire que c'est à cause de la pauvreté esthétique
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des œuvres inspirées par cette foi. Mais non, la vérité est plus cruelle : c'est parce que nous ne sommes pas sensibles à la profondeur du sentiment qui crée parallèlement la poésie lyrique et l'illusion du progrès scientifique. Réalistes, nous jugeons l'univers d'après le tableau qu'il présente aujourd'hui et nous ne voulons voir dans les leçons de l'histoire que ce qui concorde avec un pessimisme étroit et naïf.
Mais la science nous a révélé un passe géologique tellement plus étendu que le pauvre passé historique, à demilégendaire, qui nous servait jusque là pour nos comparaisons morales, que nous voilà b'.en obligés de changer nos points de vue, sous peine de mauvaise foi logique.
M. Wells, homme de science, s'est donc intéressé à l'avenir, non pas tant par un goût naturel d'utopiste que par suite du simple raisonnement qui lui fait voir dans l'avenir un prolongement du passé, et où les mouvements ébauchés dans le passé doivent s'achever. Les méthodes d'induction et de déduction qui ont fait remonter, siècle par siècle, la connaissance humaine dans le passé géologique doivent donc trouver leur emploi naturel et comme compléter leur rôle dans les hypothèses concernant l'avenir. En ce petit livre, appelé précisément La Découverte de l'Avenir, qui est comme le résumé de la pensée directrice et de la foi de M. Wells, il s'est très lumineusement expliqué sur la possibilité de la découverte de l'avenir et sur la valeur profonde
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de cette tentative intellectuelle. Il s'est bien aussi gardé d'omettre les atténuations que sa sagesse de moraliste et sa prudence de scientiste imposaient à la grandeur de son rêve. Mais, après tout, ces atténuations elles-mêmes ne sauraient atteindre le fait de l'évolution, qui est indiscutable, et qui à son tour engendre des conséquences rigoureuses :
« Les mondes peuvent se refroidir et les soleils s'éteindre, dit-il, mais il s'agite au dedans de nous maintenant quelque chose qui ne peut pas périr.
» Qu'on ne se méprenne pas sur mes opinions quand je parle de la grandeur des destinées humaines.
» Si je puis parler sans ambages, j'avouerai que, considéré en tant que produit final, je n'ai guère de moi-même ou de mes semblables (sauf votre respect) une opinion bien fameuse. Je ne pense pas que je puisse prendre part, le cas échéant, à l'adoration de l'humanité avec la moindre gravité ou la moindre sincérité. Pensez-y. Pensez aux faits positifs. Nous passons assurément tous par de certains moments où nous éprouvons l'étonnement de Swift qu'un être tel que nous ose avoir de l'orgueil. Il y a des instants où l'on se joindrait au rire de Démocrite et ils seraient plus fréquents, ces instants, si le spectacle de la petitesse humaine n'était pas abondamment mêlé de douleur.
» Mais ce n'est pas seulement de douleur que le monde est