‹ Figures d'hier et d'aujourd'huiChapitre 3 sur 31 · L INGÉNUITÉ D OSCAR WILDE · texte numérisé non relu

L INGÉNUITÉ D OSCAR WILDE

Je ne sais pas du tout si le déchet de cette œuvre sera si considérable qu'on veut bien le dire. Personnellement, je pense tout l'opposé : il y a dans la moindre ligne de cet écrivain une intention philosophique ou une allusion symbolique, ou une image étrange : de la force enfin, quelque chose d'essentiel et de durable. La composition est parfois vague et noble, mais ne sommes-nous pas suffisamment avertis par une longue expérience sur la vanité de la composition littéraire par rapport à l'originalité de la pensée? Et cette composition même, lorsque l'auteur veut s'en donner la peine, est parfaite (par exemple dans les comédies).

Mais pourquoi chercher bien loin des raisons à cet insuccès momentané? Elles sont tout près de nous. Comme causeur, Wilde pouvait plaire ; comme écrivain, il ne le peut pas, aujourd'hui surtout. Il est bien trop sceptique. Il avait ( et cela, je crois, personne ne l'a dit) à un point extraordinaire ce don des âmes vraiment ingénues et tendres : la haine active de l'hypocrisie, des formes, de tout ce qu'il y a de protestant dans la vertu.

Ce que je viens de dire peut sembler paradoxal au premier abord. Creuses un peu, pour voir.

Oui, Wilde était un ingénu, un homme qui aimait la liberté et le plaisir, sans y voir du mal. Les gens de cette sorte jouent toujours à la perversité. Ils ne peuvent pas s'en empêcher, surtout s'ils vivent dans une société formaliste.

Par réaction contre les habitudes de leur milieu, par irritation contre l'entrave, par amour de l'indépendance spirituelle, ils vont plus loin qu'ils ne veulent, ils plaisantent avec une sorte de rage sur tout ce que vénèrent comme sacré leurs peureux compatriotes, ils jouent jusqu'au vertige sur la corde raide du paradoxe et de l'ironie où il leur arrive parfois de lancer un coup de pied supplémentaire à quelque visage de vraie honnêteté ; mais c'est bien rare, car ils ont beaucoup de tact et de goût.

Oscar Wilde détestait le cant, la morale anglicane, la pruderie et les faux semblants. Il les détesta au point de consacrer son œuvre presque entière à la défense de l'hédonisme. Mais la preuve que cet hédonisme n'était pas l'amour seul du simple et vulgaire plaisir, la preuve qu'il n'était que le masque d'une liberté intellectuelle semblable à celle dont était ivre le père de Zarathoustra, la preuve c'est qu'Oscar Wilde a écrit Le Profundis. J'aurais voulu nous y voir, nous, hédoniste ou rigoriste, après deux ans de gêole de Reading, si nous en serions sortis avec des sentiments de frère mineur ! Généralement, de ces endroits-là on se retire avec des âmes d'anarchistes à bombes, mais pas de chrétiens. Eh bien ! après le hard labour, Saint François d'Assise aurait pu embrasser Oscar Wilde.

Personne, à mon souvenir, n'a tenu compte de cette profonde unité morale. Ceux qui haïssent l'esprit de sacrifice

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exaltent le "Portrait de Dorian Gray et déplorent qu'un aussi gentil esprit se soit humilié jusqu'au De Profundis. Les autres, ne l'admettant que converti, se désolent de ses commencements. La vérité c'est que ces sublimes effusions de tendresse mystique étaient en germe dans ses paradoxes de dramaturge mondain. Une grande épreuve a passé là, dépouillant une âme généreuse des vêtements d'ostentation dont elle s'affublait. Mais que je l'aime en ces vêtements! Comme son impertinence est noble quand même ! Comme son sens est sûr des réalités de la vie et de la vraie place du bien et du mal!

Ainsi ses comédies. Ce sont des merveilles d'esprit (nous n'avons pas mieux, à ce point de vue, dans notre théâtre français, — si l'on excepte les étonnants chefs-d'œuvre de Musset), composées d'une manière adroite et parfaite, classiques jusqu'aux trois unités. Mais elles ont une qualité suprême, quelque chose que j'ai rencontré fort rarement à ce degré : c'est le tact presque inconcevable avec lequel sont traités les personnages qui représentent les deux morales antagonistes : liberté et pruderie.

Avez-vous souvent retrouvé sur la scène une création pareille à lady Windermere? Audacieuse et timide à la fois, adorant sa fille et voulant la revoir, mais sentant en elle de tels sentiments qu'un rapprochement d'âme est à tout jamais impossible, elle évolue, avec une grâce équivoque d'aven-

turière et une souplesse de femme du monde accomplie, au milieu d'une intrigue si périlleuse quelle en est presque inacceptable. Et lorsque, malgré son désir maternel, elle choisit de se taire et de rentrer dans son ancienne vie, son sacrifice est tellement discret, tellement souriant qu'on a envie, non pas de pleurer mais de se consacrer tout entier à cette culture élevée de soi-même qui vous trempe jusqu'à la sérénité de la contemplation philosophique. A mon avis, Oscar Wilde a atteint dans cette page le sublime de l'émotion moderne, sans cris ni larmes, masquée de politesse.

Et croyez-vous aussi qu'on pouvait plus impartialement distribuer les qualités et les défauts à lord Illingworth et à Mrs Arbuthnot dans le débat où ces deux adversaires sont aux prises {Une femme sans importance) ? Je trouve même très courageux pour un hédoniste aussi convaincu d'avoir donné à Mrs Arbuthnot, au-dessous de ses allures de prude, une dignité et un stoïcisme pareils. Dans cette pièce où l'on se moque tout le temps de la morale, c'est cette femme malheureuse et sévère qui a le beau rôle.

Dire qu'on a comparé ces comédies à celles de Dumas! Pouvait-on commettre une erreur aussi enfantine! Il fallait pour cela ne juger les choses que du point de vue théâtre, mais est-ce qu'à un homme et à un poète comme Oscar Wilde il convenait d'appliquer un traitement pareil? La vraie justice n'est pas près de luire pour lui.

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