‹ Figures d'hier et d'aujourd'huiChapitre 4 sur 31 · L'ENNEMI DES RICHES · texte numérisé non relu

L'ENNEMI DES RICHES

Il n'est pas trop tard pour parler encore de Jean Lorrain. On a affecté, lorsque la mort l'eut enlevé aux lettres françaises, de se débarrasser très vite du devoir de reconnaître sa valeur et son talent, de manière à ne plus en souffler mot, ensuite. A ce journaliste, qui honorait la corporation, les journalistes qui ne i'honorent pas adressèrent un bref salut, afin qu'il n'en fût plus question et que la toute-puissante Actualité reprît ses droits.

Mais il méritait tellement mieux!...

M. Edmond Jaloux a été un des seuls écrivains assez courageux pour lui consacrer une étude complète et cette étude fut très remarquée, d'abord parce qu'il n'y en avait pas une autre de valable, ensuite parce qu'elle était remarquable, en effet, profondément fouillée, sincère et large.

C'est qu'il était très difficile de parler de Jean Lorrain de son vivant. Cet être fantasque et irritable préférait une calomnie tapageuse à une admiration impartiale mais mesu-

rée. Il avait besoin d'une réclame, quelle qu'elle fût, dût-elle ruiner sa réputation. Et lorsque personne ne songeait à l'attaquer, il se démolissait lui-même.

Blasé jusqu'aux extrêmes dégoûts, il lui fallait des piments formidables pour qu'il pût goûter aux plats de la louange. Accommodé selon les méthodes honnêtes, ce mets ne lui disait rien.

Le forçat de la chronique ! Ah! il l'était à un point que l'on ne peut guère imaginer. D'habitude, les chroniqueurs sont des improvisateurs et des virtuoses. Il leur suffit de s'attabler devant leurs feuillets de papier blanc et de faire appel, séance tenante, à leur verve, pour avoir noirci le petit tas en un certain nombre de minutes. Ils achètent au prix de leur talent (ainsi monnayé chaque jour) les plaisirs et les facilités d'une existence que, sérieusement exploité, ce talent ne leur eût jamais offertes.

Or Jean Lorrain voulait ces plaisirs, car il préférait vivre à toute contemplation et à toute gloire future. Il voulait la vie facile, le succès mondain, l'argent, les voyages et la célébrité. Mais au rebours des chroniqueurs de métier qui font leur besogne en aussi peu de temps qu'il en faut pour la penser, lui, Jean Lorrain, était un poète, un rêveur et un pêcheur de lune à qui était insupportable tout le côté matériel du travail d'écrivain. Mettre du noir sur du blanc lui était odieux, décrire un spectacle dont il venait d'emplir ses

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