‹ Figures d'hier et d'aujourd'huiChapitre 5 sur 31 · L ENNEMI DES RICHES · texte numérisé non relu

L ENNEMI DES RICHES

regards lui paraissait insurmontable, il avait la phobie de la copie et, comme il était maniaque d'exactitude, il lui fallait pourtant recommencer et raturer jusqu'à trois ou quatre fois ces pages qui nous semblaient à nous composées avec une hâte fiévreuse. Toujours malade et toujours surmené, ne voulant pour rien au monde abandonner cependant aucun des excès dont le moindre aurait suffi à descendre un colosse, hanté de rêves et de désirs du repos absolu, il voyait chaque jour s'approcher l'heure horrible, inéluctable, de la Copie. Et alors, en face de la nécessité, il travaillait : il mettait en phrases françaises les visions et les pensées qui avaient depuis le matin, légères, confuses, brillantes, visité son cerveau. Et les mots ne venaient pas, il fallait les arracher d'une mémoire verbale si rebelle qu'elle les intervertissait à plaisir, il fallait dégrossir de même les images de leur gangue d'imprécision, il fallait recommencer, serrer le sens des épithètes, modifier le plan, atténuer ou renforcer les effets, bref cuisiner ces petits chefs-d'œuvre comme des émaux, alors qu'ils faisaient au public l'effet de fresques obtenues d'un seul trait de pinceau et sans repentirs.

Pauvre Jean Lorrain! Et qui donc, sauf de très rares personnes, soupçonna ce supplice secret!

Mais aussi son œuvre ne mourra pas comme est morte celle de tous les chroniqueurs de métier. Elle durera dans la mesure où son auteur s'y est sacrifié lui-même. Un bon

quart restera, dans notre littérature, pour signifier notre époque contemporaine et la juger.

Cet amuseur public avait, mais réellement, l'âme généreuse et indignée que le drame romantique prête avec une gratuité si touchante aux fous des rois anciens. Cet homme qui ne vivait que parmi les riches et les repus, les oisifs, les sportmen et les snobs, les détestait d'une haine active, constante, féroce, qui ne désarmait jamais. Il n'en a pas manqué un. Au risque de blesser de braves gens, il tapait dans leur tas pourri avec une joie sauvage, et lorsqu'il voyait s'aplatir une figure et se disloquer un pantin, il exultait. Pour ne pas rater un seul de leurs ridicules, pour ne risquer d'avoir oublié la moindre de leurs bassesses, il s'était accroché à eux, il ne les lâchait pas, il eût forcé leurs armoires et leurs cabinets de toilette.

Grand Dieu ! Comme il les haïssait ! Il avait le génie cruel et infaillible des tares que produit la pléthore de l'argent. Chaque fois que l'argent entrait quelque part, il en notait le ravage et la décomposition immédiate. Personne comme lui n'a montré l'égoïsme fade et bas, l'humeur froide, la méchanceté mécanique, l'usure et la futilité des êtres pour qui l'argent est le but suprême de la vie. Qu'ils soient banquiers ou courtisanes très parées, ce sont toujours des voleurs de la même bande, et pendant vingt ans Jean Lorrain a giflé ces figures jaunes ou roses.

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Ah! ce n'était pas lui qui avait cette reconnaissance hypocrite et veule du monsieur que désarme une invitation à dîner! Il traitait, lui aussi, d'ailleurs, les gens qu'il méprisait : il était donc quitte envers eux.

Et toute sa tendresse de cœur, toute sa sympathie, toutes ses complaisances allaient aux pauvres, aux misérables, à ceux pour qui la société se montre dure parce qu'ils représentent son déchet et son surplus. Il les aimait. Non pas selon la recette de cette pitié, béatement sentimentale et sans discernement, devant laquelle la fripouille est l'égale de la sœur de charité, mais avec le correctif d'une ironie très avertie, sans vouloir s'aveugler lui-même sur leur égoïsme foncier.

Rappelez-vous l'admirable Hélie, garçon d'hôtel et toute l'inoubliable, amusante, pittoresque et vivante série de soldats, de matelots, d'ouvriers, de voyous et de déchus de toutes sortes qui remplissent ses contes et ses chroniques.

Depuis sa mort on a publié une série de contes qui, sauf un ou deux, n'ajouteront pas grand'chose à sa réputation, mais dont quelques-uns contiennent des passages d'une psychologie et d'une intuition intenses, et le Tréteau, roman de mœurs théâtrales et littéraires. Cette œuvre est tout à fait remarquable, à mon avis une des meilleures de l'auteur de Monsieur de Bougrelon.

Le Tréteau, c'est le théâtre. Il en savait long là-dessus.

Ce morceau-là c'était celui de la bonne bouche, le dessert de son féroce repas de chair fraîche. Il est mort avant d'avoir pu se l'offrir. Mais tout de même il l'avait préparé. Et je vous prie de croire qu'il est à point savoureux et saupoudré de gingembre et emporte-gueule, malgré son arrière-goût de musc et de parfumerie.

Il faut lire cela. Il y a des longueurs, on sent que le romancier a pris des habitudes de chroniqueur et qu'il ne peut s'empêcher parfois de tirer à la ligne. Mais que de portraits à l'eau-forte, que de délicieux passages! Il y avait de quoi se faire vingt duels le lendemain de l'apparition de ce livre. Mais c'est des mœurs de ce milieu factice, absurde et tourbillonnant, le plus définitif tableau. On pourra faire plus parfait, mais on ne fera ni plus large, ni plus vivant, ni plus puissant.

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