LE CHEMIN DE DAMAS
Huysmans emporta un unanime regret. La beauté et le courage de son agonie firent enfin taire les petites grincheries de la Critique.
Car elle ne fut pas toujours tendre pour lui, la Critique. Devinant en lui un artiste absolument sincère, elle s'ingénia à ne pas comprendre ses successives évolutions. Tant et si bien que la dernière lui fut même reprochée.
Il ne faut pas être dupe du ton qu'elle prit dans les journaux. Elle désarmait, mais à la façon d'un vieil ennemi qui suit votre convoi : il a beau jeu. La vérité, c'est que Huysmans n'écrivit pas de sa vie une ligne qui ne fût discutée, retournée, échenillée. On n'a guère cherché à le comprendre, on a toujours essayé de le trouver en faute. Et j'ai lu des articles sur lui où on tentait d'établir que sa maladie était l'origine et l'explication de son état d'âme et de ses livres. Après tout, cela prouve qu'il n'était pas indifférent. Ah! cela, certes
non ! Sauf ses tout derniers ouvrages, dont la sérénité de pensée sinon de style ne saurait susciter de discussions, il ne publia rien qui ne fît plus ou moins scandale.
Rappelez-vous. La série de ses romans naturalistes, de Marthe à En rade, ne rencontra comme succès que l'indignation et le dégoût qui étaient le partage ordinaire de ses camarades, mais peut-être avec une nuance particulière : plus de négligence encore et plus d'irritation. Au moment où on l'aurait à peu près accepté comme naturaliste, il écrit A "Rebours. Ce livre étonnant et saugrenu, hanté d'aspirations confuses, tiraillé dans deux directions opposées, devint comme le manuel de quelques détraqués pour qui l'orgue à bouche de des Esseintes était infiniment plus intéressant que sa bibliothèque.
La Critique, perspicace comme toujours, identifia des Esseintes et Huysmans et, très perfidement, établit d'avance ses positions. En présentant des Esseintes-Huysmans comme un esthète névrosé, on jetait le doute sur la profondeur réelle de sa sincérité future, on décidait que toute démarche intellectuelle ou morale de sa part serait forcément due à cet état maladif, non pas au libre choix d'une tête saine.
Envisagés à ce point de vue, des livres comme Là-Bas, En Route, La Cathédrale, L'Obtat, ne pouvaient être que des témoignages de plus en plus accentués d'une neurasthénie aussi déplorable que respectable. Et c'est, en effet, de
LE CHEMIN DE DAMAS 5j
cette manière que (sauf exceptions) la Critique officielle les examina, oh ! avec des restrictions, des politesses et des atténuations délicates, mais enfin...
Evidemment, tout cela lui était bien égal. C'était le plus modeste, le plus indifférent, le plus désintéressé des hommes. Il n'a jamais écrit que pour son plaisir, — j'entends sous ta poussée de la nécessité interne qui nous oblige à exprimer notre pensée et nos rêves, en nous leurrant de la satisfaction que nous procure cet acte. Il n'a jamais fait de besognes. Ce fut un artiste absolu, un honnête homme dont la bonne foi fut tellement noble et tellement pure qu'elle s'enveloppait, pour s'avouer, de cette pudeur suprême : l'aveu de ses doutes, la reconnaissance de ses imperfections. Il n'a jamais songé au succès ni à la gloire. Il n'a jamais fait ni une affaire, ni une concession.
Il était tellement à part, on le sentait si supérieur au désir même d'être compris, que personne n'avait l'idée de le défendre lorsqu'il était attaqué. Les amis inconnus et passionnés qu'il avait en ses lecteurs prenaient bien trop de joie à parcourir son oeuvre pour éprouver le besoin de s'en expliquer. Et vraiment je ne pense pas que toute la littérature aigre-douce qui foisonna autour de la sienne lui ait retiré un seul admirateur.
Quoi qu'il en soit, on peut compter les études sérieuses ou sympathiques qu'il inspira. Pour ma part, je n'en connais
point. Il y en a, sans doute, mais je ne les ai point découvertes.
Son histoire morale est pourtant bien simple. C'était un homme profondément bon et honnête, avec un don d'observation tel qu'il ne pouvait pas, qu'il n'aurait jamais pu éviter de voir dans le monde, au moins autant que les beaux ensembles, les détails mesquins ou laids.
Un bon sens indéfectible lui interdisait de donner dans le panneau du romantisme, du spiritualisme, en un mot de tout sentiment creux sous des apparences nobles. Quoi d'étonnant à ce que pendant dix ans, en plein épanouissement du naturalisme, d'ailleurs, il se soit laissé aller à son penchant?
Mais le même bon sens devait lui interdire l'exagération de sa propre théorie; et comme ce n'était point par malveillance mais bien par minutie qu'il voyait la vie si petite, et comme ce n'était pas non plus son désenchantement mais bien l'élévation de son rêve qui la lui faisait paraître lamentable, il devait, dès ce jour, avec plus ou moins de rapidité, évoluer vers le mysticisme.
A Rebours est une œuvre de transition, hantée de toutes sortes de phantasmes et de fantaisies. Mais Là-Bas, qui la suit immédiatement, est de tendances nettement catholiques. Huysmans a trouvé sa voie. C'est dans cette religion, — et observée avec une mystique ferveur, — qu'il conciliera toutes les contradictions de sa nature. L'honnête homme sera