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LE CHEMIN DE DAMAS

à Taise dans cette morale scrupuleuse et parfaite : cela, c'est évident. L'artiste impressionniste aura le poil rebroussé d'une comique indignation à la vue des bondieuseries de Saint-Sulpice, des naïvetés des sermons, des hérésies esthétiques du cérémonial, mais il n'aura qu'à se dire, pour se tranquilliser, que de telles fautes ne sauraient être imputées à un dogme mais bien à l'époque qui décidément est plate et mauvaise (il l'avait bien toujours pensé). L'observateur aura, dans ces milieux nouveaux, au moins autant de joies, et de tout ordre (de dénigrement ou d'admiration), qu'il en aurait eu dans les gargotes et les rues de Paris, — bien plus même, car ils sont bien moins fréquentés, bien moins connus. Enfin c'est dans le mysticisme proprement dit que sa tendance au rêve (héritage d'ancêtres lointains) s'accordera avec son antipathie irréductible envers l'idéalisme vague. Rien n'est moins vague que les promesses religieuses. Leur incertitude n'est pas un obstacle à leur précision, au contraire.

Et c'est ainsi que Joris-Karl Huysmans devint catholique fervent, non point à cause des faiblesses d'un estomac délicat et d'un caractère grincheux, mais de toutes les énergies les plus fortes et les plus pures de son esprit et de son cœur.

Je ne parlerai pas de la qualité de sa littérature, ni n'expliquerai les nuances très négligeables qui différencient entre eux Là-Bas, En "Route, La Cathédrale, L'Oblat, Sainte-Ludwine de Schiedam et Les Foules de Lourdes. Ce

furent seulement les phases successives d'un acte de foi qui dura quinze ans. Je n'ai voulu rappeler ici qu'une chose : c'est que cet homme qu'on affectait tant de ne considérer que comme un littérateur, assidu et artiste à la fois, a été, avant tout et dans la plus haute acception du terme, avec ses faiblesses, sa constance, ses crises de doute, l'intensité de sa vie morale : un homme. On ne peut pas en dire autant à la mort de tout le monde.

Il n'était plus guère à la mode, après l'avoir été plus qu'aucun autre poète vivant. Je n'aime pas les jeux de la gloire et du hasard. Ils sont stupides. Sullv-Prudhomme ne méritait pas plus l'oubli où il était tombé que le succès exagéré qu'on avait fait à son œuvre intime et délicate. Il lui aurait fallu, toujours, une petite élite d'admirateurs : ceuxlà lui seraient restés fidèles. Au lieu qu'ils furent découragés par l'assentiment populaire et qu'ils cherchèrent d'autres idoles pour leur culte secret.

Je ne discute pas leur attitude. D'autant plus qu'ils trouvèrent des idoles plus dignes d'encens. La riche, l'exubérante génération du symbolisme leur en proposait plus qu'ils n'en pouvaient adorer.

Pour moi (et il me semble bien que la modération de mon sentiment en garantit la justesse) je n'abandonnai jamais mon admiration première. Comme elle n'avait jamais été passion-

née, elle n'eût à subir aucune réaction de dénigrement. Et ainsi je pus continuer longtemps, tout en aimant Van Lerberghe et Elskamp, à me souvenir sans désaveu des So/itudes et des Vaines tendresses.

Ah ! oui, je sais bien, cette poésie n'est pas très artiste. Elle n'est même pas poétique du tout. Jamais une image violente, naturelle, profonde n'en vint rompre la monotonie élégante et sèche. Jamais la musique n'y fit la plus courte apparition. Mais elle a une qualité bien rare : le sentiment. Elle est pleine de nuances morales, elle est tendre et subtile. Et c'est pourquoi elle plaît tant aux jeunes filles, qui ne peuvent comprendre d'une oeuvre d'art que son sujet, mais à qui les charmes de la forme : rythme, timbre, musique, syntaxe, sont tout à fait étrangers. Elles aiment ces vers châtiés et sobres, qui expriment dans une langue correcte, avec des images dont le répertoire se trouve tout en entier dans les matières du brevet élémentaire, leurs idées, leurs rêves, leurs préoccupations habituelles, leurs émotions juvéniles, leurs pudeurs, tout ce qui constitue leur attrait poignant et aussi leur grâce bourgeoise. Comment n'eussentelles pas chéri cet écrivain qui les aimait tant? qui les aimait jusqu'à employer la forme seule dont la compréhension leur était accessible?

Je ne dis pas que cette forme soit soutenable. Correcte seulement, hélas! et encore, pas toujours. Mais cela ne

touche en rien la valeur des sentiments exprimés et précisément ce sont eux qui garderont (peut-être longtemps) le poète à l'abri de l'oubli, ce sont eux qui sauveront les défectuosités du lyrisme.

Sully-Prudhomme avait voulu être le poète de la vie intérieure mais il n'y est point parvenu. Il était trop psychologue pour cela.

Ses œuvres coïncident à peu près avec la tentative de Paul Bourget dans le roman et elles illustrent, plus encore que les analyses de Bourget, la théorie qui veut que l'art soit absolument opposé à l'introspection, qui est affaire de science.

La poésie doit établir l'allusion des choses dont elle veut donner l'émotion. Si elle les décrit, elle manque son effet, elle sort de son rôle. Baudelaire, Verlaine sont des poètes de la vie intérieure, justement parce qu'ils n'en ont pas analysé, à la manière des professeurs, les sentiments dans leur minutie. Ils l'ont suggérée : pour cela quelques images intenses, de la musique, un certain trouble dans l'âme leur ont suffi; ils se sont bien gardés de la description, la description, le vieil ennemi, l'ennemi héréditaire de l'artiste et du poète. La véritable pierre de touche pour reconnaître un authentique poète, je crois bien que la voilà. Il ne décrit, ni n'explique. Tout écrivain en vers qui décrit et explique peut être un orateur, un romancier, un essayiste, un cri-

tique, un savant, un intellectuel, tout ce que vous voudrez, ce ne sera pas un poète.

Sully-Prud'homme ne comprenait pas cela. Il le comprenait si peu qu'il avait pris, vers la fin de sa vie, la plus déplorable attitude de polémiste envers la génération qui lui avait succédé et à laquelle il ne comprenait rien. Le vers libre surtout lui était odieux. Mais je suis certain que cette haine venait d'un sentiment bien plus profond que de son attachement aux méthodes parnassiennes. Il avait deviné dans le vers libre la formule idéale du lyrisme, et surtout du lyrisme personnel, intimiste, auprès duquel il avait passé toute sa vie sans pouvoir en atteindre le secret essentiel. Il ne le comprenait pas d'une façon bien nette, parce que, pour le comprendre, il aurait fallu qu'il s'avouât à lui-même que tout son effort avait avorté et cela il ne pouvait pas même s'en rendre compte, parce que émotion et formule d'art avaient coexisté dans son cerveau au moment où il avait commencé à écrire et s'étaient nécessitées l'une l'autre. Mais il se sentait supprimé, inutile, du fait de cette invention métrique.

C'est bien dommage, pour la poésie française, qu'il n'ait pas eu le don magique. Toutes ses créations, les plus fines, les plus touchantes, en demeurent frappées d'immobilité. Comme le héros du Bonheur, elles passent, élyséennes, gracieuses, mais impondérables, désincarnées, lointaines, pas

du tout fraternelles. Faute d'avoir pu seulement nous chanter quelques-unes de ces inoubliables paroles dont le mystère et le frisson ne peuvent plus ensuite disparaître de notre esprit, elles nous font l'effet de personnages irréels, abstraits, et graduellement se dissolvent.

Imagines la délicieuse chose que fussent restées ces poésies si elles avaient eu, par exemple, la forme de celles de Laforgue. Au fond, ce n'était pas si contradictoire. Les émotions de Laforgue ne sont pas, essentiellement, différentes de celles de Sully-Prudhomme. Laforgue aimait aussi beaucoup les jeunes filles.

Quoi qu'il en soit, Sully-Prudhomme gardera la renommée élégante, discrète, mondaine avec distinction, d'un humaniste, d'un didactique et d'un tendre. Et certaines de ses pièces sont dignes, par leur exquisité un peu froide, leur mesure et leur sobriété, de prendre place dans une anthologie. Ce n'est pas méprisable.

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