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UN POÈTE SENTIMENTAL

Tout homme très discuté doit être représentatif. C'est un signe, cela. Lorsqu'on attaque quelqu'un, c'est qu'il gêne des compétitions, ou, plus profondément, qu'il contredit un idéal. Lorsqu'on l'admire ou le défend, c'est qu'il soutient ou incarne une idée. François Coppée fut un de ces hommes, et c'est pourquoi il est plus digne et plus sûr de le considérer à ce point de vue que de passer, en le méprisant, sous prétexte qu'il vous déplaît.

François Coppée n'eut qu'un tort : celui de survivre à sa jeune gloire. Quand un poète n'est pas seulement un chanteur (je ne pense pas à dire : un chansonnier), lorsqu'il est en même temps un écrivain, la réputation de cet écrivain persiste après que s'est éteinte la courte auréole qui éclairait son front de poète, et il peut ainsi courir sur ses vieilles années sans crainte de s'user ou de se vider, certain au contraire que, plus l'expérience ira, plus sa maturité se perfec-

tionnera, plus son style, s'épurant et s'embellissant, affirmera l'homme qu'il devient chaque jour davantage.

Lorsque, — à un degré plus haut, — il s'agit d'un grand poète, cette gloire s'accroît encore davantage : car le grand poète est un peu un immortel, et c'est aux environs de sa mort que, cygne, il trouve ses plus beaux chants, ses plus nobles et ses plus éternels aveux de douleur. Mais ceci est un cas extrêmement rare, parce qu'il n'y a pas, nécessairement, même un grand poète par siècle.

Enfin, s'il s'agit d'un poète de second ordre, d'un bon poêle, comme était François Coppée, alors il devient évident que le silence eût été souhaitable à partir du jour où la voix, un peu cassée, révèle quelle n'a plus cette fraîcheur acide de la jeunesse, qui était son charme le plus certain, encore que malheureusement trop banal.

Un grand écrivain, lorsque cette fièvre, cette crise de jeunesse et de vers est passée, retrouve des consolations très belles et des compensations autrement satisfaisantes dans le noble labeur de la prose : cet instrument d'une probité insoupçonnable lui cède alors tous ses secrets, il s'aperçoit de ce qu'on peut faire avec les mots, avec les phrases, avec les grandes idées, avec la profonde et sérieuse musique de la période.

Idéologue, romancier, historien, critique, annaliste, fantaisiste, il constate enfin que la rime n'est pas tout, qu'elle est

LE POÈTE SENTIMENTAL jZ

même, au fond, un balbutiement, et que derrière ses faciles réussites s'étend un monde de recherches verbales et philosophiques dont l'exploration est infinie et promet à celui qui s'y engage de la découverte, de la surprise, du travail, du bonheur intellectuel et de la beauté pour bien plus longtemps, hélas! que sa vie d'homme, si extrême qu'il la prolonge.

François Coppée n'était pas un grand écrivain. C'était un honnête homme, d'un spiritualisme un peu naïf et d'un cœur tendre qui voulait se prouver à lui-même qu'il pouvait persister après les Humbles et les Intimités. Les qualités essentielles qui font l'écrivain original lui manquaient : le style, entre toutes. Il n'avait point cet accent souverain ou étrange qui, lorsqu'il anime une œuvre, l'impose à l'attention. Ses trouvailles de mots, ses divinations d'expressions étaient courtes : il parlait un peu trop comme tout le monde.

Soyez certains que c'est le style seul qui a manqué aux œuvres de François Coppée pour les rendre durables, car elles avaient, d'un autre côté, l'avantage de représenter un idéal. Et cet idéal, c'est celui d'une certaine fraction, honnête, de la bourgeoisie de notre temps.

Rester de braves gens, garder une certaine santé intellectuelle, un certain bon sens qui vous défend des paradoxes brillants mais dangereux, soutenir la société actuelle, et cela en respectant ce qui la conserve et la défend essentiel-

lement : l'armée, la religion (en tant que dogme répressif et que consolation de l'âme, pas du tout en tant que métaphysique), la famille avec ses vertus moyennes et ses traditions reconnues : tel est, en ses grandes lignes, l'idéal que François Coppée a incarné, puis défendu plus tard tant il avait conscience de l'incarner. C'est celui de tous les hommes qui, ayant eu à vingt ans, avec la méfiance de la culture philosophique et de la liberté intérieure, le culte de la sentimentalité gentille et bêta, le goût du chahut, du libertinage léger, des satisfactions de la vanité, se retrouvent entre trente et quarante ans mûrs de force parce que les nécessités de la vie pratique les ont brutalement amenés vis-à-vis de l'ancestrale et profonde vérité de la nature. Sentimentaux, ils le sont restés, tout en devenant égoïstes; et conservateurs ils s'avèrent parce qu'ils ont quelque chose, chacun personnellement, à conserver : mais non point que leur calme réflexion leur ait fait connaître que la tradition, avec ses absurdités apparentes, est la foncière sagesse d'une race, son gage de durée en face de l'Histoire.

Honnêtes, ils le sont toujours restés, parce que... Ici je m'arrête, je n'ose creuser davantage dans le sens du pessimisme. J'aime mieux croire (d'autant que c'est probablement vrai) que c'est leur véritable, leur profonde beauté humaine, cette qualité-là.

Toute l'œuvre de François Coppée reflète cet idéal, dis-je,

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