‹ Figures d'Opéra-Comique: Madame Dugazon, Elleviou, les GavaudanChapitre 5 sur 7 · MADAME GAVAUDAN · texte numérisé non relu

MADAME GAVAUDAN

Je vais maintenant parler de Mme Gavaudan, et tout d'abord, à cause de son tour rapide et précis, reproduire la notice qui, peu de jours après sa mort, parut sur cette charmante artiste dans la Revue et Gazette musicale :

' La mort, disait ce journal à la date du 30 juin 1850, vient de frapper cette actrice célèbre, qui fut longtemps une des étoiles de TOpéra-Gomique. EUe était née à Paris en 1779 et s'appelait Mlle Maigret; ce fut en 1798 qu'elle débuta au théâtre Favart, alors en concurrence avec le théâtre Feydeau. Elle y tint d'abord l'emploi des jeunes Dugazons, Gommé Mlle Mars, ell produisit peu de sensation dans ses débuts, mais son talent se forma peu à peu, et, dans son genre aussi, elle devint une actrice inimitable. Sa voix était facile, mais ne lui permettait pas d'aspirer aux grands effets qui caractérisent la cantatrice. Sa physionomie pleine d'expression, de finesse, de malice, son intelligence exquise, suppléèrent aux dons qui lui manquaient. Sa supériorité se montra dans une foule de rôles anciens et nouveaux, dans les Événements imprévus, VAmi de la Maison, le Diable à Quatre^ F Amhnt jaloux^ Euphrosine et Coradin, Jean de Paris, Joconde, Jeannot et Colin, le Petit Chaperon rouge, le Frère Philippe, etc. En 1823, elle prit sa retraite avec la pension de sociétaire. Elle avait épousé Gavaudan, qui, du théâtre ^Feydeau, n'avait pas tardé à passer au théâtre Favart. De ce •mariage naquit Mme Rimbault, cantatrice formée par les

leçons de Garcia, qui se produisit avec un grand succès au Théâtre*-ltalien et dans les concerts. Mme Gavaudan n*étàit pas seulement charmante sur la scène : elle avait beaucoup d*esprit et causait avec infiniment de verve et de grâce ; elle racontait surtout de la manière la plus originale. Déjà très* avancée en âge, elle avait conservé sa taille cambrée, sa démarche alerte; son visage avait vieilli, mais ses yeux n*a-> vaient rien perdu de leur vivacité, de leur éloquence. Elle avait eu pour modèles la fameuse Garline NivelonetMmeSaint- Àubin; Mlle Darcier est Tactrice qui, de nos jours, rappelle le mieux ses traditions.

J'ai dit, et on le voit, que cette notice était très-précise. Je crois cependant qu'en certains points elle pèche par l'exactitude. Mais les documents contemporains manquant d'une façon presque absolue, il est difficile de rectifier les erreurs au sujet de Mme Gavaudan. Ainsi, divers biographes l'ont fait naître en 1779, et lui ont donné pour nom de demoiselle celui de Maigrot. Fétis avait fait ainsi, dans la première édition de sa Biogi^aphie universelle des musiciens, s'appuyant sur les registres de l'Opéra-Comique, à l'exactitude desquels il devait croire; mais il a rectifié dans la seconde édition, s'autorisant d'une notice publiée par M. Ed. de Manne, d'après des documents inédits, dans la Nouvelle biographie générale de MM. Didot. M. de Mann.e dit en effet que « Mme Gavaudan (Alexandrine-Marie-Agathe Ducamel, et non Maigrot^ comme le dit M. Fétis), née à Paris le 18 septembre 1781, est morte à Passy le 24 juin 1850 ». Un recueil du temps, YIndicateur dramatique (pour l'an vu), donne pourtant bien, lui aussi, à Mme Gavaudan le nom de Mlle Maigrot, mais il faut penser que ce nom était un surnom de la famille de la jeune artiste, et l'affir-

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mation de M. de Manne est assez absolue pour qu'il semble qu'on lui puisse accorder créance.

D'autre part, M. de Manne ajoute que Mme Gavaudan «avait débuté en 1798, peu de temps après son mariage, au théâtre Favart », et ici encore nous trouvons des contradictions. Le petit recueil que je viens de citer, Ylndicateur dramatique, enregistre bien, au milieu de beaucoup d'autres, le début de la jeune artiste en 1798 ; mais voici comme il le fait : « La citoyenne Maigrot (a débuté) dans le rôle d'Emilie des Événements imprévus. Elle est restée au théâtre et se nomme à présent la citoyenne Gavaudan ; elle confirme l'opinion que ses débuts avaient laissé concevoir d'elle ».

Ceci paraît bien clair : la débutante s'appelait Maigrot, elle débutait dans les Événements imprévus, et devenait ensuite Mme Gavaudan. Mais voici que je trouve dans un journal quotidien de théâtres, le Cour^ rier des Spectacles du 5 prairial an vi, le compte rendu du début de « la citoyenne » Gavaudan, qui avait eu lieu la veille, non dans les Événements imprévus; mais dans Euphrosme et Coradin, Il y a là, on le voit, une confusion singulière et dont, à distance de trois quarts de siècle, il est impossible de se tirer. Je ne l'essayerai donc pas, et je me bornerai, seule chose vraiment intéressante, à reproduire ici l'article, d'ailleurs assez mauvais, que le Courrier des Spectacles consacrait à l'apparition de Mme Gavaudan sur la scène de Favart :

La citoyenne Gavaudan a débuté hier dans Euphrosine et Coradin f par le rôle de la comtesse d^ Arles ; celte actrice a une belle voix et de beaux moments de déclamation que secondent un port aisé, une démarche iière et une taille avan*

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tageuse. Elle s'est d'abord très-bien annoncée à la scène, et les applaudissements ont redoublé quand on a vu que sa voix et sa manière de l'employer répondaient à rintelligence de son geste. Cependant ce dernier laisse à désirer, quelque-» fois il n'est pas fini, d'autres fois il est trop abandonné; défauts qui disparaissaient dans les grands morceaux, qu'elle a fort bien saisis. On doit dire encore qu'il est des effets essentiels qu'elle a omis dans son jeu; le second acte, par exemple, s'ouvre par trois ou quatre mesures caractérisées, sur lesquelles elle doit paraître brusquement, la nature de la musique l'indique et l'exige; cependant il y a eu à la scène un moment de vide, qui, quoique très-court, n'en a pas moins été sensible. Il faut aussi que cette actrice modère l'exprès* sion de sa physionomie, et qu'elle prenne garde aux prononciations finales de quelques mots qu'elle traîne quelquefois d'une manière affectée; enfin l'on doit dire, malgré les défauts que Ton vient de relever, que les moments les plus intéressants du superbe rôle de la comtesse d'Arles ont été trèsbien rendus par la citoyenne Gavaudan, à laquelle les grands emplois sérieux paraissent convenir. Le public a semblé désirer la voir dans d'autres rôles non moins importants et non moins difficiles que celui dans lequel elle vient de débuter avec beaucoup de succès.

On voit que l'appréciation du Courrier des Spectacles était un composé de miel et de vinaigre, mélangé selon la formule. Nous verrons que la jeune actrice n'en conquit pas moins, et avec rapidité, une position brillante au théâtre Favart. Mais avant de voir ce que disaient d'elle les ouvrages spéciaux du temps, je vais faire connaître l'opinion d'un écrivain fort expert en matières théâtrales, Eugène Briflault, que j'ai cité au sujet de Gavaudan et qui, dans le Dictionnaire de la Conversa-tion et de la Lecture, s'exprimait ainsi sur le compte de madame Gavaudan, dont il avait été le contemporain :

. Mme Gavaudan fut élève d'Hérold père (1) et débuta en 1798 au théâtre Favart, dans les jeunes rôles des dames Dugazon et Saint-Àubin, Malgré sa grâce» sa gentillesse et ses ma* nières naïves, la faiblesse de sa voix, qu'elle conduisait toutefois avec assez d'agilité; fixa d*abord légèrement l'attention; mais d'heureuses dispositions, fortifiées d'un travail assidu, en firent bientôt l'un des premiers soutiens de TOpéra-Comi* quel Elle en devint sociétaire après la réunion des deux troupes au théâtre Feydeau (2)« Son talent varié, tout plein de gentillesse, lui permettait d'aborder avec un égal succès les soubrettes, les Agnès, les pages, les garçons villageois, les dames de la halle et celles de la haute société, et d'être tour à tour Agathe dwcis F Ami de la Maison, Antonio dans Richard Cœur-de-LioD, Margot dans le Diable à Quatre, le page dans Françoise de Foix et dans Jeaa de Paris, Fanchette dans Jes Deux Jaloux, Jeannette dans Joconde, Colette dans Jeannot et Colin, Rose d'Amour dans le Petit Chaperon rouge, rôles qu'elle créa presque tous avec une grande supériorité...

L'auteur de Tarticle inséré sur madame Gavaudan dans la Biographie universelle et portative des Contempo^ rains, s'exprimait presque dans les mêmes termes :

On remarqua que Mme Gavaudan avait de la grâce, de

la gentillesse, une voix faible et peu étendue, mais agréable et assez flexible, enfin d'heureuses dispositions qu'elle gâtait par quelque penchant à la minauderie ; mais un travail assidu la rendit en peu d'années l'un des talents les plus agréables de rOpéra-Comique... Elle portait avec un égal succès le corset d'une Agnès de, village, l'habillement d'un jeune garçon, la robe d'une petite maîtresse, Téventaire d'une dame de la halle et le tablier d'une soubrette... Le seul reproche qu'on ait été peut-être en droit de lui faire, c'était de viser trop à l'effet, de montrer des intentions trop marquées et d'affecter trop le naturel.

(i) C'est la première et la seule fois que se produit ce renseignement intéressant.

(2) C'est-à-dire en même temps que son mari^

Voyons maintenant ce que disaient les annalistes. L'un d'eux, le rédacteur de YAnnée théâtrale (pour Tan xi), s'exprime ainsi : — t On dirait que c'est pour elle que l'Opéra -Comique est descendu de quelques tons pour arriver à celui du Vaudeville. Elle a contribué au succès de tous les petits ouvrages de ce genre» qui ont été donnés depuis peu à ce théâtre. On y aime beaucoup sa jolie figure, sa jolie voix, sa jolie tenue. »

La voix était mince, mais flatteuse. L'auteur de la Lorgnette des Spectacles disait en 1802 de madame Gavaudan : — < Une jolie figure, de la gentillesse, une voix agréable, quoique faible, voilà les qualités qui font de cette très-jeune femme, sinon un premier sujet, du moins une actrice assez intéressante. Nous lui conseillons d'éviter soigneusement le genre de la minauderie, pour lequel elle paraît avoir quelque penchant ; elle joue et chante le vaudeville avec un talent particulier. »

Passons à YOpinion du Parterre^ dont l'auteur pseudonyme semblait ressentir une vive sympathie pour la toute charmante madame Gavaudan ; et il faut remarquer que cet écrivain, qui signait Yalleran, n'était autre que Lemazurier, souffleur, archiviste et historien de la* Comédie-Française, lequel était, en même temps qu'un fin lettré, un critique délicat, et se connaissait en vrais artistes. Voici pour l'an xui (1804) :

Les spectateurs assidus de rOpéra-Comique font un accueil aimable à cette jeune actrice; elle en paraît aimée, et je crois qu*elle le mérite. Gomme son mari, elle n'a que des moyens très-faibles : c'est une jolie miniature qu'un souffle pourrait anéantir. Ses yeux et sa figure annoncent de l'esprit et ne doivent pas être trompeurs, car eile en met dans son jeu; aussi est-elle bien placée dans les sounrettes. L'Opéra-Comi-*

qae tomberait pourtant avec rapidité s'il n'avait que des cantatrices aussi fluettes. La première qualité requise pour chanter Topera, c'est d*avoir autre chose qu'une voix de boudoir»'

En 1806, récrivain n'a que ces quatre lignes, fort aimables :

Mme Gavaudan obtient de jour en jour plus de succès ; elle s'élève à mesure que d'autres déclinent ; mais quoique cette jeune actrice soit assez jolie, on ne peut la comparer cependant qu'au roseau que le moindre vent peut abattre.

L'année suivante, 1807 :

Mme Gavaudan va de succès en succès. Il serait impossible déjouer mieux le petit rôle d'Antonio de Richard ^ et d'être plus naïve, plus aimable qu'elle dans celui de Betzi du Roi et Je Fermier. Si l'on pouvait obtenir d'elle que sa prononciation fût plus nette et plus distincte, ou aurait peu de chose à' lui demander. Son talent est enchanteur, quoique un peu fra* gile; sa voix a peu de force, mais on ne peut la rendre responsable d'un tort de la nature.

Enfin, en 1810 :

Mme Gavaudan augmente chaque jour le nombre de ses partisans; rien n'égale sa grâce naïve et piquante, sa malice enfantine, son jeu naturel et comique ; toutes ces qualités lui ont mérité. le plus grand succès à la reprise du Diable à Quatre, Chargée du rôle de Margot, qui semble avoir été fait exprès pour elle par Sedaine, Mme Gavaudan a fait autant de plaisir dans le simple costume qu'elle porte au premier acte, que sous les riches habits d'une financière dont elle est revêtue au troisième. Il est impossible de chanter avec plus de grdce, et en môme temps d'une manière plus comique, ces couplets dont la coupe originale porte bien le cachet de Sedaine :

Je n'aimais pas le tabac beaucoup, etc.

Je dois même ajouter que le joli filet de voix de Mme Ga-. vaudan suffit très-bien à la grande scène du troisième acte qui commence par ;

Où suis-je? Est-ce que je sommeille?

Margot, ce n'est pas là ton modeste séjour...

Une cantatrice plus robuste ne s- en tirerait pas mieux.

Et il faut noter que plus elle allait, plus Mme Gavaudan obtenait de succès. Nous venons de le voir par les lignes qui précèdent, nous allons le voir encore par les lignes qui suivent, écrites pourtant vingt ans après ses débuts; et loin d'être obligée de changer d'emploi, comme il arrive aux artistes qui prennent des années, on ne voulait voir qu'elle dans celui qu'elle avait adopté. Voici donc comme on en parlait en 1818 ;

Madame Gavaudan :^ vive, piquante et jolie ; elle met dans tous ses rôles une grâce, une finesse, un naturel, qui ressemblent à la grâce, à la finesse, au naturel de Mlle Mars; aussi les compare-t-on toujours ensemble ; elle donne du prix au plus petit mot, du sel au couplet le plus médiocre, du charme à tout ce qu*elle dit ; c'est pourquoi son emploi est constamment demeuré sans partage, si j'excepte le rôle de la petite Margot du Diable è Quatre^ dans lequel Mmes Regnault et Boulanger se sont tour à tour plus ou moins infructueusement efforcées de nous rappeler la gentillesse de Mme Gavaudan ; elle est toujours en effet si piquante dans la petite scène de la prise de tabac, que je la représente à ce moment même (1).

(i) Almanach des Spectacles, par K. et Z., 1818. — Le succès de Mme Gavaudan fut en effet si considérable dans ce rôle de Margot, qu'elle le joua jusqu'à la fin de sa carrière, et qu'on en fit, dans son

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De même que Gavaudan était comparé à Talma, sa femme, on le voit, était volontiers comparée à Mlle Mars. C'est que tous deux ayant, au point dé vue général, les mêmes défauts, avaient fait en sorte d'acquérir les mêmes qualités. Leur voix à tous deux était faible, trop faible pour l'Opéra-Comique, et cependant ils s'en servaient avec tant de goût que, l'étoffe en étant d'ailleurs agréable, quoique légère, on ne songeait pas trop à leur faire un reproche de ce manque de moyens naturels. Tous deux aussi, péchant de ce côté, s'étaient attachés aux qualités de la scène, et avaient

costume du Diable à Quatre, une foule de portraits. L'auteur de Talmanach en question en donne un, comme il le dit ; mais il y faut chercher plutôt, je crois, la ressemblance du personnage que celle de l'actrice. Cette vignette, enluminée avec beaucoup de soin, esi charmante cependant : Margot est représentée en pied; le visage est fin, élégant, la physionomie éveillée et mutine ; le costume se compose d'une robe à longues raies, avec la taille sous les bras; les manches sont longues; le corsage, à moitié décolleté, est couvert par un grand fichu à fleurs, tandis qu'un grand tablier descend presque jusqu'au bas de la jupe, assez courte pour laisser voir une jambe fine, chaussée d'un petit soulier mignon ; sur la tête, une coiffe de paysanne gracieuse, posée avec goût.

n existe un autre petit portrait, très-joli aussi, de Mme Gavaudan dans son costume de JoconJe. Ici elle n'est représentée qu'à micorps, et la ressemblance paraît très-exacte. Le petit bonnet de Jeannette encadre merveilleusement la tête fine et distinguée de l'artiste, sur le front de laquelle ses cheveux retombent en boucles légères et soyeuses ; la bouche est mignonne, le nez élégant, les sourcils sont bien arqués, les yeux pétillent d'esprit; la robe, décolletée à la vierge, laisse entrevoir une poitrine charmante. Ce portrait, finement fait, est signé : Jacques, et gravé sur acier par Saint-Aubin. U accompagne V Annuaire dramatique de 1818, et c'est celui-là qu'un excellent artiste, M. Masson, a reproduit presque exactement dans l'eauforte qui accompagne la présente notice.

tâché de racheter leur insuffisance relative comme chanteurs par un grand talent de comédiens. Tous deux enfin avaient complètement réussi sous ce rapport, réussi à ce point qu'ils semblaient avoir transporté en quelque sorte, à TOpéra-Comique, les types des deux plus grands artistes dont pût alors s'enorgueillir la Comédie-Française : Talma et Mlle Mars. Ce n'était pas là sans doute un mince mérite, et bien peu de nos chanteurs actuels, si complètement insoucieux, souvent même si ignorants des exigences de la scène, seraient en état de l'acquérir (1).

(1) Aussi les deux excellents artistes étaient-ils également fêtés en province et à Paris. Au commencement de l'an zii, à partir du 2 brumaire (octobre 1803), tous deux prirent un congé de quelques semaines pour aller donner des représentations dans les départements « particulièrement à Nîmes, où Gavaudan avait passé ses premières années. Dans son numéro du 22 brumaire, le Courrier des Spectn^ des publiait la pièce de vers suivante, qui lui était adressée de cette Tille, et qu'il donnait sous ce titre : Vers à Monsieur et Madame Gâ' yaudaD, après la représentation du Délire :

Notre scène en ce jour est par tout embellie :

Rendons hommage aux favoris

Du dieu des arts et de T^lie, Qui pour nous visiter ont déseité Par^s.

De leur chant quelle est l'harmonie !

Dans Clara, dans Versac, l'aimable étourderie! Gomme Azor est touchant ! partout quelle gaîté !

Quelle grâce ! quelle folie l Gloire au Talma nouveau dont le geste brûlant

Trouble notre âme et la déchire :

Pour lui, pour uoustojt est délire,

Charme parfait du vrni talent!

Mais Gavaudan naquit dans cette ville heureuse; E)t Nismes, au milieu de ces jeux triomphans,

Est comme une mère orgueilleuse

Qui voit couronner ses enfans.

Un mois plus tard, Gavaudan et sa femme faisaient leur rentrée |f

. C'est à ces qualités rares, rares surtout lorsqu'elles sont poussées à ce point de perfection, et singulièrement prisées du public de TOpéra-Comique, que Gavaudan et sa femme durent de fournir une carrière si ,brillante et de laisser après eux un nom presque célèbre. Aussi conçoit-on qu'ils fussent recherchés d'une façon toute particulière par les auteurs, et que ceux-ci s'empressassent de leur offrir des rôles. J'ai déjà donné une liste de ceux créés par Gavaudan ; en ce qui concerne sa femme, je citerai les ouvrages suivants, dans lesquels elle fit d'importantes créations : le Magicien sans magie^ Lully et Quinault^Jocondej deNicolo; l' Enfant prodigue j r Échelle de soie^ de Gaveaux ; la Journée aux Aventures^ Gabrielle d'EstréeSy le Prince troubadour^ de Méhul ; Jean de Paris, le Calife, de Boïeldieu; le Rendes vous supposé ou le Souper de famille j les Maris garçons , de Berton ; la Jeune Prude, de Dalayrac ; Edmond et Caroline, de Frédéric Kreubé; r Héritier de Paimpol, de Bochsa; les Oies du frère Philippe, de Dourlen ; Chimère et Réalité^ de Blangini ; V Auberge de Bagnères, les Aubergistes de qualité, de Catel ; le Sceptre et la Charrue, d'Alexandre Piccinni ; les Rosières, d'Hérold ; les Rivaux de village, de Lemière de Corvey ; le Nègre par amour, de Villeblanche ;

rOpéra-Comique, et voici comment le même journal rendait compte de cette soirée, dans laquelle ils avaient joué Euphrosine et Coradin et les Evénements imprévus : — « Quelque riche que soit ce théâtre en acteurs, on aime à y voir tout entière cette réunion qui en forme Tensemble le plus parfait qu'il y ait à Paris. M. et Mme Gavaudaù y ont reçu hier l'accueil le plus flatteur. Gavaudan, applaudi à plusieurs reprises dès qu'il a paru, Ta été constamment daqs le cours de la représentation. Son épouse, applaudie de même à son entréOp Va encore été davantage au second acte des Evénements imprévus, qu'elle ouvre seule. » ^

la Fenêtre secrète^ de Batton ; le Présent de noces ou le Pari, de Berton fils, etc.

A ces ouvrages, il faut ajouter ceux-ci, dans lesquels elle jouait avec son mari : Avis aux femmes, Un quart d^heure de silence, de Gaveaux; Léonce ou le Fils adoptif^ Jeannot et Colin, le Billet de Loterie, les Deux Maris, de Nicolo ; Lina ou le Mystère, de Dalayrac ; Joseph, de Mé«hul ; la Dupe de son art, PhilocUs, de Dourlen ; le Faux lA)rd, leSigisbéeoxx le Fat puni, dePiccinni fils ; Ninette à la cour, de Berton fils; Marguerite de Waldemar, de Gustave Dugazon ; les Noces de Gamache, de Bochsa ; Bayard à la Ferté, de Plantade; Milton, de Spontini; Edouard on le Frère par supercherie, de Camille Barni ; Bayard à Mézières^ le Béarnais^ l'Opéra au village, Henriette et Ver* seuil, le Diable à Quatre, de Solié ; le Séjour militaire, premier ouvrage d'Auber... Enfin, à tous ces rôles nouveaux, déjà si nombreux, il faudrait encore ajouter ceux que madame Gavaudan reprit, souvent avec tant de bonheur, dans le cours de sa carrière : le Roi et le Fermier^ la Fée Urgèle, Richard Cœur-de-Lion, les Événements imprévus, Euphrosine et Coradin, On ne s*avise jamais de tout, Raoul Barbe-Bleue^ le Comte d'AU bert.., mais on n'en finirait pas, si l'on voulait tout citer.

Quelques-uns de ces rôles sont restés des types, dans lesquels Mme Gavaudan s'est montrée particulièrement aimable et charmante. Ainsi celui de Benjamin dans Joseph^ où elle déployait une sensibilité expressive; celui de Jeannette dans Joconde, qui la faisait voir pleine de grâce, de gentillesse et d'ingénuité ; celui du page OUivier, de Jean de Paris, où elle était espiègle et fine; et encore celui de Margot dans le Diable à Quatre:^

OÙ elle se montrait vive, pétulante, pleine de verve, de crânerie et d'entrain. Ce dernier lui fit une sorte de célébrité, et Ton peut dire que pendant plus de vingt ans le public ne se lassa jamais de le lui voir jouer (1).

Ce qui prouve bien, d'ailleurs, la supériorité de Mme Gavaudan, c'est que, dans une carrière qui n'a guère duré moins de vingt- cinq ans (puisque, ayant débuté dans les premiers mois de 1798, elle prit sa retraite le 19 décembre 1822), elle a tenu toujours sa place ^t ne s'est laissé jamais éclipser par aucune des artistes

(1) Puisque j'ai parlé si souvent du Diable à Quatre^ qui avait pour sous-titre : ou la Femme acariâtre^ c'est le lieu de rappeler ce^e plaisanterie, mise en cours par le Courrier de l'Europe^ lors de l'apparition de l'ouvrage.

{Dialogue entre deux époux,)

LA FEHHE.

Je veux à l'Opéra- Comique Que vous me conduisiez ce soir; Le Diable à Quatre, quoique antique, Est, dit-on, très-piquant, très-agréable à voir.

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