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j'ai passé ma vie avec des libres penseurs qui étaient des esprits charmants et de fort honnêtes gens. J'ai vécu avec des indifférents, des sceptiques, athées, des bouddhistes. J'ai eu souvent, des Juifs, des conversations très intéressantes et très cordiales. Le seul homme qui m'ait toujours inspiré une invincible répugnance, c'est Renan... Quand Victor Hugo me proposa de me faire dîner avec lui, je déclinai l'invitation poliment en disant mon sentiment au poète qui, au fond, était ■de mon avis.
Cet homme, en effet, m'a toujours paru l'incarnation complète d'un type pour lequel j'éprouve un insurmontable éloignement : le mauvais prêtre, celui
qui a conservé toutes les allures extérieures du prêtre, et qui poursuit d'une haine à la fois doucereuse et atroce la Religion qu'il a reniée! (( De tous les venins connus, disait Saint-Victor, le fiel de cuistre est le plus violent. » En écrivant ceci, Saint-Victor pensait sans doute à Renan.
11 n'y a rien chez Renan du grand révolté, du blasphémateur audacieux qui lève un poing menaçant vers le ciel, pour protester contre les iniquités de la terre, rien de Jean Huss ou de Luther. Avec ses affectations d'artiste, il resta toujours le « monsieur prêtre » en rupture de sacerdoce.
Optimi pessima corruptio. Les qualités du prêtre, la réserve et la prudence, deviennent, chez celui qui tourne mal, de l'hypocrisie et de la fourberie. Renan était ainsi. L'homme cauteleux et dissimulé n'avançait pas un mot sans des restrictions qui le détruisaient ; il regardait son interlocuteur avant de se décider à parler dans un sens ou dans un autre.
Cet échappé de séminaire, qui n'avait pas consenti à obéir au Christ, avait devant les puissants du jour des platitudes de bedeau, comme il avait devant les spectacles de la vie, des étonnemenls de badaud. Un bedeau badaud, c'était tout lui : « Jocrisse dans un bénitier » a dit le sculpteur Préault.
L'homme était, cependant, par certains côtés, d'un habileté incontestable, d'un savoir faire étonnant. Il a ébloui les imbéciles avec sa « science » ; il a affolé les snobs avec son « dilettantisme ».
Or, voulez-vous avoir un échantillon de la méthode scientifique de Renan?
L'auteur de VAnteclirist a décrit l'arrivée de saint Paul à Rome et raconté les premiers progrès de l'idée chrétienne, avec l'accompagnement ordinaire des il se pourrait et des peut-être. Il s'agit maintenant de la mort de l'apôtre.
(( Il n'est nullement impossible que la fin du grand apôtre ait été tout à fait ignorée. Dans la course que certains textes lui attribuent du côté de l'Occident, un naufrage, une maladie, un accident quelconque purent l'enlever. Gomme il n'avait pas en ce moment autour de lui sa brillante couronne de disciples, las détails de sa raori seraient restés inconnus; plus tard, la légende y aurait suppléé en tenant compte, d'une part, de la qualité de citoyen romain que les Actes lui donnent, de l'autre, du désir qu'avait la conscience chrétienne d'opérer un rap})rochement entre lui et Pierre.
(( Certes, une mort obscure pour le fougueux apôtre a quelque chose qui vous sourit. Nous aimerions à rêver Paul sceptique, naufragé, abandonné, trahi par les siens, seul, atteint du désenchantement
de la vieillesse ; il nous plairait que les écailles lui fussent tombées une seconde fois des yeux, et notre incrédulité douce aurait sa petite revanche si le plus dogmatique des hommes était mort triste, désespéré, (disons mieux), tranquille sur quelque rivage ou quelque route de l'Espagne, en disant, lui aussi : Ergo erravi. »
Ainsi, en face d'un des points les plus intéressants de l'histoire chrétienne, le martyre de Saint Paul, Renan confesse qu'il ne sait absolument rien. Paul a été martyrisé à moins qu'il ne soit mort autrement. Et de cette hauteur de science que M. de la Palisse eût atteinte sans quitter son fauteuil et sans ouvrir un livre, de cette hauteur de science, Renan s'élance dans le bleu et nous esquisse son petit château en Espagne. Il nous confie ce qui lui plairait le mieux, à lui Renan, et mesurant à sa taille le grand apôtre des gentils, il montre le croyant intrépide ayant du vague à l'âme et se prenant à douter. Remarquez que cela ne repose absolument sur rien, mais Renan croit qu'un Saint Paul désabusé ferait bien dans le paysage, et il nous le dit.
De tels procédés sont tout simplement écœurants. Qu'un savant en arrive à des convictions entièrement contraires aux dogmes catholiques, qu'après de patientes études, il formule ses convictions, qu'il
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nie, qu'il blasphème même, c'est le droit de ce savant de chercher la Vérité et d'atfirmer cette Vérité quand il croit l'avoir trouvée. Mais l'indignation vous prend quand un homme se permet de toucher aux plus graves problèmes qui préoccupent l'âme humaine, qu'il remue les plus terribles questions, qu'il trouble les faibles séduits par ses allures de docteur, pour arriver à vous dire comme conclusion: « Vous savez, c'est comme cela, à moins que ce ne soit autrement; en tous cas, voilà comme j'aimerais que cela soit... »
Ces exercices de haute fantaisie sont la plus sinistre de toutes les farces. Il est juste de parler quand on croit savoir. Il peut même y avoir parfois quelque chose de grand par certains côtés à assumer la lourde responsabilité de s'élever seul contre la croyance universelle et l'autorité d'une Eglise. Mais entrer au saint lieu pour y fariboler et faire des culbutes est incontestablement d'un goût douteux. Si, en quelque procès célèbre, un témoin interrompait tout à coup l'audience pour proclamer ce que sa conscience lui assure être la vérité, on l'écouterait ; et, se trompât-il, on lui saurait gré d'avoir manifesté l'opinion de sa conscience. Mais l'accueil serait tout différent pour le fantaisiste qui troublerait le recueillement des juges et l'attention
de l'auditoire pour venir avec force circonlocutions déclarer qu'il ne sait rien.
— (( Si vous ne savez rien, taisez-vous », dirait le président...
Le dilettantisme, chez Renan, est à la hauteur de la méthode scientifique. Ce dilettantisme devant lequel il fut si longtemps de bon goût de se pâmer consistait, par exemple, à plaindre Judas, ce pauvre Judas chez lequel V administrateur avait tué l'apôtre, le pauvre Judas dont la folle envie de quelques pièces d'or avait fait tourner la tête (expressions textuelles de la Vie de Jésus).
Un autre personnage de prédilection de Renan, pour lequel il éprouve des sympathies manifestes, c'est Néron, ce pauvre jeune homme {V Antéchrist, page 314, ligne 13).
Je ne sache point de portrait plus intéressant, non pour le portrait lui-même, mais pour la façon dont il a été exécuté que ce portrait de Néron sur lequel Renan se reprend à vingt-cinq fois. A peine a-t-il mis un mot sur le monstre qu'il se reprend, qu'il s'accuse mentalement du crime de lèse-majesté; s'il écrivait sur des tablettes de cire, il effacerait avec sa langue les passages attentatoires au « divin Néron ». Du moins, avec ces réticences, ces rétractations, ces atténuations, ces néanmoins dont il a le
secret, s'elTorce-t-il d'amortir, d'éteindre, d'affaiblir les tons un peu vigoureux : « On ne peut pas dire précisément que le malheureux manquât de cœur ni de tout sentiment du bien et du beau. Loin d'être mcapable d'amitié, il se montrait souvent bon camarade, et c'était \k justement ce qui le rendait cruel', il voulait être aimé et admiré pour lui-môme et s'irritait contre ceux qui n'avaient pas avec lui ces sentiments. La principale cause de sa haine contre Thraséas fut qu'il désespéra d'obtenir son affection. »
Voyez- vous ce tigre bénévole disant à Thraséas : « Veux-tu jouer avec moi » et le tuant parce que l'autre ne veut pas l'aimer ? Marat aussi, celui que Camille Desmoulins appelait également le « divin Marat)), s'écriait : «La Fraternité ou la Mort! y>
L'incendie de Rome ! Mais c'est un acte indispensable. Néron voulait rebâtir Rome. Commentvouliezvous qu'il fît? Pour exécuter ses plans, Néron, d'après Renan, n'avait réellement qu'un moyen : l'incendie.
(( Qu'on ne dise pas qu'avec son pouvoir il avait des moyens plus simples que l'incendie pour se procurer les terrains qu'il désirait. Le pouvoir des empereurs, sans bornes en un sens, trouvait d'un autre côté bientôt sa limite dans les usages, les préjugés d'un peuple conservateur au plus haut degré de ses monuments religieux. Rome était pleine de
sanctuaires, de lieux saints, d'orœ, d'édifices qu'aucune loi d'expropriation n'aurait pu faire disparaître. César et plusieurs autres empereurs avaient vu leurs desseins d'utilité publique, surtout en ce qui concerne la rectification du cours du Tibre, traversés par cet obstacle. »
Nous avons vu Néron bon camarade, un peu brutal peut-être (mais après tout, pourquoi Thraséas ne l'aimait-il pas?), nous avons vu Néron bienfaiteur de Rome malgré les préjugés et pratiquant la grande expropriation. Voici maintenant Néron amoureux ; nous entrons au pays du rose.
(( Et disons-le, en effet, quelque singulier que cela puisse paraître, on conçoit que malgré tout les femmes l'aient aimé!... Elles (les femmes) sont surtout indulgentes pour l'artiste égaré par l'ivresse de son art, pour un Byron victime de sa chimère et poussant la naïveté jusqu'à traduire en actes son inoilensive poétique... »
Renan imite ces femmes qu'il imagine amoureuses du (( naïf )) Néron; il prend carrément parti pour l'impérial artiste « épris de sa chimère ». Tandis que llamboient dans les allées du Colysée ces torches vivantes qu'on nommait des chrétiens, tandis que tombaient les vierges le corps ouvert par la griffe d'un lion, quelque esclave peut-être s'enfuyait pour ne pas voir et pleurait dans un coin de Rome. Renan
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s'approche volontiers de ces résines humaines qu'on aperçoit brûlant encore dans le lointain des siècles écoulés; il se penche curieusement pour regarder dans l'arène dont le sable fln est mouillé de sang, mais ce n'est ni pour maudire les bourreaux ni pour bénir les victimes. Ce baptisé est avant tout préoccupé de l'esthétique que pouvaient avoir en leurs crispations suprêmes ses frères et sœurs en Jésus- Christ. Ecoutons-le nous communiquer en son langage les sentiments que lui inspirent ces agonies effroyables, ces supplices d'un raffinement inouï et ces héroïsmes plus étonnants encore que les cruautés des tortionnaires.
« Ce jour fut également celui où se créa , par une antithèse étrange, la charmante équivoque dont l'humanité a vécu des siècles et, en partie, vit encore. Ce fut une heure comptée au ciel (?) que celle où la chasteté chrétienne, jusque-là si soigneusement cachée, apparut au grandjour devant cinquante mille spectateurs, et posa comme en un atelier de sculpteur dans l'attitude d'une vierge qui va mourir. Habitué à marcher toujours à la tète de son siècle dans les voies de l'inconnu, Néron eut, ce me semble, la primeur de ce sentiment et découvrit, en ses débauches d'artiste, le philtre de l'amour de l'esthétique chrétienne. »
Que pensez-vous de ce philtre d'amour de l'esthé-
tique chrétienne que Néron trouve dans ces entrailles ouvertes, dans ces seins en lambeaux, dans ces os qui craquent dans la gueule des fauves ? Il n'est pas un mot là-dedans qui n'ait sa grâce et sa désinvolture, son exquisité et sa suavité. Un atelier de sculpture... Sommes-nous assez galbeux? Cette 'primeur d'agonie fait-elle assez bien et montre-t-elle assez éloquemment ces blasés grandioses comme Néron et Renan, pour lesquels les ardentes caresses des femmes les plus belles n'ont plus de mordant et qui ne comprennent la Volupté que relevée par l'acre parfum du sang?
Eh bien ! l'homme qui écrit cela n'est pas un méchant homme dans l'acception que l'on donne d'ordinaire à ce mot ; c'est tout bonnement un défroqué qui se drape dans la robe flottante d'un Pétrone, un grand benêt de séminariste qui pose pour l'orgiaque. Il serait bien heureux de donner à supposer que lui aussi est un monstre, il s'efiorce de se gigantesquiser, c'est la grenouille des marais qui veut être aussi farouche que le tigre. Néron lui sert de piédestal, il lui monte sur les épaules pour faire croire qu'il a quelque chose de néronesque, qu'il est capable de brûler Paris par dilettantisme et de tortionner violemment sous prétexte d'esthétique. Nous autres, artistes, nous sommes comme cela, semble-t-il dire...
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Dans la réalité, Renan était un gros liomme de tournure assez vulgaire que tous les Parisiens ont pu rencontrer, marchant les yeux bas et les épaules hautes, enveloppé dans une tristesse immense qui faisait froid quand on le regardait, semblant ployer sous le poids d'un malheur que l'on devinait irréparable et qui cependant, dans les cœurs les plus sensibles, n'éveillait rien qui ressemblât à la compassion. Ainsi, il s'en allait traînant le spectacle d'une infortune devant laquelle la pitié des meilleurs se changeait en une horreur invincible. Ainsi il a passé les dernières années de son existence, inspirant vaguement à ceux qui l'entrevoyaient l'idée d'un sacristain qui aurait bu toutes les burettes et qu'on aurait chassé pour ce méfait,.
La vie de ce défroqué peut être citée comme le plus complet exemple de la bassesse intellectuelle triomphante. Renan fut certainement le suiveur de Fortune le plus cynique qu'on ait vu en ce siècle.
De tous les écrivains de ce temps ce prétendu libre penseur fut incontestablement l'homme qui pensa le moins librement. Il n'eut pas une seule fois dans son existence le courage de défendre une cause vaincue. Il ne s'éleva jamais contre une injustice; il ne flétrit jamais un abus; il n'éveilla jamais dans les âmes une généreuse passion. Il ne protesta
pas une seule fois, je ne dis pas devant un succès injustifié, mais même devant une popularité malsaine, un engouement stupide. Quel que fût le favori acclamé la veille par la foule, il était un approbateur du lendemain. Le talent de l'écrivain a pu parfois exciter l'admiration par certains bonheurs d'expression, le caractère de l'homme n'a jaipais éveillé que le mépris.
Il avait dû sa situation à l'Empereur qui, grâce à jyjme Cornu, lui avait confié de coûteuses missions et donné une chaire au Collège de France. Une fois l'Empire tombé, il essaya de se rattacher à la République qui n'en fit, d'ailleurs, qu'un cas médiocre et ne voulut pas de lui dans son personnel politique.
Il avait commencé par parler durement des Sémites et l'on n'a pas oublié ce qu'il a dit d'eux dans son Histoire générale des langues sémitiques :
(( La race sémitique, selon lui, se reconnaît presque uniquement à des caractères négatifs ; elle n'a ni mythologie, ni épopée, ni science, ni philosophie, ni fiction, ni arts plastiques, ni vie civile ; en tout, absence de complexité de nuances , sentiment exclusif de l'unité. »
« La moralité elle-même, ajoutc-t-il, fut toujours entendue par cette race d'une manière fort différente de la nôtre. Le Sémite ne connaît guère de
devoirs qu'envers lui-même. Poursuivre sa vengeance, revendiquer ce qu'il croit être son droit, est à ses yeux une sorte d'obligation. Au contraire, lui demander de tenir sa parole, de rendre la justice d'une manière désintéressée , c'est lui demander une chose impossible. Rien ne tient donc dans ces âmes passionnées contre le sentiment indompté du moi. La religion, d'ailleurs, est, pour le Sémite, une sorte de devoir spécial, qui n'a qu'un lien fort éloigné avec la morale de tous les jours. »
Dès que les Juifs furent maîtres de la France, Renan s'épuisa en adulations serviles à leur égard. Toutes les fois que la question sémitique revenait sur le tapis, on allait trouver le complaisant d'Israël, et il déclarait que les Antisémites étaient des scélérats et que les Juifs qu'il avait traités si injurieusement jadis étaient les modèles de toutes les vertus,
Concourt nous a, montré Renan pendant le siège de Paris, aux dîners de chez Brébant, acclamant l'Allemagne victorieuse en plein bombardement, pendant qu'on ramassait sur le pavé des rues de Montrouge des entrailles de petits enfants tués par les obus prussiens.
C'est encore là une page qu'il faut citer :
« Ce soir chez Brébant, lisons-nous dans le Journal
de Goneourt. on se met à la fenêtre, attiré par les acclamations de la foule sur le passage d'un régiment qui part. Renan s'en retire vite avec un mouvement de mépris et cette parole : c Dans tout cela, il n'y a pas un homme capable d'un acte de vertu... »
Renan, relevant la tête de son assiette :
« Dans toutes les choses que j'ai étudiées, j'ai toujours été frappé de la supériorité de l'intelligence et du travail allemands... Le catholicisme est une crétinisation de l'individu; l'éducation par les Jésuites ou les Frères de l'école chrétienne arrête et comprime toute vertu summative, tandis que le protestantisme la développe.
« Berthelot continue ses révélations désolantes, au bout desquelles je m'écrie : — Alors, tout est fini, il ne nous reste plus qu'à élever une génération pour la vengeance !
— Non, non, crie Renan, qui s'est levé, la figure toute rouge : non, pas la vengeance. Périsse laFrance ! Périsse la Patrie! Il y a au-dessus le royaume du Devoir, de la Raison... »
Ce jour- là, ce n'était peut-être pas tant le mauvais citoyen qui parlait que le badaud à l'âme vulgaire qui admirait niaisement l'empereur d'Aile-
magne, parce qu'il était le triomphant du jour, qu'il était le plus fort.
Voilà l'homme que Paris a enterré en grande pompe, avec de la troupe , des députations ot'ficielles, tout un cortège de personnages plus ou moins notables. La jeune génération qui n'est déjà que trop portée à ne croire qu'à ce qui réussit a eu là une jolie leçon à méditer.
En dehors d'un rôle politique qu'il aurait rêvé, et qu'un vague instinct de la probité publique se refusa à lui laisser jouer, Renan obtint à peu près tout ce qu'un homme comme lui pouvait convoiter. La Fortune banale qu'il avaitsi bassement flagornée ne lui fut pas cruelle. Ceux qui ont exercé une influence réelle sur les idées de leur temps, Auguste Comte, Pierre Leroux, Proudhon, sont morts contestés et pauvres ; Renan obtint ce qu'il souhaita. Il fut administrateur du Collège de France, membre de deux Académies, professeur, membre d'innombrables commissions, grand oflicier de la Légion d'honneur.
Et cependant, il est à peu près certain, je le répète, que ce prébendier laïque ne fut pas heureux? Il le disait trop pour que cela fût vrai. Les cris de joie qu'il poussait à chaque instant dans les banquets devaient répondre à quelque cruelle souf-
france intérieure, à quelque déchirement de conscience qu'il s'efforçait de dissimuler... Sosie, qui était un valet, lui aussi, chantait quand il avait peur...
Ce lut, du reste, la période la plus attristante et la plus agaçante aussi que cette phase de perpétuels appels au plaisir.
Rien n'était pénible à entendre comme les Gaudeamus igitur qui sortaient sans cesse de ces lèvres flasques et pendantes. C'était le ricanement sénile de Voltaire, moins l'esprit du xviii'= siècle.
On songeait à ces vieilles femmes qui font l'amour dans les démolitions, à ces stryges en guenilles qui surgissent parfois de quelque terrain vague et qui, avec une contraction' de la bouche édentée, murmure à l'oreille du passant attardé : « Veux-tu venir t'amuser avec moi ? »
(( S'amuser », c'était le mot textuel. « Je voudrais m'amuser », disait Renan dans un discours prononcé à Brehat. Le Figaro avait le courage de déclarer exquis ces badinages macabres qui évoquaient à l'esprit la page d'une sinistre intensité d'effet dans laquelle Michelet parle de ces squelettes qui ont encore l'air de rire.
(( Exquis » , était l'épithète obligatoire dans certains milieux, quand il s'agissait de Renan.
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Ayant flatté tout ce qui pouvait le servir. Renan n'avait pas manqué de courtiser le Boulevard qui est une force à sa façon. Il était cher aux boulevardiers. Ils le tenaient pour un artiste incomparable sans, bien entendu, avoir lu ses livres. Ils déshonoraient, en l'appliquant à cet être d'essence si commune, ce mot de dilettante qui exprime une maîtrise hautaine et souriante à la fois sur soi-même! une sérénité supérieure que Renan ne connut jamais.
Les applaudissements des snobs ne lui manquèrent pas plus au moment de la mort qu'ils ne lui avaient fait défaut pendant la vie. Espérons pour Renan qu'il aura eu également, ce qui vaut mieux, les prières de bons et braves prêtres qui l'avaient connu au séminaire alors qu'il affichait une ferveur dont sa correspondance porte la trace. Ces prêtres auront peut-être demandé à Dieu d'être miséricordieux pour l'âme de ce savant médiocre et de ce virtuose de la phrase, qui fut surtout un sophiste habile, et qui n'usa du talent que le ciel lui avait donné, que pour mentir et pour corrompre...
N peut dire de Bismarck qu'il est mort
deux fois : avant de mourir pour de
bon, il était disparu depuis longtemps.
Du jour où il n'avait plus été tout,
il n'avait plus été rien...
Pendant de longues années, le monde avait eu les yeu.x fixés sur ce tout-puissant qui pouvait, à son gré, assurer la paix ou déchaîner la guerre. Il faisait l'effet d'un demi-dieu sur le visage duquel les peuples réglaient leur attitude et les ambassadeurs composaient leur visage. Puis, un beau jour, son maître, avec une joie mauvaise d'enfant ingrat et vicieux qui se venge sur l'être qui lui est supérieur, avait envoyé coucher l'homme devant
=qui tout tremblait, et tout avait été fini... Depuis la chute de Séjan, on n'avait pas vu d'écroulement plus complet.
Bismarck aurait été oublié trois mois après si, en bons Samaritains, les reporters n'avaient un peu pansé les plaies de ce blessé étendu sur la route, s'ils n'avaient pas, ainsi qu'il est dit dans l'Écriture, transporté le Titan foudroyé à l'hôtellerie de la Belle Réclame où l'on s'occupa de lui quelque temps.
Ils sont rares, décidément, ceux qui savent rester grands quand ils sont dépossédés du pouvoir. Je ne vois guère d'hommes de cette taille en dehors de Dioclclien, qui préférait au gouvernement du monde la satisfaction d'arroser ses laitues à Salone, et de Charles-Quint qui, après avoir failli réaliser le rêve de la monarchie universelle, s'amusait, au monastère de Saint-Just, à remonter les horloges... Si Bismarck avait eu du goût pour cette distraction pacifique, il était, mieux que tout autre, à même de la satisfaire avec les innombrables pendules que les Prussiens nous ont enlevées pendant la campagne de France...
Bismarck préféra épancher son cœur ulcéré dans le sein d'interviewers qui, à la lin, commençaient à se faire rares, et ce fut un spectacle assez rapetissant pour l'humanité que de voir cet homme qui avait
accompli par le fer et le sang une œuvre qui parut gigantesque à certains moments, déblatérer contre son maître, ainsi que c'est l'usage chez les domestiques renvoyés.
On apprit là, comme il arrive lorsqu'on pcnrlrc dans l'intérieur de certaines maisons, que la cuisine n'était pas très propre dans la maison des Hohenzollern. Bismarck révéla lui-même qu'il avait été faussaire, qu'il avait truqué la dépêche d'Ems pour rendre inévitable une guerre qui allait coûter la vie à des centaines de milliers d'hommes. On sut que l'Allemagne avait roulé l'Autriche et que, pendant qu'elle s'alliait avec elle, elle avait conclu un contretraité avec la Russie.
En dehors de quelques indiscrétions et de quelques aigreurs, les ultinia verha dans lesquels l'exchancelier cherchait à satisfaire sa loquacité sénile, étaient généralement d'une rare banalité. Cet homme qui a joué un personnage si considérable sur la scène du monde, qui a été mêlé à de si formidables événements, n'a point légué à l'humanité une de ces paroles qui survivent, qui ouvrent un liorizon sur l'Avenir ou qui formulent une pensée un peu haute.
Les considérations qu'il émettait sur la politique ressemblaient aux dires d'un Prudhomme ou d'un Tupinier qui aurait eu la patience de lire et de s'as-
similer les articles que le Temps ou les Débats publient de temps en temps sur ces questions.
Sans doute les Propos de table recueillis avec un soin pieux, par Busch, contiennent bien des snobismes de ce genre, mais la valeur des propos dépend de Tendroit où est placée la table. A la table de la petite maison de Versailles où Bismarck, vainqueur de la France, tenait sa cour pendant la guerre, tout paraissait prophétique et génial; à la table du solitaire de Friedrichsruhe, les propos semblaient médiocres. « Quand vous jugez un homme en place, dit Montaigne, vous lui comptez toujou^^ la hauteur de ses patina. »
Est-ce donc que Bismarck, ainsi que quelques-unde ses amis l'ont prétendu, ait été un homme surfait? Assurément non. Mais ce ne fut ni une bell âme, ni un esprit d'une vaste envergure. Ce fut exclusivement un homme d'action et de ruse qui, par un travail acharné, s'était préparé dès la jeunesse au rôle que lui donna la Destinée.
Pour bien comprendre Bismarck, pour assister en quelque sorte à sa formation, il faut relire les lettres qu'il écrivait de Francfort, alors qu'il n'était encore
qu'un débutant dans la diplomatie ou que, tout au moins, il n'occupait qu'un poste de second ordre. Il est impossible d'imaginer rien de plus curieux et de plus instructif que cette correspondance qui va de 1851 à 1859.
Bismarck n'est pas encore le chancelier de fer, l'homme terrible, le personnage fatal dont les insomnies occuperont l'Europe; c'est un diplomate laborieux, zélé, attentif aux moindres détails, qui s'acquitte avec un patriotisme infatigable d'une mission difficile.
Si elle n'est pas la période la plus éclatante de l'homme d'État, cette période est peut-être celle qui montre le mieux quelle base solide il y a dans certains succès qui ont l'air de révélations soudaines.
Le vulgaire admire surtout l'être en évidence qui commande, qui est le maître, qui réussit, qui fait du bruit. Les hommes d'étude, au contraire, apprécient davantage peut-être l'être de travail acharné, de dévouement obscur qui, dans des fonctions relativement secondaires, consacre toute l'énergie de sa nature, toutes les forces de son intelligence à servir son pays sans avoir le stimulant de la gloire et de la pleine lumière.
Nommé d'abord conseiller intime de légation, puis ministre près de la Diète de Francfort, en remplacement de M. de Rochow, M. de Bismarck occupait,
sinon le plus brillant de tous les emplois, du moins celui qui pouvait avoir le plus d'importance au point de vue de l'avenir.
Comme tant d'antiques institutions que l'on ne commence à juger équitablement que depuis qu'elles n'existent plus, l'organisation de la Confédération germanique, telle qu'elle avait été conçue après le Congrès de Vienne, et telle qu'elle subsistait encore en 1851, avec de légères modifications, apparaît comme un chef-d'œuvre de prévoyance et d'humanité.
Les diplomates de la vieille école qui rédigèrent ces fameux traités de 1815, qu'on a tant maudits, n'étaient pas des humanitaires déclamateurs comme ceux que nous avons connus et qui, en bêlant toujours, ont fait tuer tant de milliers d'hommes et finalement obligé l'Europe à vivre depuis plus d'un demi-siècle dans un état de paix armée qui est un véritable retour à la barbarie et qui épuise et ruine financièrement et socialement les nations
Très peu illusionnaires sur le fond de la nature humaine, exempts de toute sensiblerie vainc, ils avaient puisé cependant, dans le spectacle des hécatombes de l'Empire, l'horreur du sang versé. Ils ne disaient pas : « Guerre à la guerre. » « Il faut tuer la mort; » ils ne rêvaient pas des Etats-Unis d'Europe] mais ils estimaient que des gens malins
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pouvaient enchevêtrer tellement les intérêts, équilibrer si bien les forces qu'ils diminueraient dans des proportions considérables les chances de conflit armé.
Ils ont réussi, somme toute, puisque jusqu'à la campagne de Crimée l'Europe est restée à peu près tranquille, et que les peuples, en cultivant leurs jardins et en buvant sous les tonnelles, ont pu chanter paisiblement les vers de Déranger contre l'infâme Sainte Alliance.
Sous ce rapport, encore une fois, la Confédération germanique était une conception très habile. C'était une sorte de canon d'un modèle bizarre et rassurant: il fallait, pour le charger, le consentement d'une douzaine d'intéressés ; quand la poudre était prête, les boulets manquaient; on délibérait ensuite longuement sur la nécessité de le tirer, sur la direction à donner au tir.
Enfin, lorsque tout semblait terminé, les deux artilleurs, la Prusse et l'Autriche, ne se trouvaient pas d'accord; on rédigeait des mémorandum et l'on envoyaient des notes que des personnages très graves, chamarrés d'innombrables croix, pesaient minutieusement dans des balances à diamants, pour en arriver à supprimer une virgule, sauf à en référer à leurs souverains respectifs pour l'acceptation défi-
'4i'.i FIGURES DE BROXZE OU STATUES DE NEIGE
nitive. Grâce à tous ces délais, les pauvres paysan? avaient le temps de mourir de vieillesse en conservant leurs bras et leurs jambes...
Tout était combiné dans cette machine pour la rendre inoffensive. Les contrepoids s'y multipliaient ; l'AlIemaffue catholique, représentée par TAutriche. y contrebalançait l' Allemagne protestante, et il suffisait parfois dune cour minuscule comme Reuss. Oldenbourg. Lippe ou Gotha, pour déplacer la majorité et rendre une guerre générale impossible. Cela grinçait, cela ne tenait pas debout, mais résistait. durait, s. Cet édifice branlant >. comme l'appelle sans cesse M. de Bismarck, avait la solidité exceptionnelle de certaines constructions provisoires.
C'est dans l'étude de ces rouages compliqués que le comte de Bismarck passa près de sept années, luttant pied à pied contre le comte de Rechberg, le représentant de rAutriche. informant son gouvernement des plus petits faits qui se produisaient dans des cours de troisième ordre.
On devine ce que cet homme au tempérament fougueux et violent, cet homme désireux d'action dut souffrir en constatant toujours l'impossibilité de rien faire pour assurer à la Prusse la direction du mouvement allemand. Au miheu de tous ces atermoiements, de toutes ces intrisrues. de toutes ces
discussions cérémonieuses à propos de quelque droit de préséance, il s'agitait comme un diable dans un bénitier. — dans un bénitier qui aurait été rempli d'eau bénite de cour.
De temps en temps il a d'effroyables colères et il prie qu'on l'excuse « si le trop-plein de son cœur fait déborder son encrier >. Il n"en est pas moins le plus docile des serviteurs, le plus soumis à cette « discipline prussienne », dont il fait si bien l'éloge ; le plus attentif à ne point imposer ses vues à son gouvernement, tout en le tenant exactement au courant, en l'éclairant autant qu'il peut.
C'est en ceci, c'est dans ce rôle de second plan qu'il se montre vraiment grand, qu'il déploie ces qualités sérieuses, ces Tertus silencieuses qui, nous le répétons, nous semblent plus admirables que les succès qui frappent la foule et dans lesquels le hasard souvent a la principale part.
L'idée fixe de M. de Bismarck, dès lors, est de saisir un jour, de mettre aux mains de la Prusse seule cet instrument qui n'est à personne ; c'est d'arriver à déboulonner, à dévisser à son profit cette machine qu'il analyse si subtilement, qu'il examine dans tous les sens avant de la briser.
'4l^ FlGrRES DE BRONZE OU STATUES DE NEIGE
Chose navrante à dire, c'est de la France, de la France à laquelle cette organisation est si profitable qu'on la dirait faite pour elle, que viennent à l'ambitieux les premiers encouragements.
On a les larmes aux yeux lorsqu'on songe au présent et qu'on voit la situation que la France occupe alors en Europe. L'Autriche, avec laquelle nous n'avons aucun point de contact direct, que ne sépare de nous aucun intérêt, recherche notre alliance, ^'apoléon III, comme déjà pris de vertige, semble attiré vers ce roi de Prusse qu'il reverra pour la dernière fois dans une fenne aux environs de Sedan 5 il manifeste le premier le désir de venir lui rendre visite.
« Le souverain des Français, écrit à cette occasion Bismarck, dans une lettre datée du 10 mai 1856, joue en ce moment un rôle tellement considérable dans les combinaisons de la politique européenne, et son amitié, réelle ou même apparente, est tellement recherchée par les princes les plus puissants, que ce serait non seulement un hommage formel à la Prusse, mais encore un fait d'une haute importance politique, s'il visait à l'honneur de faire visite à notre auguste maître, pendant que les empereurs de Russie et d'Autriche songent peutêtre à venir au-devant de lui jusqu'à Paris, et que
nombre d'autres princes ne sont occupés qu'à songer au moyen de pouvoir suivre l'exemple du roi de Wurtemberg sans que leur position en souffre... »
Le prince Napoléon qui, à une réelle intelligence, a toujours joint ce don étrange de voir absolument faux, fait les premières avances à M. de Bismarck, lequel — sa correspondance l'atteste — est presque gêné de cette expansion.
Au récit d'un entretien de l'empereur avec le comte de Bismarck, de passage à Paris, on peut prévoir que la France abandonnera les faibles et n'entreprendra rien plus tard, pour empêcher l'écrasement du malheureux et héroïque Danemark.
La correspondance s'arrête au mois de mars 1859. M. de Bismarck, nommé ambassadeur à Saint-Pétersbourg, adresse à son gouvernement un mémoire (( sur la nécessité, pour la Prusse, d'inaugurer une politique indépendante en Allemagne ».
Ce mémoire, qui est comme le résumé de sept ans d'observations, est un chef-d'œuvre de clarté et de prévoyance. On sent, à la façon dont l'homme d'État décrit tous les moyens d'influence de l'Autriche, qu'il est prêt à la combattre sur tous les terrains, et qu'il sera assez habile pour l'embarquer dans cette guerre des duchés qui la conduisit à Sadowa.
La Presse, particulièrement, pour laquelle il n'a
pas été tendre dans la première partie de sa carrière, va devenir entre les mains de Bismarck un outil dont il jouera comme personne.
Bien des réflexions viennent à l'esprit devant ces documents qui nous permettent déjuger, pour ainsi dire pièces en mains, les faits contemporains. Jadis, c'était souvent après deux ou trois siècles que les historiens, en remuant la poussière des archives, pénétraient dans les coulisses de la politique et pouvaient connaître les négociations qui avaient précédé et déterminé les événements. Aujourd'hui tout est modifié et l'histoire, elle aussi, semble se faire à la vapeur.
Le caractère de Bismarck, sans doute, est pour beaucoup dans ce changement.
11 est permis, cependant, en lisant cette correspondance, de se demander si Bismarck a toujours été l'homme astucieux, fourbe, le cynique entremetteur qui ne recule devant aucun moyen et qui apparaîtra dans l'histoire comme une sorte de Robert Macaire génial.
On serait tenté de croire qu'il s'est perverti en vieillissant. Le grand trompeur se révèle là plutôt brutal et sincère et il montre une certaine franchise à dire ce qu'il pense.
Dès son arrivée à Francfort, il déclare « qu'il con-
BISMARCK li//
sidère les rapports fédéraux comme une infirmité de la Prusse qu'il faudra guérir ferro et ■igné, tàt ou tard. ))
Il parle de ce qu'il sait, il sait ce qu'il veut, et la force des choses, l'aveuglement des hommes, les passions de ses adversaires finissent, à un moment donné, par lui mettre les atouts dans la main.
Ce qu'il redoute par-dessus tout, c'est qu'on le croie capable d'une politique de sentiment. Contre cette idée, il se défend avec une énergie incroyable :
(( Je ne voudrais pas, dit-il, que Votre Excellence me crût accessible à une politique de sentiment, soit active, soit passive, vis-à-vis de l'étranger. L'intérêt de la Prusse est le seul poids normal qui doive entrer dans la balance de notre politique, et s'il y avait eu quelque chance de servir ces intérêts en prenant part à la guerre contre la Ptussie, de manière à répondre aux intentions de notre auguste souverain, je n'aurais certes pas été au nombre des adversaires d'une pareille guerre. Du reste, je n'affirme en rien qu'à Saint-Pétersbourg on s'imagine nous devoir la moindre reconnaissance. ))
Ces quelques lignes ne résument-elles pas l'homme tout entier? N'expliquent-clles pas la
façon dont il vint à bout si vite de ce pauvre Napoléon III ? Comme ces somnambules qu'un rayon de jour réveille et renverse, l'être irréel et chimérique qui rêvait tout debout, ne devait-il pas tomber presque de lui-même dès qu'il se heurterait à l'être de la plus froide et de la plus implacable réalité ?
Alexandre Dumas, dans ses Lettres à Junms^ a merveilleusement indiqué cet antagonisme de nature qui devait nous être si néfaste ; la correspondance de l'homme d'Etat ne fait que confirmer la thèse du philosophe.
Plus que 1870, 1866 apparaît comme l'année fatidique où s'écroulèrent, peut-être pour toujours, la puissance et la gloire de la France..
Gomment Napoléon III laissa-t-il passer cette minute, « grosse d'un siècle », pour employer l'expression de Carlyle ? Gomment n'eut-il pas l'idée d'occuper ces provinces du Rhin qu'on lui offrait, qu'il n'aurait eu, en tous cas, qu'à prendre, que la Prusse n'aurait pu l'empêcher de prendre, épuisée qu'elle était par la guerre et en proie à toutes les difficultés avec les princes de second ordre qui alors n'acceptaient le joug qu'à contre-cœur?
II y eut là l'action de ces impondérables dont
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Bismarck a parlé si souvent comme d'un facteur qu'on négligeait trop, la préoccupation aussi, très probablement, de ces Expositions universelles, dont la splendeur illusoire et décevante a été une des principales causes de la ruine morale, politique, industrielle et commerciale de la France.
Il faut reconnaître, d'ailleurs, que l'écrasement, la liquidation de la France avaient été admirablement préparés par les pouvoirs occultes qui mènent le monde et qui, cette fois, étaient du côté de la Prusse protestante contre la France catholique, comme ils avaient été jadis pour la France révolutionnaire contre l'Europe monarchiste et féodale.
Ce fut une de ces opérations gigantesques comme la Juiverie n'en entreprend que de loin en loin, la plus énorme spéculation financière et sociale qui ait jamais été essayée et réussie. Ce fut comme une scène de Faust, une sorte d'ensorcellement, d'enveloppement, de cercle magique dans lesquels la France fut prise... Après avoir dansé des quadrilles aux évohés d'Olfenbach, elle s'endormait aux bercements humanitaires de Michelet, qui invitait « sa chère Allemagne « à fraterniser avec nous sur le pont de Kehl. Elle se réveilla en pleine barbarie, en pleine invasion, au bruit des bombardements, à la lueur des incendies.
C'est la politique atmosphérique, l'art d'agir sur lés cei^veaux et sur les nerfs, de créer un état d'esprit particulier qui rende tous les attentats possibles, de corrompre tous ceux qui ont prise sur 'opinion... C'est dans cette politique qu'excellait ce personnage satanique. ce Méphisto doublé d'un reître, ce chevalier teutonique qui avait les roueries de Machiavel et les trucs d'un moderne.
Tous les journaux d'opposition, c'est-à-dire ceux qu'on lisait : le Siècle. l'Opinion nationale, les Débats, faisaient campagne pour la Prusse en 1866. Girardin. qui devait le premier demander, exiger la guerre en 1870. réclamait la paix à grands cris.
Seul Proudhon, le terrien, le bon Franc-Comtois au robuste bon sens, avait le courage de parler. Seul il annonçait, dans un langage prophétique dont la clarté émerveille aujourd'hui, que l'unité de l'Italie, après avoir conduite l'unité de l'Allemagne, nous mènerait à un nouveau Waterloo. C'étaient là ses propres paroles. Le Gouvernement mettait le grand écrivain à Sainte-Pélagie, et les démocrates bourgeois qui flirtaient avec les banquiers allemands accusaient le penseur socialiste et français d'être un papalin et un clérical, quoiqu'il n'eût pas fait baptiser ses enfants, même avec de l'eau du Jourdain comme Jaurès...
C'est là une page d'histoire qui n'est pas encore écrite et qui ne sera pas facile à écrire. Quand le comte de Kerweguen essaya de soulever cette question, il fut conspué et insulté avec une unanimité qu'on devine.
Tout le monde savait ce qui se préparait contre nous en Europe et l'empereur, très exactement informé par StofTel et par Rothan. le savait mieux que personne.
En 1867. le baron Jacques de Reinach qui fut toujours, comme son digne neveu, un agent international de premier ordre, avait raconté tout ce qui devait arriver à un parent d'Eugénie de Guérin qu'il avait rencontré dans le Midi et qui avait été tellement frappé par cette conversation qu'il l'avait fixée sur le papier en rentrant chez lui.
Chez les peuples qui ont encore des institutions traditionnelles, des cadres intacts, une base solide, cette action dissolvante, dans laquelle les Juifs sont ncomparables. n'a qu'une influence relative. Elle est irrésistible et désastreuse pour une nation comme la France qui est soumise à tous les courants et qui tantôt monte en haut comme un ballon que le vent soulève, tantôt tombe à plat comme une baudruche dégonflée.
Vous en avez une preuve par ce qui se passe
aujourd'hui. Il y a quatre ans, au moment de l'al-
liance russe, la France était remontée, confiante en elle-même et dans son armée. Aujourd'hui, elle est ahurie, désorientée, découragée, perturbée. Il a suffi d'une poignée de cosmopolites pour produire ce résultat.
Gela évidemment ne s'est pas fait tout seul. Quelque vil, quelque dément de vanité que soit Zola, ce n'est pas lui qui a eu tout seul l'idée d'affoler le pays à propos d'un misérable traître qu'on avait envoyé à l'île du Diable. Il est clair comme le jour que cette agitation factice avait été organisée par l'étranger, qu'elle constituait un complot international.
Bismarck ne dédaigna pas de recourir à de pareils moyens. Quand les événements ne le servaient pas d'eux-mêmes, ce qui arriva fréquemment, il sut toujours s'arranger pour créer lui-même des incidents favorables à sa politique.
La vieillesse du grand ministre, je l'ai dit en commençant, fut totalement dépourvue de dignité.
Quelle vision pitoyable que cette agitation sénile du vieux chancelier courant après des ovations ridicules, appelant « un jeune morveux » le souve-
rain qui l'a flanqué à la porte, récriminant sans décence contre tout et contre tous !
Regardez: voilà ce que c'est qu'un grand homme, un très grand homme, un grand homme qui a eu la Fortune pour lui et qui a pu, grâce à un concours de circonstances véritahlement extraordinaire, faire de son rêve une réalité, accomplir les projets gigantesques qu'il caressait entre deux chopes dans ses songeries d'étudiant.
Ce n'est pas plus grand que cela... Evoquez toute l'œuvre de cette vie : l'antique confédération germanique brisée, l'Autriche vaincue, la France écrasée, Sadowa, Sedan, Guillaume couronné Empereur allemand, dans le palais de Louis XIV, dans la galerie des glaces de Versailles, Paris incendié par des Français, tandis que des officiers prussiens regardent le spectacle des hauteurs de Sannois...
Quelle destinée! Quelles orgueilleuses satisfactions éprouvées ! Quels gonflements du cœur à certaines heures ! Quelle joie d'avoir été assez fort pour forcer ainsi la main des événements !
Total : un vieux majordome exaspéré qui passe sa vie chez le concierge à dire du mal du maître qui l'a congédié.
C'est la rançon du génie et, surtout, c'est l'expiation du crime.
Il n'en est pas moins vrai que Bismarck dut avoir
quelques bons moments, ne fût-ce que lorsqu'il siffla l'hallali en voyant arriver Jules Favre à Versailles, et qu'il regarda l'avant-garde prussienne défiler au bruit des fanfares devant l'Arc de Triomphe.
« Et après?... vous diront les sceptiques. Napoléon aussi a eu beaucoup de ces moments-là, et il n'en est pas moins mort à Sainte-Hélène. » On pourrait leur répondre que ceux qui n'ont pas eu ces moments-là meurent tout de même sans avoir connu l'ivresse cérébrale, la volupté intense qui doit gonfler la poitrine de l'homme d'action en voyant sa volonté triomphante et son rêve réalisé, ne fût-ce que pour un instant...
Hî ULES Delafosse, qui fut souA^ent un I observateur sagace et un bon juge en I matière politique, a écrit quelque ' part à propos du comte de Chambord :
« Il fut dans notre âge un témoin du passé ; de \ la rive où il s'était assis, comme un spectateur qui regarderait couler un fleuve, il vit passer les générations et les événements sans jamais sortir de son immobilité. Il attendait que le courant remontât vers lui ! C'est cette attente inféconde qui fît la stérilité de sa vie. Mais cette stérilité voulue n'a pas été sans grandeur. »
Dégagez la pensée de l'écrivain de la pompe un
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peu artificielle des métaphores et des images où elle s'enveloppe comme à dessein, et vous arriverez à cette traduction : le comte de Ghambord fut un grand honnête homme, un homme rempli de vertus et de qualités, mais ce fut en même temps un prince qui ne voulut jamais régner.
Ce dernier point est historiquement acquis aujourd'hui. Les derniers fidèles de Henri V euxmêmes, qui si longtemps cherchèrent à s'illusionner, n'oseraient plus élever aucun doute à ce sujet maintenant que la publication des souvenirs de M. de Dreux-Brézé et de M. de Chesnelong ont dissipé définitivement la vieille légende. Les livres de M. de Dreux-Brézé et de M. de Chesnelong ne nous ont d'ailleurs appris rien de bien nouveau ; ils ont simplement précisé, et, pour ainsi dire, authentiqué les choses que tout le monde savait depuis longtemps.
En 1853, le comte de Ghambord disait en propres termes au général Goëthals, ancien ministre de la guerre en Belgique : « Si ma rentrée dans mon pays devait coûter une goutte de sang, je n'y consentirais jamais ». Il ne voulait donc pas conquérir son royaume par la force comme Henri IV.
Il aurait répudié avec horreur de rentrer en France derrière les baïonnettes étrangères comme Louis XVIII. Il aurait cru déshonorer le principe en se faisant plébisciter comme Napoléon III.
Il se trouve que, par un concours de circonstances véritablement extraordinaire et que, étant données ces dispositions d'esprit, il aurait dû regarder comme un appel direct de la Providence, la France, au milieu de laquelle le parti légitimiste n'apparaissait plus que comme une élite respectable, mais tout à fait archaïque, élit spontanément au suffrage universel, avec un gouvernement républicain, une Assemblée royaliste.
Cette Assemblée est prête à offrir le trône au comte de Chambord, et il trouve un prétexte pour ne pas accepter. Franchement, qu'est-ce qu'il voulait?
Ce qu'il voulait, les légitimistes le savaient bien au fond, tout en se croyant obligés de dire le contraire : cet homme, profondément honnête et bon, voulait simplement rester tranquille.
La légende de machiavéliques intrigues ourdies par les Orléanistes ne résiste pas à un examen sérieux du livre de M. de Dreux-Brézé. Le comte de Paris avait fait la visite de Frohsdorff, il avait reconnu les droits du chef de la maison de France sans réticences et sans conditions.
Que s'était-il passé dans cette âme? Quelle était la pensée intime de cet homme? Voilà pour ceux que passionne l'étude de l'être humain ce qui serait plus
intéressant à connaître que les petites négociations qui cachaient une détermination très arrêtée.
Toutes ces maisons royales sont pleines de mystères et les grandes dynasties intellectuelles et politiques en sont pleines également. Avant de disparaître dans les flammes, que les yeux du prophétique Hello aperçurent dès 1869, les Tuileries ont reçu bien de troublantes confidences, ont étouffé bien des secrets.
Le comte de Chambord qui avait une foi mystique dans le principe monarchique, n'était peut-être pas aussi convaincu qu'il fût le représentant de ce principe. Parmi tous ceux qui avaient été mêlés au mystère du Temple, quelques-uns ont dû évidemment parler. Le comte de Chambord était certainement persuadé que le Dauphin n'était pas mort au Temple et il savait probablement par quelque aveu suprême des anciens familiers de la Cour les conditions dans lesquelles Louis XVIII avait supprimé Louis XVII après son évasion.
Il ne pouvait ignorer davantage que le premier mariage du duc de Berry avec miss Brown était parfaitement valable, qu'il avait été béni par l'Église et qu'on ne pouvait pas l'annuler pour impuissance comme le fait parfois la cour de Rome puisqu'il y avait eu des enfants.
LE COMTE DE CHAMBORD 2'Ji
Tout cela devait agir sur cet être de loyauté, de droiture, de pureté qui était avant tout un scrupuleux.
Il faut ajouter que si le danger ne l'effrayait pas, le comte de Chambord était pris d'effroi à l'idée d'être obligé de verser du sang français.
Les familles prêtes à finir remontent à leur origine, reviennent à leur essence. C'était un vrai Capétien et, pour le comprendre, il faut connaître l'histoire de France, savoir à quel point cette race de Capétiens fut dès l'origine unie, identifiée avec le
pays, consubstantielle à la France On dit : « Les
Enfants de France, un Fils de France. » « Ouvrez, c'est la fortune de la France », répond Philippe VI après Crécy, en frappant à la porte d'un manoir. Jeanne Vaubernier, la modiste devenue catin royale, a la même idée du Roi que tout le bon peuple de Paris, et c'est le plus naïvement du monde qu'elle crie à Louis XV : « La France, ton café f... le camp! »
Pour ce peuple qui est la chair de sa chair le Roy a des entrailles de père.
Depuis cent ans, le pauvre Populo n'a jamais reçu de belles volées, n'a été saigné à blanc que par des bourgeois, des avocats, des robins crottés qu'il a tirés de l'obscurité et de la misère pour en faire
des ministres et des chefs d'État. Louis XVI ordonne aux Suisses de cesser le feu. Charles X, disposant encore d'une armée formidable, aime mieux s'exiler que de combattre.
Considérez les autres, au contraire : comme ils sont paisibles et beaux dans leur férocité! Le père de Gavaignac avait fait guillotiner un roi, une reine, une sainte femme inoffensive comme M™'' Elisabeth, ce qui était plus grave que de fusiller le général Bréa; il avait été un des plus implacables terroristes et fait basculer sur la planche de la guillotine des centaines de vieillards et déjeunes filles. Le frère avait, pendant vingt ans, embauchédans les sociétés secrètes comme les Droits de l'Homme et les Saisons des ouvriers qui ne demandaient qu'à travailler.
A la place du général Cavaignac vous auriez peutêtre eu des inquiétudes de conscience en voyant devant vous ces plébéiens qui ne faisaient en Juin que continuer le 10 Août du père ou l'insurrection d'Avril 1834 du frère.
Le général Gavaignac n'éprouva pas une minute d'hésitation. Immobile et calme, maîtrisant son cheval arabe qui piaffait d'impatience, il concentrait lentement ses troupes et attendait philosophiquement, en songeant à ses chers parents les révolutionnaires riches, que l'heure fût venue de tuer les révolutionnaires pauvres.
Et les Jules Favre, les Simon, les Picard, les Ferry! Quels jolis gredins, ceux-là! Ils étaient parvenus, eux aussi, à arracher à l'atelier, pour le jeter dans les réunions publiques et dans la rue ce peuple naïf qui, après avoir été mitraillé en Juin, n'avait pas trouvé mauvais que Badinguet mitraillât un peu les bourgeois en Décembre.
Grâce à ce peuple, ils étaient devenus, d'opposants besogneux et mal considérés qu'ils étaient, maîtres du gouvernement et du trésor. Un an après ils faisaient tuer trente mille de leurs électeurs. On en tuait à la caserne Lobau. le long des quais, dans les jardins et les squares, partout. Ceux qui avaient échappé étaient entassés sur des pontons infects. Jules Simon, l'ancien 606 de flnternationale. allait voir les malheureux à Brest et tenait, devant la cage où ses anciens mandants étaient enfermés, un discours philanthropique sur le danger de s'affilier à des sociétés autres que des sociétés savantes comme l'Académie française.
Le comte de Chambord n'était ni un maudit, ni un damné comme ces bourgeois révolutionnaires ; ii avait une âme faite à l'image de Dieu, une de ces belles âmes eucharistiques qui s'évaporent dans des arômes de bonté, comme le lys incliné sur sa tige qui meurt en répandant des parfums. Il se sentait
incapable de faire égorger froidement des gens qu'on corrompt et qu'on trompe depuis cent ans ; il savait d'avance qu'en cas d'insurrection il aimerait "mieux partir comme Charles X que de massacrer comme Foutriquet, et plutôt que de partir encore il a mieux aimé ne pas revenir.
A ceci il faut ajouter le rôle de la comtesse de Chambord dont ne tiennent aucun compte tous ceux qui prétendent écrire des livres vrais en laissant de côté les facteurs qui déterminent pour les trois quarts les actions humaines : l'influence de l'entourage, l'obsession insaisissable et quotidienne de tous ceux que nous aimons, de tous ceux qui vivent autour de nous.
La comtesse de Chambord avait entendu cent fois la duchesse d'Angoulême lui raconter lout ce qu'elle avait souffert, les infamies sans nom, les tortures indicibles du Temple, les détails ignobles comme ceux qu'a donnés Concourt dans son livre sur Marie-Antoinette. Elle avait l'épouvante et jusqu'à un certain point l'aversion de cette nation qui coupe îa tête à de bons rois comme Louis XVI et qui éprouve une sorte d'idolâtrie attendrie pour des fléaux de Dieu comme Napoléon qui fait périr un million d'hommes en quinze ans.
Dès qu'elle voyait se produire quelque change-
ment politique favorable à une restauration, ia pauvre comtesse se mettait à trembler et elle se disait: « Ils vont encore venir tourmenter mon Henri auquel je fais la vie si douce ! » Elle s'enfermait dans son oratoire et elle s'écriait : « Seigneur ! Faites que les Français soient heureux, mais sans nous; ils ont tué une partie de ma famille, je ne leur en veux pas, mais qu'ils nous laissent tranquilles dans ce château oîi l'on est si bien ! »
La vérité, la vérité humaine et vivante, est là et non dans les récits arrangés des politiciens. On a dit du comte de Chambord comme d'Hamlet (|ue « c'était une âme chargée d'un grand dessein et incapable de l'accomplir ». Il eut le sentiment de cette situation ; il souffrit de son impuissance à faire ce qu'on attendait de lui ; il connut les combats intérieurs.
Il put même être de très bonne foi en disant à des gens auxquels cela faisait tant plaisir qu'il était prêt à régner ; seulement il avait l'arrière-pensée que quelque chose l'empêcherait toujours d'en être réduit à cette extrémité. Quand il fut pressé de trop près, il fît un bond en arrière et il dut passer une nuit délicieuse quand il eut enfin vu imprimée cette fameuse lettre que V Union se refusa pendant deux jours à insérer.
Quelqu'un qui rencontra le comte de Chambord en 1863, lors de son voyage en Orient, me disait avoir conservé un souvenir très profond de l'avoir vu à Jérusalem. Ce prince sans royaume n'en était pas moins pour les Orientaux le descendant de saint Louis et, sur cette terre des Croisades, il était l'objet d'un respect extraordinaire auquel, d'ailleurs, le gouvernement impérial s'associa très dignement.
On ne pouvait pas alors pénétrer dans le sanctuaire du Saint-Sépulcre sans être accompagné d'un gardien quelconque. Sur le simple désir que témoigna l'auguste voyageur, on le laissa seul et il resta là trois heures en prières.
Il avait peut-être déjà le pressentiment que son rôle n'était pas terminé, car si l'Empire avait encore des côtés brillants, il rendait déjà ce bruit de vieille ferraille particulier aux régimes usés.
Prosterné devant le tombeau du Sauveur, le prince s'interrogea sans doute une dernière fois ; il se sentit impuissant à ressusciter un passé mort à jamais, à replanter l'arbre monarchique dans un pays ravagé par la Révolution. Il pria Dieu de détourner de lui le calice et d'écarter de son front une couronne qu'un homme de génie aurait été seul de force à porter dans les circonstances où elle devait lui être offerte....