‹ Figures de bronze; ou, Statues de neigeChapitre 4 sur 15 · LE DUC D'AUMALE · texte numérisé non relu

LE DUC D'AUMALE

!e duc d'Aumale n'était pas exempt de défauts, ni de faiblesses, mais il avait une qualité touchante qui protégera sa mémoire contre les critiques trop vives que justifieraient peut-être certaines défaillances de sa vie : il aimait sincèrement et profondément la France. Ce fils de Louis-Philippe aimait son pays autant que le comte de Chambord, quoique d'une autre façon, et, pour des raisons difîérentes de celles qui guidaient le comte de Chambord, il s'est gardé comme lui de répondre par une action quelconque aux appels de ceux qui lui demandaient de sauver le pays.

Au fond, le duc d'Aumale ne trouvait probablement pas que le pays eût besoin d'être sauvé. La

décomposition de toutes les forces sociales, la lutte des classes chaque jour plus âpre, la démoralisation de ce peuple chez lequel on tue tout idéal et toute croyance, la corruption parlementaire, l'exploitation de toute une nation par une poignée de financiers cosmopolites, tout cela le laissait profondément indifférent. C'étaient des choses qui n'existaient pas, du moins sous cette forme aiguë, du temps de sa jeunesse; il n'éprouvait pas le besoin d'étudier des maladies qu'il se sentait impuissant à guérir... Tant qu'il y avait en France des académiciens et des militaires, il jugeait que tout allait bien.

Pour le duc d'Aumale, il n'y avait dans la vie que deux belles situations pour un hommç : général de division et académicien. Quand on a quelques gouttes de sang de Louis XIV dans les veines, on pourrait avoir une ambition plus haute ; il est juste aussi de dire qu'on pourrait avoir des désirs plus bas.

L'homme se ressent toujours de ce qui l'a le plus vivement frappé à l'heure des sensations juvéniles, quand les sutures du cerveau ne sont pas encore faites, quand, selon l'expression de Daudet : (( on n'est pas encore achevé d'imprimer. » A cette époque de la vie, le duc d'Aumale vit de près Cuvillier-FIeury, qui fut son précepteur, et Bugeaud, qui fut son général, et il se dit : « J'estimerai que

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ma destinée est remplie, si jamais je réunis en moi ces deux hommes. »

Le rôle du duc d'Aumale n'en a pas moins été considérable dans l'histoire de ces dernières années, mais ce fut un rôle négatif, un rôle de Saturnien déjouant les projets des autres et conspirant uniquement pour son propre repos. Il voulait être tranquille, conserver ses deux uniformes de général de division et d'académicien et, pour arriver à son but, il fit preuve d'une ténacité, d'une souplesse, d'une dextérité qui révélaient en lui un diplomate de premier ordre.

Toute la politique monarchiste jusqu'à la mor' du Duc a roulé sur la peur qu'avait la famille d'Orléans de se brouiller définitivement avec l'oncle héritage, et sur l'idée fixe qu'avait l'héritier d' s Condé de conserver ses deux uniformes, sur l'illusioi. qu'on les lui laisserait s'il se faisait tout petit garçon. Il eut longtemps l'espoir qu'en ne donnant un sou à personne pour des agitations poUtiques, il arriverait à mourir à Chantilly et que Renan prononcerait sur sa tombe un discours sentimental et lubrique qui ferait rougir M. Bochet et pleurer Léonide Leblanc...

Renan et Léonide Leblanc sont partis avant le

Prince pour le grand voyage dont personne ne re-

vient. Le duc d'Aumale lui-même n'a pu rendre le dernier soupir dans son cher Chantilly, mais un académicien a prononcé tout de même un discours sur sa tombe et l'âme du châtelain en a été certainement réjouie.

Ne croyez pas que le plan de vie que le duc d'Aumale avait adopté fût très facile à réaliser.

Les princes seraient trop heureux s'ils n'avaient pas de partisans.

Le grand art d'un prince de nos jours, l'art vital, pourrait-on dire, est de concilier son idée de derrière la tête qui est de vivre en paix, avec la volonté plus apparente, d'ailleurs, que réelle, que manifestent les fidèles de voir leur prince se manifester.

La plupart des dévouements, sans doute, s'arrêtent en route dès qu'on ne les subventionne plus, mais il y avait dans l'ancien parti monarchiste des dévouements désintéressés, des dévouements que rien ne décourageait. Ce sont ceux-là qui sont terribles pour un prétendant qui ne prétend à rien.

Pour ceux-là, il faut découvrir une formule qui contente momentanément les plus ardents et qui les fasse patienter un peu.

Le comte de Chambord fut poursuivi toute sa vie par des gens qui voulaient aLsolument se faire tuer à SCS côtés, et, comme co prince, au cœur magna-

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nime et bon, n'avait pas la moindre envie de se faire tuer, ni de faire tuer personne pour s'imposer à un peuple qui guillotinait un monarque paternel et vertueux comme Louis XVI et qui divinisait Marat avant d'encenser Barras, il imagina la question du drapeau.

Le prince Napoléon, plus cynique et qui riait aux éclats quand Raoul Duval l'appelait « le prince Je m'en f... », se contentait de déclarer qu'il était républicain.

Le duc d'Aumale avait inventé le portrait. Pour se débarrasser de ceux qui, sans le connaître, venaient l'importuner de projets de coup d'État, il avait dans son salon un portrait de Guillaume le Taciturne. Comme au fond, les partisans les plus fougueux de l'action ne demandent qu'à être calmés, les visiteurs de Chantilly se dispersaient dans Paris en disant : « Le Prince attend son heure ! En nous montrant le portrait du Taciturne il a eu un geste qui en dit long. ))

Cet égoïste de qualité supérieure s'était ainsi préparé, avec une incontestable habileté, une tombe bien capitonnée. Ce vieux garçon, ce jouisseur délicat, n'avait rien oublié de ce qui pouvait embellir ses derniers jours : il avait fait avec l'Académie un mariage officiel et un mariage morganatique avec Babet.

Le pauvre prince avait compté sans les serviteurs obstinés de la cause monarchique ; ils agacèrent tellement le public avec la bataille de Rocroy, qu'on finit par enlever son grade au due d'Aumale et enfin par l'expulser.

Le prince ne se découragea pas, il fît agir les Rothschild et les Lambert de Bruxelles près de Carnot; il lança les membres de l'Institut sur Floquet et crut qu'il allait toucher au but et voir lever sa punition.

Hélas ! l'infortuné ignorait ce que sont des amis dévoués. Il lui arriva la même mésaventure qu'à ce député trop aimé qui ne pouvait faire un pas dans sa circonscription, se diriger même vers l'endroit le plus retiré, sans qu'immédiatement toutes les musiques et tous les orphéons n'attaquassent un air de bravoure.

(( La bataille de Rocroy ! Condé jetant son bâton de commandement dans les lignes ennemies ! En chassant le duc de l'armée vous lui avez rendu la liberté; insensés, vous êtes perdus... Vous verrez ce que c'est qu'un Prince de Maison de France qui monte à cheval ! »

Finalement, le duc dut rester à Bruxelles plus longtemps qu'il ne le croyait...

Le duc d'Aumale prit alors un grand parti. Il se

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mit lui-même à rançon et dans un mouvement qui n'était vraiment pas sans noblesse, il offrit une rançon digne de lui, digne de sa race : Chantilly. Il donna Chantilly, avec toutes les merveilles d'art rassemblées dans la demeure des Condé, pour avoir le droit de rentrer en France.

Pour les royalistes, assez rares maintenant, qui ont du principe monarchique une conception tout à fait majestueuse et grandiose, il est certain qu'il y avait je ne sais quoi de pénible dans l'humiliation du vainqueur d'Abd-el-Kader qui venait demander l'aman à une poignée de panamistes et de chéquards.

Ceux qui voient tout au point de vue humain trouvèrent, au contraire, touchant le spectacle de ce vieux soldat qui disait à des hommes qui n'avaient gagné que la bataille du chèque : « J'aime la France, je l'ai servie vaillamment jadis, je ne puis me passer de respirer son air, et les plus belles contrées, les pays inondés de soleil ne Aalent pas les forêts et les étangs de ce département de l'Oise qui faisait partie autrefois de l'Ile de France. »

C'est par cet amour sincère, profond, ingénu de la terre natale que le duc d'Aumale restera intéressant et sympathique.

Une fois de plus éclate l'ironie intense qui fait le

Pendant de longues années

fond de la vie actuelle nous avons lu dans les journaux des détails à faire frémir d'horreur sur les conciliabules ténébreux qui se tiennent entre officiers venant à Chantilly sous prétexte de chasse pour organiser des complots. Les bien informés vous apprenaient de temps en temps que tout était prêt et que le duc allait se faire proclamer lieutenant-général du royaume. D'autres, ceux qui avaient vu le portrait du Taciturne, prétendaient qu'il voulait être stathouder.

Pendant ce temps-là, le pauvre duc n'avait qu'une pensée : « Qu'est-ce que je pourrais essayer pour faire oublier que je suis prince et pour finir mes jours en France?.., »

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