BLANQUI
ÊME après la biographie très documentée et très complète que lui a consacrée Gustave Geffroy, la figure de Blanqui reste énigmatique et lystérieuse. Chez cet éternel conspirateur qui passa les trois quarts de sa vie en prison, il y a quelque chose qui déconcerte. On ne sait vraiment à quel type d'hommes le rattacher.
Qu'était Barbes ? un héros qui retardait de cinquante ans, et qui, contemporain de Desaix, eût vécu peut-être et fût mort comme lui. Qu'était Flourens, l'insurgé permanent, le défenseur des Cretois révoltés ? un illuminé et un inquiet qui retardait, lui, de plusieurs centaines d'années, et
quF peut-être, dans le cycle des épopées chevaleresques, eût fait un marquis d'Antioche ou un duc de Sparte.
Blanqui n'avait ni les ardeurs martiales de Barbes, ni rhumeur errante d'un Flourens. On peut affirmer même qu'il ne connut jamais ces instincts impérieux qui poussent des hommes nés pauvres à rechercher des voluptés de patriciens et à chasser du banquet les heureux du sort, afin de s'asseoir à leur place.
Ce monomane de destruction fut toujours sobre comme un pythagoricien, chaste comme un brahme, désintéressé comme un anachorète. Ce buveur de sang se contentait presque exclusivement de laitage et de végétaux. Il n'aima qu'une fois et il resta fidèle au souvenir de sa première femme, morte de douleur pendant qu'il était en prison.
Théophile Sylvestre qui, par une coïncidence singulière, après avoir été un des ardents défenseurs de l'Empire, a été foudroyé par une indigestion en déjeunant chez Gambetta, a tracé un magistral portrait de Blanqui, qui contient de curieux détails sur ses goûts lilléraires.
Ce farouche se nourrissait intellectuellement du miel pur des sagesses antiques ; il vénérait les classiques, il professait pour le romantisme la même horreur qu'Armand Carrcl ; il eût été de force à
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donner des leçons de latin à Janin. Quand il avait conversé gravement avec Tacite, il se récréait volontiers avec Horace. Ce captif perpétuel aspirait à l'air avant tout ; été comme hiver, étant jeune, il couchait la fenêtre grande ouverte.
En dehors de ses déclamations contre le parti prêtre, on n'aperçoit point dans ce qu'a écrit Blanqui trace d'un système quelconque, on ne voit pas qu'il se soit rattaché à aucune école socialiste déterminée, qu'il ait été communiste ou collectiviste.
L'amour du pouvoir, le frénétique besoin d'être le maître, nous révélerait-il le mystère de cette nature ? Nullement. Il semble, au contraire, avoir constamment eu peur du succès. Il disposait, en 1848, d'une véritable armée; il n'a pas la patience d'attendre, et il jette toute cette réserve dans une échauffourée. Inspirateur occulte de l'affaire de la Villette, il se montre un moment et disparaît. Rédacteur de la Patrie en danger et chef de bataillon pendant le siège, il se risque quelques minutes à l'Hôtel de Ville, le 31 Octobre, et disparaît encore sans même attendre la fin de la journée.
La conduite de Blanqui au moment du 18 Mars est plus surprenante peut-être.
Il avait organisé le mouvement communaliste bien avant la chute de l'Empire. Je me souviens
d'avoir entendu plus d'une fois causer des ouvriers qui, installés sur un échafaudage près d'une maison que j'habitais dans un des faubourgs de Paris, échangeaient les théories les plus violentes. Sans cesse, dans les conversations, revenait le nom du vieux ou du petit marquis. Le petit marquis, c'était Blanqui. Caché dans le quartier, il réunissait chaque soir un groupe de fanatiques, dont aucun ne le trahit jamais...
En tout cas, au 18 Mars, il était parfaitement certain du mouvement ; il en tenait tous les lîls dans sa main, il avait ce qu'il avait eu en 48, ce qu'aucun chef ne possédait, une bande de sectaires très disciplinée et très dévouée qui attendait un signe de lui, il pouvait être le dictateur de Paris. Jamais l'occasion pour lui ne s'était présentée plus belle. Il s'évada littéralement de ce triomphe ; il courut dans son pays natal et sembla dire à la prison (( Reçois-moi et sauve-moi... »
Un homme qui n'a qu'une crainte, celle de réussir, tel fut constamment Blanqui. A côté de cela, vous trouvez le conspirateur le plus fin, le plus prudent, le plus délié qui ait peut-être existé. En ce temps d'individualisme où il est difficile de mettre quatre hommes d'accord pour une œuvre qui doit porter à chacun honneur et profit, il excellait à réunir
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en un faisceau serré les personnalités les plus opposées. . '
Impénétrable et taciturne, il avait la force d'âme qui sait garder un secret, il avait lame de la force, Le don d'imposer aux autres le secret sur un projet confié.
Du fond d'une forteresse il organisait un complot, il communiquait à tous un mot d'ordre toujours fidèlement gardé, des instructions toujours suivies. Il inspirait l'enthousiasme, le silence, plus rare que l'enthousiasme, l'esprit d'abnégation irraisonnée, plus rare encore que le silence. Il a été longtemps, dans le brouillard profond qui l'enveloppait, comme un Vieux de la Montagne aveuglément obéi de ses séides.
Avec ses allures révolutionnaires, nul homme peut-être ne fut plus étranger au mouvement de son époque. Que pouvait savoir, en effet, du mouvement de ce siècle complexe, cet éternel reclus qui ne sortait d'un cachot que pour ourdir un nouveau complot, et qui n'a connu les progrès de son temps que par la rapidité plus ou moins grande avec laquelle il a été en chemin de fer de Paris à Belle-Isle ou à Saint-Martin-de-Ré ?
En ce sens, cette intelligence si pénétrante et si aiguisée par certains points, fut l'intelligence la plus fermée et la plus rétrograde de sa génération.
Il est même permis d'affirmer que Blanqui n'eut jamais le tempérament d'un révolutionnaire. Un révolutionnaire se préoccupe avant tout de ce que l'on pourrait appeler l'état atmosphérique d'un pays ; il attend que les esprits soient moralement dans cette température lourde et chaude qui précède les orages de l'été..., et, quand tous les cerveaux sont en ébuUition, il jette tout à coup l'étincelle qui doit mettre le feu à cette matière inflammable...
Blanqui, encore une fois, n'a jamais eu la notion de ces révolutions modernes qui s'accomplissent, sinon du consentement unanime de tous, du moins par des complicités multiples d'hommes et de choses. 11 eût été plutôt un faiseur de séditions du Moyen Age, un organisateur de ces tumultes où quelques partisans armés se ruaient sur un château ou pénétraient par les souterrains dans la Maison de Ville et devenaient les maîtres d'un moment. On se figurerait volontiers qu'Italien de race, ce bizarre personnage ait été mêlé, dans une existence antérieure, aux incessants complots des anciennes répubhques de Florence ou de Gênes.
PROUPHOM &T KARL MARX