MICHELE
pression absolument exacte de ces dernières années.
La collection d'un journal comme La Libre Parole sera un document d'un prix inestimable pour l'avenir, mais sur certains points où la passion, la plus légitime et la plus justifiée, a pu nous entraîner, l'historien, pour rendre un jugement d'ensemble, devra contrôler ce que nous avons dit par d'autres documents.
Dans ses derniers livres, Michelet n'avait plus rien des qualités maîtresses de l'historien qui sont la sérénité de l'âme et, tout au moins, l'intention d'être équitable, de peser le pour et le contre.
Comme s'il eût senti qu'il avait encore beaucouji à dire et que le temps pressait, l'écrivain ne se donnait même plus la peine d'écrire. Il envoyait au public des feuillets chargés de monosyllables, ainsi que le chêne de Dodone jetait au vent ses feuilles éloquentes.
Ces paroles brèves, pénibles, saccadées, profondes souvent, obscures parfois, jamais banales, semblaient sortir moins d'une bouche humaine que des lèvres serrées d'une Pythie frissonnant du délire sacré.
L'admiration subsiste quand même, très ardente et très vive, chez les hommes de notre génération.
Il semble, effectivement, qu'il en soit de Michelet
comme do Victor Hugo. Si on voulait apprécier sévèrement les doctrines de l'historien, il faudrait lui restituer ce qu'on lui doit : les jouissances incomparables qu'il vous a procurées, les tableaux magnifiques qu'il a déroulés devant vous, les horizons originaux qu'il a ouverts à votre imagination. Quel est, parmi ceux qui pensent, celui-là qui pourrait estimer ce qu'il doit à Michelet? Les aperçus, les idées, les points de vue les plus personnels en apparence, tiennent souvent à une phrase, à une ligne, à une épithète de Michelet. Il pense en vous, à votre insu, comme Victor Hugo chante en vous. Les vers ne vous reviennent point, la phrase n'est point distincte, et cependant l'image qui danse dans une sorte de mélodie vague a été évoquée par le poète ; c'est avec l'historien que vous avez vu ce CDin du Passé que vous espériez avoir découvert.
Michelet, en effet, avait un don génial, un don en quelque façon surnaturel ; il voyait : c'était un voyant. Certains hommes avaient reçu, dit-on, la faculté de découvrir les trésors cachés sous la terre ; Michelet voyait plus clair dans la nuit du passé que dans le plein jour de son époque.
Quand il entrait dans un siècle, tout se mettait à lui parler : la statue, le tableau, le château en ruine retrouvaient l'étincelle de vie que leur avait com-