XVI AVANT-PROPOS
pas. En tous cas, soyez tranquilles: rien ne sera perdu de ce qui, dans notre vie de chaque jour, pourra intéresser ou divertir nos petits-fils; assez de plumes s'évertuent dans le silence du boudoir, assez de Marmontels et de Bachaumonts de l'un ou de l'autre sexe nous croquent ailleurs que dans les gazettes; assez de femmes, en organisant leur petit théâtre, conservent les rôles étiquetés et les dossiers de leurs personnages.
Pour nous, jeunes gens, tâchons de ne pas perdre tout à fait la grâce sociable de nos pères, le goût des élégances de l'esprit, toutes ces qualités aimables qui sont comme le sourire de la France.
UORACE WALPOLE. — MADAME DE CIIOISEUL *
Juillet 1878,
En 18S9, M. de Sainte-Aulaire avait public deux volumes de lettres inédites échangées entre madame Du Deffand, la duchesse de Choiscul ol Tabbé Barthélémy. Aujourd'hui, il nous donne une troisième édition de ce même ouvrage, mais en trois volumes, et augmentée d'un grand
1. Correspondance complète de madame Du Deffand aucr la duchesse de Choiseuly l'abbé Barthélémy et M. Craufwt, publiée avec une introduction par M. le marquis de Sainte- Aulaire. — 3 vol. in-8*, chez Calmann Lévy.
nombre de lettres de madame de Choiseul et de toute une correspondance encore inédite de madame Du Deffand avec M. Craufurt *.
Le contraste entre madame de Choiseul, qui trouve le bonheur dans le devoir, et madame Du Deffand, qui n'a guère compris le devoir et ne connaît point le bonheur, éclate ici en pleine lumière. Ces deux caractères, par opposition, se donnent du jour l'un à l'autre. Madame Du Deffand, qui avait vingt-cinq ans de plus que sa jeune amie, l'appelait par plaisanterie « grand'maman », et madame de Choiseul l'appelait a ma petite-fille ï) * ; et elles n'avaient pas tort : car,
1. C'est en 1810 que le recueil le plus considérable de lettres de madame Du Deffand fut publié pour la première fois à Londres, d'après les manuscrits trouvés dans les papiers d'Horace Walpole. Mais c'est la publication de M. de Sainte- Aulaire qui fit connaître madame de Choiseul. — Sur madame Du Deffand considérée comme écrivain, voir Sainte- Beuve, Causeries du Lundiy I (1850), Weiss, Essais sur l'histoire de la littérature française (1861), et Caro, la Fin du dix-huitième siècle, t. II (1880).
2. L'explication est celle-ci : La grand'mère de madame Du Deffand avait épousé en secondes noces un duc de Choiseul ; madame Du Deffand s'amuse à intervertir les rôles et les âges, et à confondre la jeune duchesse avec son homonyme.
pour la sagesse, au moins dans la conduite de la vie, madame Du Deffand, malheureusement pour elle, était de beaucoup la plus jeune.
Uexquise duchesse de Choiseul est, avec madame de Lauzun ^ madame de Bonneval * et mademoiselle Aïssé, une des plus gracieuses exceptions de cette époque de désordre et de licence.
C'est un modèle de délicatesse, de tact et de dignité.
« Le ciel est dans son cœur, » disait Barlliclemy. EtWalpole, dans une lettre au poète Gray (tout émaillée de portraits, et semblable à une galerie de Reynolds ou de Gainsborough) : « Son visage est joli, pas très joli ; sa personne est un petit modèle. Gaie, modeste, pleine d'attentions, avec la plus heureuse propriété d'expressions et la plus grande vivacité de raison et de jugement, vous la prendriez pour la reine d'une allégorie. Un amant, si elle était femme à en avoir, pourrait , désirer que l'allégorie finisse; mais nous, nous
1. Amélie de Boufflcrs, petite-fille de la maréchale de Luxembourg.
2. Mademoiselle de Biron, l'un des vingt-six enfants du duc, femme du pacha.
j'ai peine à retendre sur la grand'maman. • (2o novembre 1 "70.)
Ce qui est le pJus louchant, c'est Tidolâtrie de la jeune femme pour son mari, et la résignation avec laquelle elle, supporte ses infidélités. Elle eut sans doute beaucoup à souffrir : a Avec un cœur chaud qui a besom d'aliment et une imagination vive qui a bcsom de pâture, dit-elle, j'étais plus disposée au malheur et à l'ennui que personne...» Mais elle. ajoute aussitôt: a Cependant je suis heureuse et je ne m'ennuie pas... » C'est que, chez elle, le bonheur est le fruit de la volonté, de la raison et du devoir : « Vous êtes gaie, lui dit madame Du Deffand, parce que vous êtes raisonnable ; vous êtes heureuse parce que vous avez des sentiments ; et vous êtes contente parce que votre conscience ne vous fait jamais le plus petit reproche. Voilà votre vrai bonheur. » (-22 juillet 1766.)
Madame de Choiseul a reçu une lettre de Walpole; elle écrit à madame Du Deffand : « Je vous envoie la lettre de M. Walpole, puisque vous le voulez : vous n'y verrez que des louanges; il me parle toujours comme à une femme... o (14 juin
1767.) N'est-ce pas charmant? C'est qu'en effet, elle ne se sent femme que pour son mari. Quelle modestie, quelle tendresse pour ce beau duc, qui ne le lui rend guère ! Quelle passion pour sa gloire ! «L Dites-moi, écrit-elle à madame Du Deffand, le grand'papa a-t-il parlé de moi? Qu'en a-t-il dit, et de quel ton? 11 me semble qu'il commence h n'être plus honteux de moi, et c'est déjà un grand point de ne plus blesser l'amour-propre des gens dont on veut être aimé... Avouons que c'est un excellent homme que ce grand'papa; mais ce n'est pas tout d'être le meilleur des hommes, je vous assure que c'est le plus grand que le siècle ait produit. . . » (13 mai 1770.)
Aussi, quelle joie, quand il est exilé à Chanteloup, et qu'elle le tient enfin, en cette triomphante disgrâce, loin de la cour, du monde et des affaires! M. Weiss, qui a écrit sur elle des pages définitives, a dit : ce C'était la femme la plus à souhait qu'ait jamais pu rencontrer un homme exposé à devenir un jour ministre et à cesser tout à coup de l'être ^ »
1 . Essais sur l'histoire de la Wléralure française (1861). Cf. Sainte-Beuve, Causeries du Lundi, t. XIV (1859).
10 FIGURES DE FEMBIES.
« Je suis, s'écrie-t-clle, avec ce que j'aime le mieux, dans le pays qui me plaît le plus.» (26 décembre 1770.) Elle redevient coquette pour le conquérir, elle se consacre entièrement à Tobjet de son culte : « Je n'ai jamais été si bien coiffée ni si occupée de ma parure, que depuis que je suis ici. Je veux redevenir jeune, et, si je peux, jolie. Je tâcherai au moins de faire accroire à M. de Choiseul que je suis Tune et l'autre, et, comme il aura peu d'objets de comparaison, je rattraperai plus facilement. »
Si Ton compare cet enthousiasme, cette chaleur de jeunesse, ce charme d'une âme saine et d'une vie droite, au désenchantement, à Tennui, au caractère et à Texistence bizarres de madame Du DefFand, quel contraste ! « Madame de Choiseul, dit M. Weiss, a dans le caractère le . :rme que son amie a dans l'esprit, et elle a montré dans sa conduite la justesse que l'autre avait seulement dans son style. » Il y a un mot de madame Du Deffand qui la peint tout entière et qui fait bien saisir la différence des deux na-
tures : « Je n'ai que la spéculation des vertus dont vous avez la pratique. » En effet, cette femme dont Tesprit semble gagner en clairvoyance ce que perdent ses yeux ; d un goût si fin, d'un jugement si pénétrant ; qui a la passion du naturel, de la franchise, la haine de toute affectation et de toute fausse note; cette femme mène l'existence la plus étrange et, en somme, la plus triste. Cest que, de cette parfaite justesse de l'esprit, il ne passe rien dans sw conduite; elle est incapable de suivre les maximes, les principes excellents que son expérience lui inspire ; elle raisonne à merveille sur les autres et sur elle-même ; mais de ses beaux raisonnements ne sort jamais une vie raisonnable; il y a là des lacunes de volonté. Elle touche toujours juste, au bon endroit, mais sans s'arrêter, sautant au delà, de branche en branche ; attrapant une vérité au vol, puis la laissant pour courir à d'autres. La spirituelle marquise, qui se connaissait très bien, ce qui ne lui a donné pourtant ni la sagesse ni le bonheur, a tracé d'elle-même un portait où elle dit :
« Madame Du Deffand parait difficile à définir :
le grand naturel qui fait le fond de son caractère la laisse voir si différente d'elle-même d'un jour à l'autre, que, quand on croit l'avoir attrapée telle qu'elle est, on la trouve, l'instant d'après, sous une forme différente. » (1728.)
Cette mobilité perpétuelle a souvent dérouté ceux qui essayaient de la saisir. On a dit, par exemple, qu'elle était sèche et égoïste. Sa passion pour Walpole prouverait peut-être le contraire ; mais ce qui est vrai, c'est que son esprit de finesse, qui aperçoit trop vite les défauts et les vices d autrui, son habitude de l'analyse excessive et de la critique, son génie d'observation, cette expérience redoutable et cette méfiance que donne le monde, arrêtent sa sensibilité et paralysent les mouvements de son cœur. Elle paraît égoïste, et elle le devient presque, parce qu'elle ne trouve personne digne de son dévouement.
C'est ce qu'elle appelle « la privation du sentiment, avec la douleur de ne s'en pouvoir passer ». Aussi éprouve-t-on, en la lisant, une impression de froid : l'enthousiasme manque ; cela brille, mais n'échauffe point.
n semble que tout, dans cette existence, soit à
l'envers : au moral comme au physique, elle fait du jour la nuit, et de la nuit le jour. Orpheline de bonne heure, sceptique dès Tadolescence, élevée, à la mode du temps, dans un couvent mondain, puis mariée avec un homme qu'elle n'aime pas et qui est, comme elle dit, « aux petits soins pour lui déplaire », elle connaît de bonne heure Tennui, plaie incurable de cette âme. « L'ennui, dit -elle, a été et sera la cause de toutes mes fautes. »
A peine mariée, on la voit aux petits soupers du Régent, qui la distingue ; ce caprice dure peu : « ni tempérament ni roman » . Cette étincelante petite femme, mince et frêle, race de Voltaire, avec sa jolie figure et ses beaux yeux, ne fut jamais qu'une maîtresse spirituelle; ce n'était pas son cœur qui aimait, c'était sa tête, et, la seule fois qu'une vraie passion lui vint sur le tard, elle entra par l'esprit. Il est facile de deviner qu'une pareille nature ne fut pas du goût du Régent, l'homme le plus corrompu de la Régence: ai * bout de quinze jours, madame Du Deffand laissa la place à une maîtresse moins spiriluelle, madame d'Avcrne probablement. Le plaisir qu'ollû
retira de l'aventure dut être médiocre, mais l'expérience sans doute n'y perdit point : elle le prouva en se consolant avec Delrieu du Fargis, un coquin d'esprit, confident de toutes les débauches du prince, — et avec bien d'autres.
Ainsi , elle n'a pas encore aimé, cette créature jeune, belle, intelligente, qui semblerait faite pour l'amour. Elle a plus de trente ans déjà, elle a passé sans émoi le cap des tempêtes. N'aimera-t-elle donc jamais? Est-elle donc insensible, ou bien sa sensibilité ne trouve-t-elle pas d'objet digne d'elle ?
A trente-quatre ans, nous la retrouvons chez la duchesse du Maine : après les petits soupers du Régent, les a nuits blanches » de la cour de Sceaux ; après les galères du plaisir, les « galères du bel esprit » . C'est là qu'elle rencontre mademoiselle de Launay, et ce président Hénault qui va prendre tant de place dans sa vie, sinon dans son cœur. Cependant il paraît bien fait pour elle, cet homme de quarante-cinq ans, aimable, facile, à la fois grave et frivole, dont la physionomie spirituelle est éclairée d'un sourire. Pourquoi donc cette Uaison intime et
indéfinie, cette sorte de second mariage que la nature lui offre comme si elle voulait réparer le premier, erreur de la société; pourquoi donc cette liaison si assortie, à ce qu'il semble, ne lui donne-t-elle pas enfin le bonheur? Tout, ici, n'cst-il pas d'accord : l'âge, Texpôrience, les goûts, l'esprit et, plus que cela, la complexion ? Le président avait été fort galant ; il avait réussi auprès des femmes, mais plus par l'esprit et l'adresse que par la vaillance. Le Régent riait des insuffisances de cet homme à bonnes fortunes, que le marquis d'Argenson, dans ses Mémoires, indique d'une manière piquante, mais trop légère pour être répétée ici. Eh bien, ce défaut même n'était-il pas encore un point de ressemblance avec madame du Deffand ? On eût pu dire de lui ce qu'elle disait d'elle-même : (( Pas de tempérament. » Oui ; mais on n'aurait pas pu ajouter la suite : « Pas de rcman. »
Et voilà pourquoi elle ne connut avec son président ni l'amour ni même la passion. Il avait son roman, lui : il avait aimé, il aimait encore, il aima jusqu'à la fin madame de Castelmoron; c'est à elle que son cœur appartient
BIADAME DU DEFFAND. 17
et appartiendra toujours. On se souvient de cette lugubre scène racontée par Grimm, où madame Du Deffand, veillant au lit de mort du compagnon de presque toute sa vie, lui demanda, lorsqu'il était à ses derniers moments et dans le délire de Tagonie, s'il se souvenait de madame de Castelmoron et s'il Tavait plus aimée que madame Du DejfTand. — « Ah ! quelle différenCvî ! » dit-il ; et il se mit à parler avec amour de la première , faisant une comparaison peu flatteuse pour la seconde. Ainsi madame Du Deffand n'avait jamais eu que les restes de cette grande affection ; la pauvre femme vint trop tard, et ces liens de la fantaisie et de l'habitude allèrent s'affaiblissant chaque jour par la monotonie, l'ennui, la sécheresse, jusqu'à l'indifférence : * dénouement le plus horrible, dénouement naturel pourtant de ces liaisons qui durent seulement parce qu'on sait qu'on pourra les rompre, où toute chose a eu sa place et a joué un rôle, excepté l'amour, la raison et le devoir. C'est le mot d'une comédie contempo-
* . « Quant au rouge et au président, je ne leur ferai pas rhonneur de les quitter. »
I raine : « Je m'ennuyais, voilà comment cela a \ commencé ; il m'a ennuyée, voilà comment cela i a fini. »
Madame Du Deffand semblait donc condamnée à passer toujours à côté du bonheur sans l'atteindre, à avoir quelquefois l'illusion de l'amour, jamais la réalité.
A défaut de l'amour, connaîtra-t-elle du moins Tamilié? On sait comment finit son intimité de dix ans avec mademoiselle de Lespinasse, qui lui emporte la moitié des habitués de son salon et qui entraîne dans sa désertion le bon d'Alembert. Pont de Veyle se refroidit de jour en jour; Formont, « le délicieux Formont », et le chevalier d'Aydie lui sont ravis par la mort; Craufurt est loin ; Voltaire ne peut être pour elle un ami, car, si elle aime son esprit, elle a peur de son caractère. Il est bien vrai qu'il y a des gens qui lui portent une véritable affection; mais alors elle doute de leurs sentiments; elle voudrait y croire, et elle ne le peut. C'est Wiart, le bon et excellent Wiart, son fidèle secrétaire, h qui elle dira, à l'heure de ?a mort, le voyant fondre en larmes : « Vous m'aimez donc? » C'est
la duchesse de Choiseul elle-même, dont elle voudrait être sûre, mais dont elle doute toujours au fond : « Vous savez que vous m'aimez, mais vous ne le sentez pas. » Ainsi, ou bien ses amis la quittent, ou bien ils meurent, ou bien ils sont loin ; ou bien enûn, s'ils sont là, près d'elle, iidèles et attachés, elle ne peut pas croire à leur affection : son maudit scepticisme trompe son cœur.
Mais ce scepticisme outré qui l'abuse et la met en défiance sur les sentiments d'autrui et sur les siens, cette crainte exagérée d'être dupe qui fait qu'on se dupe soi-même en se privant d'aimer ou d'être aimé, cette ironie qui d'avance dessèche ce qui allait fleurir, tout cela, elle va, pour ses péchés, le retrouver dans la personne de l'homme qu'elle aimera : elle va alors être aux prises avec ses propres maximes retrouvées chez autrui; elle en soufl*rira à son tour; elle rencontrera ainsi dans ce qu'elle aura de plus cher sa
lIADAriK DU DEFFAND, 21
propre nature, qui deviendra son châtiment et sa douloureuse expiation. Oui, elle aime enfin, cette femme dont jamais le cœur n'a été touché dans la jeunesse; elle aime à soixante-huit ans, lorsque, devenue aveugle, elle ne peut môme plus voir l'objet de sa passion, lorsqu'elle n'a plus le droit d'avouer son amour ni de laisser voir son cœur blessé. Cette femme qui, à vingt ans, étincelante d'esprit et de grâce, était restée froide, qui, sans amour, sans illusion, avait eu l'âme fanée au souffle du Régent, la voilà qui redevient jeune; sous ses rides, son âme a vingt ans ; elle oublie qu'elle a vécu ; elle aime 1 Et dans ces ténèbres, dans ce « cachot éternel », le rayon divin tombe et l'âme s'ouvre pour la première fois *.
On a longuement disserté sur la nature des sentiments de madame Du DefTand pour Horace Walpole*. Les uns n'y ont voulu voir qu'un goût
1. C*est dans Tautomne de 1765 que Walpole arriva à Paris. Cette première fois, il y resta six mois.
2. Voir Sainte-Beuve, Causeries du lundi, t. I (1850), et Scherer, Études sur la littérature contemporaine^ Z* série (1865).
un peu et qu'elle est brusquement ramenée à la réalité. Eille se soumet : Je moyen de faire autrement? Elle essaye de rire d'elle-même, et ce rire vous donne froid au cœur; elle se combat pour lui obéir, et cette lutte intérieure est aussi pénible que curieuse à suivre. « Si j'avais eu de Tamourpropre, dit-elle, il y a longtemps que vous l'auriez écrasé ; mais c'est un sentiment que je n'ai point écouté avec vous... »
Ce n'est point de l'amitié, cela, quoi qu'on veuille dire : car il n'y a qu'une chose qui puisse tuer Tamour-propre chez une femme, et surtout chez une femme telle que madame Du Deffand, c'est l'amour. Enfin elle s'apaisera peu à peu; elle se repliera sur elle-même, et elle dira ce mot que les femmes d'un certain âge qui n'ont pas de fils disent à l'homme quelles viennent à aimer : « J'ai bien du regrcr que vous ne soyez pas mon fils ! »
Elles ne sont point rares, ces passions d'automne, forcément platoniques, mêlées de comparaisons et de regrets, où la femme refait en imagination sa vie manquée et la compare toile qu'elle a été à ce qu'elle aurait pu être : cruelle
ironie du sort, qui lui fait rencontrer sur son déclin Tami trop jeune pour devenir Tépoux, trop âgé pour être le fils * I
Quand on analyse cette destinée anormale, cet amour qui se trompe d'heure, on éprouve une sensation de malaise, comme quand on voit quelque chose de difforme, de contre-nature. « Pauvre femme I elle m'en fait encore pitié! » dira plus tard madame de Choiseul à M. de Beausset (le fiitur cardinal), en lui prêtant les lettres de son amie.
Telle fut Texistence étrange, irrégulière et malheureuse de la femme qui, après avoir été mêlée pendant un demi-siècle à la vie galante et intellectuelle de son temps, devint Tâme d'un cercle célèbre, où tout ce qu'il y avait d'illustre en France et en Europe, écrivains, artistes, grands seigneurs, hommes d'Etat, princes et rois euxmêmes , sollicitèrent l'honneur d'être admis. C'était la royauté de l'esprit et du goût qu'on allait saluer aux petits soupers du lundi, dans ce
1. Cf. la liaison de la marquise de Créqul et de Senac de Meilhan. Mais ici le mot passion serait de trop.
i6 FIGURES DE FEMMES.
couvent de Saiul-Joseph*: car ce salon unique, il la fois politique et littéraire, laissait derrière lui le salon philosophique de mademoiselle de Lespinasse, le salon aristocratique de madame de Luxembourg et le salon demi-bourgeois de madame Geoffrin.
1. Rue Saint-Dominique. Madame Du Deffand habitait quelques chambres de Tancien appartement de madame de Montespan. Elle s'y installa en 1747 ; auparavant, elle demeurait rue de Beaune. C^est aussi rue Saint-Dominique que madame de Choiseul habita pendant les dernières années de sa vie (elle ne mourut qu'à la fin de 1801), dan -j un appartement de l'hôtel qui fut habité depuis par le maréchal Soult.
A côté de madame Du Deffand et de madame de Choiseul, qui occupent le milieu du tableau, le livre de M. de Sainte-Aulaire nous montre deux agréables figures accessoires, celle de l'abbé Barthélémy et celle de M. Craufurt.
L'abbé Barthélémy, le doux Anacharsis, »» chancelier d'esprit » de la duchesse de Choiseul, aimable, lettré, érudit, le type de Tabbé mondain du dix-liuitiôme siècle, avec sa belle humeur et son bon sourire, regrette parfois tout bas d'avoir abandonné une carrière brillante et jette
un regard mélancolique vers ce passé où il rêvait la gloire ; mais la grand'maman survient souriante, et alors il oublie bien vite ses regrets et il se sent trop heureux près d'elle pour désirer autre chose : Taini console Fauteur. Il faut deviner ses sentiments : car il était trop délicat et aussi trop spirituel pour laisser rien voir de son cœur, et peut-être ne s'avouait-il pas à lui-même la nature de cette respectueuse affection pour une femme qui adorait son mari, affection mêlée d'estime, d'admiration et de tendresse. Et puis enfin, il était là pour distraire, pour consoler, pour égayer dans les jours sombres, quitte à disparaître dans SCS manuscrits grecs ou égyptiens aux jours de soleil. On le voit, ce grand abbé, protégeant, entourant de mille soins la gentille petite duchesse de l'œuf enchanté. — « Elle est si frêle, dit-il à madame Du Deffand, que je crains toujours de la voir se briser !» Et il confie à la marquise ce qu'il n'aurait pas osé dire à madame de Choiseul elle-même : a Le défaut de la grand'maman est d'avoir un excès de raison et de vertu aussi difficile à guérir peut-être qu'un excès contraire. « L'abbé I l'abbé I pourquoi donc vouliez-
VOUS guérir la grand'maman de sa vertu? A la fin, le besoin des confidences à la petite-fille devient si pressant, que Tabbé forme un beau rêve où il invente et décrit d'avance le télégraphe électrique : étrange puissance du sentiment î
M. Craufurt, lui, était un Anglais, un ami de Walpole, original, naturel et spirituel comme lui, assez mauvais sujet d'ailleurs, à ce qu'il semble. Madame Du Deffand aimait beaucoup « son petit Craufurt i>, parce qu'il lui avait donné un avantgoût de la manière anglo-saxonne et qu'il lui avait présenté son ami : elle le supplie sans cesse de venir la voir ; mais le petit Craufurt ne vient pas vite, car il a la passion du jeu, et il aime mieux continuer de se ruiner à Londres que de se mettre en route pour venir voir la vieille amie dans son tonneau.
Ainsi, elle est toujours condamnée à rester éloignée de ceux qu'elle aime. Elle voudrait bien aller à Chanteloup ; M. et madame de Choiseul, l'abbé, tout le monde l'appellent : « Laissez-vous enlever, lui dit la grand'maman ; on dit que c'est si joli I » Et madame Du Deffand voudrait bien se
laisser enlever ; mais elle est bien vieille, et Clianteloup est bien loin ; et elle rêve toujours d*y aller, sans réaliser son rôve.
Mais qui sait? peut-être lui faut-il Tabsence, en amitié comme en amour. Tous ceux qu'elle a près d'elle finissent par l'ennuyer. Elle a besoin du monde, ne saurait s'en passer, et le monde l'assomme. Bien plus, elle s'ennuie elle-même : « Si je pouvais me séparer de moi, je ferais une bien bonne affaire. » Cet esprit inquiet, plongé dans « un abîme de vapeurs », a horreur de la solitude, déteste la société, et jusque dans la société elle-même ne trouve encore que la solitude. Elle fuit sa pensée, elle a bâille sa vie », comme plus tard René vieillissant. Mais cette maladie morale, ce tourment, qui, par certains cris pénétrants, désespérés et tragiques, rappelle le monologue d'Hamlet et annonce Werther, cette crise chronique d'ennui aigu, cette impuissance mêlée de désir chez une femme d'élite parfaitement naturelle, nous attachent plus peut-être dans leur sincérité que les mélancolies quelque peu artificielles du commencement de notre siècle, qui deviendront une attitude littéraire et une pose.
Ce sera alors le cas de rappeler sa maxime : a Ut ton de roman est à la passion ce que le cuivre est h Tor. » Madame Du Deffand est une Lélia sans phrases, — mais aussi sans poésie.