Causeries du Lundi , Édit. Garnier, Vil
2. Sur cette collabora lion de madame d'Épinay, voir Scherer, Melehior Grimm^ p-. 12*, 13,
cours d'AUemagEe ou aux pieds de la grande Catherine ^
Ces derniers mois de Genève, avec Grimm, avaient été pour madame d'Épinay les plus heureux de sa vie : à mesure qu'elle approchait de Paris, il lui semblait << qu'elle marchait au supplice » ; elle sentait bien, avec son instinct de femme, qu'elle avait dit adieu pour jamais à la jeunesse et à Tamour 1
1. Il n'était pas insensible à Fattention des grands (qui donc rétait alors?); il était même, à cet égard, un peu snobj comme diraient nos voisins: il était né courtisan; il aimait le galon, les titres, et GaliaiA Ten plaisantait ; c'était IS son côté feible. Voir, sur le séjour de Grimm en Russie,, la Comsspondance du roi S :aiislas -Auguste Ptiniaiowski et de madame Geoffrin (1764-1777), avec une introduction de M. Ch. de Moûy. (Pion, 1875.)
Ici s'arrêtaient ses Mémoires dans les éditions de 1818 et de 1863. MM. Lucien Perey et Gaston Maugras ont reconstitué la fin de sa vie, d'ai3ord à l'aide des trente derniers cahiers des Mémoires (qui étaient restés inédits, comme les trente premiers, et qui vont jusqu'en 1763 ), puis à l'aide de lettres et de papiers de famille. Mais, il faut bien Je dire, ce qui, dans ce deuxième volume, est neuf, ne présente pas un vif intérêt, et ce qui est le plus amusant était déjà connu par les correspondances de Galiani, de Diderot, de Voltaire
et de Grimm. C'est un peu mince, et les deux volumes gagneraient certainement à être réduits en un. On a aujourd'hui une tendance fâcheuse à abuser des vieux papiers : parce qu'un siècle a passé dessus et les a jaunis, ce n'est pas une raison pour qu'ils soient précieux. Que nous importe, par exemple, le long détail de toutes les sottises de M. d'Épinay le fils, après celles de M. d'Êpinay le père? N'était-ce pas assez de celles-ci? Est-il nécessaire d'y employer plusieurs chapitres, lorsque tout pouvait tenir en quelques lignes ? La manie du document devient une sorte d'épidémie; on noyé les choses intéressantes dans des flots d'inutilités, et la littérature tourne un peu trop au commérage.
Il ne faut pas croire que madame d'Êpinay gagne à tout cela ; elle y perdrait plutôt. Sa mémoire a subi des fortunes diverses : noircie d'abord et calomniée par Jean-Jacques, elle a été réhabiUtée, au milieu de notre siècle, à la suite de la première publication des Mémoires ; Sainte- Beuve, puis M. Scherer, lui ont fait une fort jolie place. Aujourd'hui, et depuis quelques années déjà, il semble qu'un mouvement de réaction se
94 FIGVRES DE FEMMfig,
produise : on commence à trouver qaïl n'est pas indispensable «de odusposer ikxite jnne JmUâothèque à propos d'une femme dont le caraotèrc était très faible, la moralité onôdioore, ia ^e ffeu. sensée; on obter^e que rien ne la forçait de léguer à la postérité de récit de ses ^fautes:; «que la p(»&térité a aulare chose à faire qœ tdelestdiscttèer; qu'en voilà iSâsez, des erireurs 4e madame et des inepties de monsieur ; on sourit de «e Mentor en jupes, qui, tandis qu'elle écrit «de belles leçons à l'usage de ses enfants, leur donoiG, len fejt, d'assez pÂëtres exemples^, iqiû met «eoDi seniBons la morale qu'elle ne met pses daas ses actes, «et compose des traÈtés sur iréducatiosi a'vec son amant, à fieu près comme Rousseani prêche aux parents des devoirs dont il ee di^ense tui-mème; on note enfin que la concurrente victorieuse de iiiailanie de Gonlis**, qui -s'entend si Wen à ail;i-
1 . Quand nmdame de Lainb3jRt écrivait ses Aim à kuh fils et à sa fille, elle en avait le droit, elle qui, dans un monde licencieux, avait su rester vertueuse et prêciier d'exemple ; madame d'Épinay, il le faut avouer, manquait d'autorilé.
2. L'Académie française, dans sa séance du 13 janvier 1763, dôcerjia le prix d'utilité, fondé par ffl. de Montyon,
gner <ies conseils, à caostraire des théories, à écrire son Emile après ses Confessions, est a-bsolument incapable de former «n homme et éiève 9on fils t?out de travers^.
aux ConvenatioaS'd'ÉmUie, de madame •d'Épdnay. Madame de Genlis avait envoyé au concours son ouvrage d'Adè/e et Théodore] « elle creva de dépit », suivant l'expression de -la dttchesse «âe Orammont. Madame de Genlis racoale dan^ fies Mémoires que madame d'Kpinay, qui ne la connaissait point, et que sa santé empêchait de sortir, lui écrivit une lefttre de compliments à roccasion du premier volume du Théâtre d'éducation (1729), et lui demanda avec instance de venir la voir, a C'était une femme de cinquante ans, très infirme et qui ne sortait point... Elle me reçut si bien, que je me promis d'y retourner. M. Grimm logeait chez elle, et il était toujours en tiers avec nous. Je l'avais déjà vu à Venise, et, sans le trouver aimable, sa convei-sation me plaisait, parce qu^il avait beaucoup voyagé et qu'il répondait avec complaisance à toutes mes questions . Madame d'Épinay n'avait jameôs dû 'être jolie; ses -manières manquaient akbselument de noblesse; il y avait du commérage dans son ton, mais elle était naturellement obligeante et n'avait aucune pédanterie; son esprit me parut commun, et son instruction fort kornée, » — Sans doute, cela «st d'une femme, «ur dneaiKire femme, *€it d'u»e femme écrivain sur une autre femme éorivain ; et sm^out, cela est de madame de Genlifi ! mais il feut avouer que le coin de vulgarité et 4e<c0iBmérage n'^st pas ma-1 touché.
1. Sur madame d'Épinay considérée comme éducatrice, voir, d'une part, la préface, à coups de griffes, de M. Chal- Icmel-Lacour (Lettres à mon filSj Sauton, 1869) ; et, de
N'allons pas cependant nous jeter dans un autre excès. On peut dire, en somme, que la vie de madame d'Épinay valut mieux que celle d'un grand nombre de femmes de son temps, et qu'elle-même valait peut-être mieux que sa vie. On peut croire que, bien mariée, elle eût été pour son époux ce qu'elle fut pour Grimm, une compagne fidèle, dévouée, soumise et tendre. Relisons les verS; un peu fanés comme elle, et d'une mélancolie apaisée, que, tout à la fin, elle adressait à son ami, de son lit de souffrances, en lui remettant de ses cheveux :
Les voilà, ces cheveux que le temps a blanchis ; D'une longue union ils sont pour nous le gage. Je ne regrette rien de ce que m'ôle Tâge :
U m'a laissé de vrais amis.
On m'aime autant ; j*ose aimer davantage.
L'astre de Famitié luit dans Thiver des ans ;
l'autre, l'étude bienveillante de M. Gréard (t Éducation des femmes par les femmes, t. I, Hachette, 1887). On aura là les deux notes opposées : la première, persifleuse, et assez méchante; la seconde, douce, et sympathique. — Cf. aussi Jules Lemaître, les Contemporains^ 3^ série (1887), p. 251 : ce Madame d'Épinay, dit-il,... une de celles qui ont le plus drôlement et le plus gentiment confondu les <e délicieux épanchements » de l'amour avec « l'exercice de la philosophie et de la vertu. »
MADAME d'ÉPINAY. 97
Elle est le fruit du goût, de restimc et du touips. On ne s'y méprend plus, on cède à son empire,
Et Ton joint sous les cheveux blancs Aa charme de s'aimer le droit de se le dire.
C'est elle, il est vrai, qui avait voulu épouser son cousin : il était riche, et elle ne Tétait point Mais aussi elle était bien jeune, bien inexpérimentée, et, si riutérét fut pour quelque chose dans ce mariage, elle le paya cher : elle traîna les dernières années de sa vie dans la pauvreté. Quant à ses affections, les joies et les ivresses furent courtes, les réveils cruels : mal récompensée de son amour pour Francueil et de son amitié pour Rousseau, elle ne manqua jamais à qui lui demeura fidèle. Serons-nous plus difficiles que tous les hommes distingués ou illustres qu'elle sut attirer?
De même, au point de vue littéraire, on observe que ses lettres, ses Mémoires, ses traités d'éducation sont un peu apprêtés et factices, sinon par le style, au moins par la composition et le cadre ; mais cela encore est la marque du temps. Si cette mode de faire de la littérature, du roman avec sa vie, parait aujourd'hui bien
^ FIGURES DE FKMM£S«
artificielle, elle n*ôte rien à la vériL du fond : ces Mémoires^ pleins de portraits, de conversations, de scènes prises sur le vif, — contre-partie nécessaire et revanche des caloinnies de Rousseau, — nous initient au train journalier de la société française dans le siècle dernier, et nous y font vivre des années en quelques heures de piquante et fine lecture. C'est un monde qui ressuscite devant nous ; c'est tout à la fois le roman d'une femme et la chronique d'une époque.
MADAME NEGKER