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SON SALON

Septembre 1882.

C'est chose peu aisée que de peindre un salon. Il ne suffit pas d'y avoir été, il faudrait en être. Il ne suffît pas de noter la physionomie, le geste, Taccent des personnages; il faut connaître leur nature, leur esprit, démêler le lien qui les unit entre eux et les rattache au centre commun, saisir les rapports intimes ou les oppositions, les

1 . Le Salon de madame Neckerj diaprés des documents tirés des archives de Coppet, par M. le vicomte d'Haussooville, ancien député. — 2 vol. in-12, chez Galmann Lévy 1882).

contrastes, bref toute cette harmonie savante sans laquelle, h vrai dire, il n'est point de salon. Est-ce tout? Non: il faudrait aussi faire voir les gens aux prises, dans la mêlée, dans Tagréable tumulte de l'esprit, dans Tescarmouche, dans le combat brillant de la conversation ; voilà le plaisir des dieux ! Mais celui-là même qui l'aurait goûté peut-il le communiquer aux autres, si ce n'est en entr'ouvrant la porte de temps en temps? Plus les traits se croisent pressés, rapides, éblouissants, plus il est difficile de les peindre. Comment fixer les mille nuances vives, légères, insaisissables, de la parole? Fixe-t-on Tétincelle? Si lidèle que soit la mémoire^ il semble que souvent. comm6 dans la photographie, les couleur» n'y soient pas rendues; et, quand même le souvenir serait parfaîi^ la main est trop lourde; le mot spirituel, qui tout à l'heure brillait à la volée, languit et expire sous la plume; la grâce, la vie, n'y sont plus.

Si cette délicate peinture d'un salon est difficile pour qui en est, elle le devient encore plus à un siècle de distance, et on n'en trouve guère d'exemple dans la littérature. On décrit alors lea.

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personnages séparément, Tun après Tautre, à la file: ce n'est plus un salon, c'est une galerie. Mais cela même est encore très intéressant, si les modèles sont illustres, et surtout si Tauteur, avec du talent, a sur eux des lumières nouvelles. Or, pour faire revivre la société de madame Necker, quelqu'un avait-il qualité plus que le vicomto d'Haussonville, descendant de cette noble famille où la distinction de l'esprit se transmet avec le sang? Suivons donc cet aimable guide dans le musée qu'il a ouvert à notre curiosité, arrêtons-nous un moment devant les portraits en pied, grandeur naturelle, de son héroïne, et devant les divers profils groupés à Fentour — dessins, pastels ou médaillons, — qu'if a th^s de la poussière de Goppet ; nous y trouverons plaisir et profita

La nature et la vie de madame Necker sont tout en contrastes, et c'est ce qui en fait l'originalité et rintérêt. Vaudoise, élevée à la suisse, avec tes mœurs patriarcales, la solide instruction et le bon sens robuste de ce pays champêtre, elle tombe tout à coup en plein Paris, dans le monde le plus raffiné du plus français des siècles, dans Fesprit pur; elle est d'abord un peu dépaysée peutêtre; mais patience I sa bonne tète s'applique, et la jeune Vaudoise saura bientôt se faire une place dans la patrie de Voltaire . Orpheline et pauvre, elle

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épouse un riche financier ; et M. Necker, fils de la protestante république de Genève, devient le ministre dirigeant de la France monarchique et catholique, quatorze ans après le supplice du pasteur Rochette, à Theure où les derniers réformés sortent à peine du bagne, et où ceux qui sont demeurés libres n'ont pas le droit de se marier ni de reconnaître leurs enfants. Bourgeoise, fille de pasteur et femme de banquier, elle a pour compagnie habituelle les nobles et les gens de lettres. Chrétienne fervente, elle reçoit à sa table des philosophes qu'elle aime plus que leur philosophie, les Diderot, les d'Alembert, les Grimm, les Galiani et autres païens. Elle est sérieuse dans le siècle du rire, sincère au milieu des roués, passionnée et enthousiaste parmi les blasés et les sceptiques, vertueuse en plein fleuve de corruption. Moraliste, conune presque tous ses contemporains, elle est^ de plus, morale, ce qu'ils ne sont guère, et se montre d'autant plus sévère que la licence est plus vive autour d'elle, de même qu'elle est d'autant plus froide en apparence qu'elle se sent plusi^ ardente et agitée au dedans. En ce temps du marivaudage, cette belle personne

aux replis ombragés, aux agréables surprises! Quels mystérieux rapports entre le pays et la race! Quelle harmonie entre l'esprit et la nature !

A seize ans, la belle Yaudoise a déjà une correspondance des plus étendues, et nous voyons même qu'elle adresse une lettre en latin à un ami de son père et qu'elle en reçoit une en caractères grecs : elle est bien décidément le prodige du canton !

Aussi le presbytère devient-il bientôt un but de promenade, une sorte de lieu de pèlerinage pour les jeunes ministres des environs qui, sous prétexte de suppléer M. Curchod dans ses fonctions pastorales et de monter en chaire à sa place, viennent, le dimanche, respirer le même air que sa jolie fille ; il est certain qu'à ce double culte leur éloquence devait gagner! Suzanne ne leur était point farouche, il paraît même que la tête lui tourna un peu, et l'un d'eux, piqué sans doute, lui écrivit : « Vous avez beaucoup d'adorateurs qui, sous prétexte de prêcher pour monsieur votre père, viennent vous en conter. La saine raison ne dit-elle pas que, dès qu'ils ont prêché, vous devriez les chasser à coups de balai ou

VOUS tenir cachée? » Ainsi, en ces fraîches années de campagne, elle nous paraît bien plua libre que nous ne la verrons plus tard à Paris.

N'en est-il pas de même, aujourd'hui encore, en ces pays de fliri, tels que la Suisse et l'Amérique, où les femmes, jouissant d'une grande liberté avant le mariage, en usent peu une fois fixées? L'affaire importante, le point pratique et positif, n'est-ce pas de trouver un époux ? Et ne faut-il pas le connaître, le comparer, l'étudier avant de le choisir, et d'en être choisie?

Ce fut sans doute avec cette louable intention que les parents de mademoiselle Curchod la menèrent à Lausanne. C'était une ville très intellectuelle, mi-partie de professeurs et d'étudiants, avec quelques hobereaux. Tout ce petit monde était lettré, et Voltaire en raffolait, car on venait d'y acclamer Zaïre, Le succès de Suzanne fut très vif. Songez donc : une jeune fille si belle et si instruite, qui ne craignait ni les hommages ni le latin, et qui pouvait causer physique et métaphysique! Sous son influence, les étudiants fondèrent une société littéraire qui s'appela Académie des Eaux ou de la Poudrière; cette Pou-

drière était une source située dans une vallée près de Lausanne, et autour de laquelle ils tenaient leurs séances. Les Chevaliers de l' Académie prirent chacun les couleurs dune dame, comme dans les cours d'amour du moyen âge, et des noms qu'on dirait empruntés à rAstrée : Céladon, Nizance, Sylvandre, etc. Suzanne fut élue présidente sous le nom de Thémire, et Ton dressa une véritable carte du Tendre (dont le temple de Thémire était le centre) pour guider les néophytes. Je vous iaisse à penser toutes lès jolies choses qu'on dit et qu'on lut sous une telle présidente, et tout le sentiment qu'on glissa sous couvert de philosophie. C'était bien un peu démodé; on en était encore à d'Urfé, comme si Voltaire ne venait pas de passer par-là. Mais ces jeux innocents, avec leur petit air vieillot et rustique, sont assez plaisants pour nous ; car ils nous font voir mademoiselle Curchod sous un nouveau jour, avec sa pointe de bas-bleu, quelque peu bel -esprit, mais aussi esprit vif, enjoué, vraiment jeune, en train, en verve d'amu-sèment et de coquetterie. C'est une madame Necker inédite, et qui, d'ailleurs, dura peu.

C'est alors^ qu'elle reDCcmtra Gibbon,, âgé de vin^ ans conmie elle ^ Le futur historien de Tempire romain avait été expédié d'Oxford à Lausanne par son père pour y achever son éduicationet.se ^i^îf des « enreurs du. papisme )u où Ta^vait entraîné la lecture de fibssuet. Il s'éprit tout d^abord» de l'érudition,, de l'intelligence^ de \w réputation* et des- charmes' de la belle' Suzanne-, mais* à.sai manière,, et sans per-

. lié étaient' nés- tous douxicnnSTh

dre la tête. Il n'était pas encore aussi laid et aussi grotesque qu'il le devint plus tard; il avait une physionomie qui ne ressemblait à nulle autre et qui intéressait par cela même; un esprit ouvert, facile, varié; une humeur toujours aimable et douce, des mœurs polies, des sentiments paisibles et moyens. 11 raconte dans ses Mémoires que mademoiselle Curchod se laissa toucher et qu'il la demanda en mariage, mais que, étant retourné en Angleterre et ayant pressenti son père sur ce projet, il se heurta à une opposition formelle, et il ajoute que « la demoiselle y> en prit assez facilement son parti. 11 en parle bien à son aise : la correspondance publiée pour la première fois par M. d'Haussonville montre qu'il avait eu plus de torts qu'il ne s'en trouvait, et ni son caractère ni sa conduite n'y paraissent avec avantage. C'est elle qui a souffert, et non lui. L3s lettres de la jeune fille sont d'une chaude éloquence, pleines de flamme en même temps que de dignité; celles de Gibbon sont lourdes, ternes et froides; ce ne sont que jeux de plume, et jeux assez gauches.

Notons, d'ailleurs, pour être tout à fait au

point et voir les choses dans leur vrai jour, que Suzanne, sur ces entrefaites, ayant eu le malheur de perdre son père, se. trouvait avec sa mère dans une condition voisine de Tindigence; elle donnait des leçons pour vivre, et, s'il faut en croire une gracieuse légende, elle allait, montée sur un petit âne, porter la bonne nouvelle à ses élèves aux environs de Lausanne. La rupture de sa liaison avec le jeune étranger n'était donc pas seulement un déchirement de cœur, c'était aussi la ruine de toutes ses légitimes espérances d'avenir.

Gibbon, — et c'est ici qu'il paraît peu loyal, — Gibbon, retourné en Angleterre et s'étant heurté au refus paternel, ne brisa pas tout d'abord ces liens, quoiqu'il tournât déjà ses regards d'un autre côté, et continua d'accepter de Suzanne une fidélité dont son cœur n'était plus digne. Ce ne fut qu'au bout de quatre ans de séparation qu'il se dégagea avec un désespoir joué; mais il fallut qu'il revînt à Lausanne pour ôter à celle qui l'aimait encore ses dernières illusions :

« Cinq ans d'absence, lui dit-elle, n'auraient pu

Puis elle retrace tout le passé, et les promesses trahies, et sa confiance obstinée, et ses déceptions successives:

« Rappelez -vous, monsieur, les offres que vous m'avez faites tant de fois: je pouvais vous épouser sans le consentement de votre père.

Je rejetais cette proposition et je la rejetterais jusqu'à mon dernier soupir. Un chagrin me rongeait : vous étiez riche, vous pouviez me soupçonner de sacrifier à la fortune. M. de Montplaisir vint me fournir une occasion de vous prouver le contraire, et, dans une conversation que nous eûmes à ce sujet, pénétrée de ridée qui m'occupait, je vous exposais toutes les offres de cet homme, lorsqu'à mon grand étonnement vous m'en fîtes d'équivalentes; je fus cruellement confondue par cette réponse, et, si je n'eusse été absolument aveuglée, une telle méprise m'aurait ouvert les yeux sur la différence de nos sentiments... »

On voit qu'ici il avait manqué de tact et de délicatesse en manquant de sensibilité.

Deux ans après, il retrouvait son ancienne fiancée à Paris, mariée, heureuse et riche. Ra-

contant son entrevue dans une lettre à lord Sheffield, il lui exprime un dépit assez fat de l'impertinente sécurité de M. Necker, qui, après l'avoir retenu à souper, était allô tranquillement se coucher, et l'avait laissé en tête à tête avec sa femme. D'autre part, madame Necker, dans une lettre à une de ses amies de Suisse, avoue que jamais « sa vanité féminine n'eut un triomphe plus complet et plus honnête qu'en voyant celui qui l'avait dédaignée devenu auprès d'elle doux, souple, humble, décent jusqu'à la pudeur, témoin perpétuel de la tendresse de son mari et admirateur zélé de l'opulence... » Je pense que ce dépit d'amant en retraite glissa à la surface de son amour-propre : piqûres de vanité ou blessures de cœur, tout, chez lui, était peu profond. En revanche, l'homme de lettres jouit pleinement de tous les plaisirs de l'esprit que lui offrait le salon de madame Necker et qu'il était si digne de partager; et, dès lors, une correspondance assez affectueuse vint remplir les intervalles de leurs entrevues. Non qu'on n'y puisse sentir encore quelques pointes de malice sous la plume féminine; par exemple, appre-

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nant que «on ancien adorateur, 'qui a -passé Ja cinquantaine et se trouve bien seul, a quelque velléité de mariage avec une jeune parente :

i< Gardez-vous, monsieur, lui écrit-elle, de former un de ces liens tardifs. Le mariage qui rrend heureux dans Tâge mûr, c'est celui 'qui fut contracté dans la jeunesse ; alors seulement, Ja réunion est parfaite, les goûte se communicpient, les sentiments se répondent, ^lesi idées ^teviennent communes, les fecultés intellectuelles se .modèlent Tune sur l'autre, 'toute la victest double, et toute la vie est une prolongation de la jeunesse. »

Mais, lorsque, plus tard, après -l'écrouleofient de la Révolution, devenus illustres tous deux et mûris par l'expérience, ils se revirent au bord du Léman, en ces 'lieux ;témoins de leur jeunesse, Oibbon retrouva ^en elle sa dernière amie, comme, à trente ans de là, elle savait été la première.; et ils purent goûter en paix, au déclin deîfei vie, les douceurs d'une affection tl^antant plus -sûre qu'elle était "Suiiis regret et -sans illusion.

M. d^Haussonville est 'peut- être -jJius «évère»pour Gibbon que madame Wedier elte^m^me. La Tépito est quiil y avait une trop grande 'dispropor-

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tion entre ces deux âmes : Gibbon était de nature essentiellement calme, tempérée, égale; il était incapable de mouvements vifs, extrêmes, même dans ses courtes passions et dans ses : rares chagrins : jamais d'orage ni d'éclairs. II était plus ' étonné qu'ému de ses propres sentiments. Au moral conmie au physique, il «n'était point foit pour l'amom*; il «'arrêta à mi^rchemin, à l'amitié. On connaît son portrait : ces pieds embarrassés et embarrassants, ces jambes courtes et fluettes, ce -gros ventre, ce. nez. de Kalmouk perdu au fond de ses joues, et cette voix dont «parle Garât, «cette voix qui n'avait d'autre, moyen d'arriver au cœur que de percer les oreilles d. On sait aussi Taventure contée par madame de Genlis : l'historien tombant un jour aux pieds de madame de tCrouzaz ^ (il paraît qu'à cette époque on tombait encore aux .pieds des femmes sans savoir conuBent on se relèverait), et fort mal accueilli par la dame, qui le prie jde se remettre debout; elle.a beau dire, notre igalant demeure à terre : «.Mais relevez-vous donc, monsieur! —

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