Expression de Sainte-Beuve
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jouissances et ses seuls désespoirs; ce sont eux qui le convertissent au catholicisme, puis le ramènent à sa religion première.
Sa passion, ou plutôt son sentiment pour niademoiselle Curchod fut d'abord une affaire d'érudition, et lui vint par Tesprit. Le studieux, en lui, aima, ou plutôt admira Thémire, présidente de Y Académie des Eaux; et les beaux raisonnements, et la dialectique, et les cheveux fendus en quatre n'étaient pas pour lui déplaire. Je soupçonne que, quand il écrivait un billet doux à sa fiancée intellectuelle, c'était sur quelque livre entr'ouvert d'histoire ou de théologie. Sainte-Beuve a dit : « 11 est toujours dans son fauteuil quand il écrit; » oui, et aussi quand il aime, ou quand il croit aimer.
Cependant mademoiselle Curchod, après son père, avait perdu sa mère. Elle avait été recueillie par les excellents Moultou, à Genève, et donnait des leçons à leurs enfants ; mais elle sentait bien que cette hospitalité, si amicale qu'elle fût, ne pouvait durer. Elle songeait à aller dans quelque famille d'Angleterre ou d'Allemagne comme demoiselle de compagnie, lorsqu'elle rencontra une jeune veuve jolie, riche, spirituelle et assez frivole, madame de Vermenoux, qui s'éprit de ses mérites et l'emmena à
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Paris. Madame de Vermenoux était depuis quelque temps recherchée «par M. Jacques Necker, Genevois, âgé alors de trente^deux ans, et qui venait d'ouvrir à IParis lune importante inaison de banque. La dame, entichée de sa qualité, .hési^ tait à déroger en épouf^ant iim bourgeois. A. ce moment, oeluirci fut présenté h ^ jeune compatriote.
« Je suis tr^s contente de Necker, écrit-elle à Moultou, .pour l'esprit et pour le caractère, et je suis bien trompée, ou la .dame le voit avec complaisance; mais on lui a fait haïr l'hymen ^ei, quand je lui en ai parlé, elle m'a ^répondu :qu'on ne pouvait être son amie et lui conseiller de se marier. Cependant, si «le personnage avait .autant de tact que d'esprit, je doute qu'elle persévérât dans «a résolution. »
Cette lettre est de juillet 1764. Que scipassat^il au juéte .entre les trois personnages? on ne sait^; màk, au vcommencement dïootobre, elle n'essaye ipoint de dissimuler à Moultou l'agita-* tion que lui cause la .recherche .évidente de M. Neoker, qui eependant "venait de .partir ^pour Genève sansis'étre.ouveitement dédaré. vQuelque
Cependant mademoiselle Curchod, après son père, avait perdu sa mère. Elle avait été recueillie par les excellents Moultou, à Genève, et donnait des leçons à leurs enfants ; mais elle sentait bien que cette hospitalité, si amicale qu'elle fût, ne pouvait durer. Elle songeait h aller dans quelque famille d'Angleterre ou d'Allemagne comme demoiselle de compagnie, lorsqu'elle rencontra une jeune veuve jolie, riche, spirituelle et assez frivole, madame de Vermenoux, qui s'éprit de ses mérites et l'emmena à
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Paris. Madame de Vermenoux était depuis quelque temps recherchée par M. Jacques Necker, Genevois, âgé alors de trente^deux ans, et qui venait d'ouvrir à IParis lune importante maison de banque. ^La dame, entii^hée de sa qualité, vhési^ tait à:dérog(3r en ^uf^^it \\m bourgeois. A. ce moment, œluîrci iut présenté k sa jeune compatriote.
« Je «uis tr^s contente de Necker, écrit-elle à Moultou, .pour Tesprit et pour le caractère, et je suis bien trompée, ou la .dame le voit avec complaisanee; /mais on lui a fait haïr l'hymen, et, quand <je lui en ai parlé, elle m'a ;répondu :qu'on ne pouvait être son îamie et lui conseiller de se marier. Cependant, si Je personnage avait .autant de tact que d- esprit, je doute qu'elle persévérât dans «a résolution. «
Cette lettre est de juillet d 764. Que se^passat^il au juéte ventre les irois personnages? on ne sait; mata, au icommôncement dïootobre, elle n'essaye ipoint de dissimuler à Moultou l'agita-* tion que lui cause la irecherche .évidente de M. Neoker, qui cependant ^venait île ipartir^pour Genève sai»: s'être .ouveitement dédaié. ^Quelque
temps après son retour, il lui demande une en vue particulière, et reçoit cette réponse:
« 11 faut donc vous écrire, monsieur, ce que je n'aurais osé vous dire. Si votre bonheur dépend de mes sentiments, je crains bien que vous n'ayez été heureux avant de le désirer. Je resterai chez moi toute la soirée et je fermerai ma porte. »
La nouvelle de cet heureux projet d'union ravit tous les amis de Suzanne, et ce ne fut qu'un cri de joie de Lausanne à Genève. Aux félicitations de Moultou, M. Necker répondait :
et Oui, monsieur, votre amie a bien voulu de moi, et je me crois aussi heureux qu'on peut l'être. Je ne comprends pas que ce soit vous qu'on félicite, à moins que ce fût comme mon ami. L'aident sera-t-il donc toujours la mesure de l'opinion? Cela est pitoyable. Celui qui acquiert une femme vertueuse, aimable et sensible ne fait-il pas seul une bonne affaire, qu'il soit assis ou non sur des sacs d'argent? Pauvres humains, quels juges vous êtes! »
Seule, madame de Vermenoux ne riait pas ; elle riait si peu, que les deux époux crurent bon de
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lui cacher le jour du mariage et de ne le lui apprendre que le lendemain; mais quoi! elle n'avait pas voulu d'une mésalliance? eh bien, elle ne Tavait pas!
La baronne d'Oberkirch, dans ses Mémoires, prétend que la jeune veuve, pour se débarrasser des poursuites de Necker, l'aurait elle-même poussé vers mademoiselle Curchod, en disant : « Ils s'ennuieront tant ensemble que cela leur fera une occupation. » Un pareil mot, en admettant qu'il ait été dit, exprimerait plutôt le dépit d'une femme qui voit son prétendant lui échapper et qui veut se faire accroire à ellemême qu'elle le renvoie. Gageons que, si, avant de partir de Genève, elle avait pu deviner une rivale, elle ne l'eût point emmenée! — Rivale, fut-ce avec préméditation que la jeuile fille le devint? Et à quel moment le devint-elle? Délicat problème ! Dans son petit billet à Necker, elle semble dire, et elle le dit, que ses sentiments à elle ont devancé les siens; mais à quelle date? Voilà ce qu'il serait intéressant de pouvoir démêler» Quoi qu'il en soit, voyant que M. Necker était sans cesse ou rebuté ou ajourné et qu'en-
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fin il s'en fatiguait, ne put-elle pas «e dire comme le Carlos de Corneille :
J'ai vu la place vide et cru la bien remplir?
Suzanne quitta alors la rue Grange-Batelière, où demeurait sa protectrice, pour .aller s'établir avec son mari dans la rue Michel-le-Comte, au Marais. C'est là qu'étaient installés les bureaux de la maison Thelusson et Necker. Et ce fut là aussi, au-dessus de la banque, que madame Necker fonda, si l'on peut ainsi dire, sa maisoa, son entreprise sociale, intellectuelle, littéraire, et se mit à travailler, avec une application soutenue, à la formation de ce cercle d'élite qui fut le dernier salon de l'ancienne société française.
Deux ou trois ans après, la maison Necker, en partie double, se transporta rue de Cléry, près de celle du Petit-Carreau, dans le bel hôtel Leblanc; cela les rapprochait du centre. De là, par le faubourg Saint-rDenis, on s'en allait passer l'été à Saint-Ouen.
Il y a, à mon sens, quelque exagération à dire que le salon de madame Necker « fit bientôt pâlir » celui de madame Geoffrin. Il est tes vrai
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que la jeune bourgeoise de Lausanne avait, comme la vieille beourgeoise de Paris, les trois qualités maîtresses, capitales, indispensables pour créer un salon : Tintelligence, le bon sens et le tact (et encore peut-on dire que les deux dernières n*en font qu'une, car le tact n'est que le bon sens plus rapide) ; mais madame Geoffrin avait de plus l'esprit, le tour vif, léger, le mot piquant et qui reste, la simplicité parfaite, la précision qui touche toujours juste sans jamais appuyer. Elle avait un bon sens aussi délicat et aussi fin, mais plus perçant, un goût plus sûr, un style plus dépouillé, et aussi, d'autre part, une bonté plus scche, moins de chaleur et d'abandon. Elle était sceptique, ce qui n'était pas indifférent pour remuer des idées en tous sens : la religion, pour elle, était chose de bienséance mondaine; « vivant avec les philosophes, elle allait à la messe comme on »va,en bonne fortune ^ » Elle était diplomate, et sîentendait à manœuvrer avec art. Pour tout dire, elle était l'élève de madame de Tencin, l'amie de Fontenelle, « le Fontcnclle des
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femmes »; enfin, c'était un génie parisien. Au contraire, sa jeune émule, qui débarquait de sa petite Académie provinciale, eut quelque peine à s'acclimater dans ce monde nouveau; et, même lorsqu'elle eut goûté « cet enchantement » de Paris « qui, sans faire le bonheur, empoisonne à jamais tous les autres genres de vie », elle dut longtemps faire effort pour se mettre au ton et s'y maintenir; elle se fatigua la tête, elle usa ses forces et sa santé à ce continuel labeur et dans cette vie de représentation. Au bout de sept ans encore, elle écrit à une amie de Suisse : « Depuis mon arrivée à Paris, j'ai été obligée de refaire mon esprit tout à neuf pour les caractères, pour les circonstances, pour la conversation. ï>
<j Au fond, dit excellemment Sainte-Beuve, — car c'est toujours à lui qu'il faut revenir en tout sujet de critique littéraire, et il est désespérant à force d'être exquis I — elle aurait voulu, non pas se refaire tout à neuf, mais combiner deux esprits, marier en quelque manière l'esprit de son canton avec le nôtre. Par malheur, la greffe, chez elle, resta toujours rebelle et ne réussit que très imparfaitement. On en eut surtout le forcé et le con-
tourné. Elle ne dit presque rien sans renchérir sur ridée naturelle ou sur l'expression en y cherchant quelque rapport inusité. »
On ne peut donc vraiment comparer ni les deux femmes ni les deux salons. Madame Geoflfrin fut, au point de vue intellectuel, une autorité, une sorte de ministre de la société; « elle conçut Tencyclopédie du siècle en action et en conversation autour d'elle». Son salon, savamment organisé, le plus complet de tous, fut « le grand centre et le rendez -vous du dix-huitième siècle* »; c'était tout un gouvernement au petit pied, une véritable institution. En peut-on dire autant de l'autre? Non ; on pourrait dire, en un certain sens, qu'il fut toujours, littérairement et surtout philosophiquement, un salon à côté. Toutefois, il eut aussi ses journées d'éclat : c'est à un souper chez madame Necker, que furent lues les étonnantes lettres de rupture entre Rousseau et Hume, qui éclatèrent comme une bombe dans le monde parisien ; c'est autour de cette table, et sous l'inspiration de madame Necker, que naquit, en 1770,