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Sainte-Beuve

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ridéer d'élever par souseriptiou une statue à* Voltaire (Pigalle, qui en fut chargé, voulut la faire nue : celte idée à Tantique fit pousser les- hauts cris à la pudeur de madame Necker) ; c'est dans ce salon que mademoiselle Glaironi^ retirée du théâtre, se fit entendre plusieurs fois; c'est, là aussi que fut donnée, sans beaucoup de succès^ il est vrai, la première lecture do Paul et Virgi^ 7iie, — journées- mémorables -sans doute. Mais- le salon ne prit décidément une physionomie bien à lui que plus tard, après le premier ministère et la disgrâce de Necker: alors seulement,, il eut son existence et son caractère propres, et brilla au sommet ; il fut le premier des salons politiques, à la moderne, tels que nous les avons vus se développer depuis la Révolution; il est vrai aussi qu'alors déjà madame de Staël y brillait à côté et au-dessus de sa mère.

Pendant la première phase, prenons les plus connus des habitués et des correspondants^ de madame Necker, et voyons-les sous cet angle particulier, dans son salon, dans leurs relations avec elle.

Voici d'abord' Grimm, qui se fait quelque peu tirer roreillè pour venir souper; peut-être se plalt-il mieux à la Chevrette chez madame d'Épinay, ou au Grandval chez le baron d'Holbach.

Enfin' il accepte ; on cause philosophie, religion. Froissée de quelque opinion exprimée par le critique, madame Necfcer lui répond d'abord assez vivement; puis, comme il tient bon, elle fond en larmes : vous voyez d'ici la figure des convives !

Or, tout le mondé sait que Gtimm était d^ fort bonne compagnie et d'iine tenue parfaite. Et

certes, il y avait en lui, outre son talent si per sonnel, si neuf, outre rexcellence de son jugement, bien des qualités, naturelles ou acquises, par où son esprit et celui de madame Neckcr eussent dû s'accorder à merveille et se pénétrer intimement : ce fonds solide d'érudition allemande, ce lest qui faisait défaut h presque tous les Français d'alors, le goût de la réflexion, une réelle délicatesse de sentiments sous une apparente froideur, enfin le respect et la sympathie pour la droiture de sens, pour le devoir et pour la vertu ; mais le hasard voulut qu'ils s'abordassent justement par le côté où ils étaient le plus différents l'un de l'autre, et le moins faits pour s'entendre. Peut-être une Parisienne de ce temps, une madame Geoffrin, eût-elle su éviter le choc, ou, mieux encore, le supporter de bonne grâce; peut-être se serait-elle dit qu'une des formes du véritable esprit critique, tel que celui de Grimm, est précisément dans l'absence de toute afiîrmation, de toute passion, dans l'équilibre instable entre les opinions et les systèmes contraires; que les procédés d'analyse ne sont guère favorables à la sensibilité religieuse et aux

ardeurs de la foi ; elle eût excusé son incrédulité en faveur de sa pénétration.

Si cet esprit très mesuré étonnait madame Necker, on conçoit combien Diderot devait la secouer et la scandaliser. On peut croire que M. d'Haussonville, lui non plus, ne serait pas toujours à Taise avec un Diderot, ni même avec un Grimm 1 En effet, rien ne ressemble moins à nos philosophes du siècle dernier que ceux qu'on a appelés chez nous les doctrinaires : c'est de la cité de Calvin que le style et les formes doctrinaires ont été importés chez nous, et n'est-ce pas une chose bien curieuse, explicable seulement par les réactions du goût et des idées publiques, que ce genre d'esprit ait pu s'acclimater à Paris, au dix-huitième siècle, dans le pays de l'Encyclopédie ?

Vous figurez-vous Diderot, avec ses allures pétulantes et tumultueuses, « son air vif, ardent et fou », ce génie qui éclatait en mille fusées et qui mettait le feu à toutes les poudres, vous figurez-vous cet incomparable mauvais sujet arrivant chez les Necker et essayant de se contenir, de se discipliner, comme s'il avait peur de casser

quelque chose? Pauvre cher grand homme f Comme il était peu fait pour les salons, et- sui*î tout pour celui^à I Comme il devait y douter de lui-môme! C'était à peine si l'admiration^ de' madame d'Épinay Tavait pu apprivoiser à la' longue, et avec mille précautionsi L'impératrice de Russie le mit à l'aise; mais elle était si peu* femme I On connaît son mot: cr All^* toujours^ lui disait-elle, quand elle le voyait' hésiter par hasard dans quelques libertés de propos, entre hommes tout est permis^ » Lorsque le prince de Conti (le beau Conti, l'avantrcLemier) eut acconiè à Diderot une pension de mille livress celui-cr ■ vint le remercier, et le trouva couché, maladev Ani bout de quelques- instants^ dans le feu de; la causerie, il se lève, s'approche- du prince et s'asseoit sur le lit ; puis, à propos des affaires du Parlement, voulant dire quelque chose d'agréable à son protecteur' : « Monseigneur ^ il paraît que vous êtes bien entêté? — Halte-là I repartit vive^ ment le princej entêté, non, ce mot n'est pas^dans mon dictionnaire, mais je suis' ferme, "o Diderot passa de là chez la comtesse de Boufïlcrs, la chai^ mante amie du prince, « avec qui il n'était pas

MADAME NECKER. iSil

lise de s(i familiariser » : .11 n'y tint pas davantage, et lui mit, tout en causant, la main sur les l^enoux, comme il avait fait à la grande Catherine. C'était son geste ; avec madame de Boufflers et avec Timpératrice de Russie, passe encore ; mais avec madame Necker !...

Diderot était en tout Topposé du genre bourgeois. Il y eut toujours en lui du populaire, toujours le fils du coutelier : de là, certaines notes triviales, certaines fautes de. goût, des habitudes débraillées, dos coins vulgaires : dans le monde, on s'efTorce de les cacher, et Ton est bridé, guindé. Il n'était vraiment lui que dans une corn pagnie familière et intime, quand il pouvait se mettre en dehors et le cœur sur la main, à tous risques; mais aussi, une fois lancé, quelle verve, quel flot d'idées, de lave, d'humaine sympathie!

Le critique qui savait si bien se mettre au point de vue des autres et entrer dans > leur esprit, l'artiste qui, toute sa vie, sentit si vivement l'éternel féminin, sut apprécier madame Necker et rendre justice à « la pureté de son âme » et à a la finesse de son. goût k ; mais elle, pour goûter et comprendre tout Diderot, manquait de ce

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que devait avoir madame de Staël. Elle ne Tentendait qu'en partie, et pas toujours par ses meilleurs côtés. Ainsi, à propos des Salons, elle lui écrit : « Je continue à m'amuser infiniment de la lecture de votre Salon ; je n'aime la peinture qu'en poésie, et c'est ainsi que vous avez su nous traduire tous les ouvrages... de nos peintres modernes. » — « Je n'aime la peinture qu'en poésie ! » Quelle critique, sans le vouloir, des Salons de Diderot et de son propre esprit ! C'est qu'en effet le sentiment de la nature n'a pas encore passé alors de l'art au style, la couleur n'est pas entrée dans notre littérature ; Diderot essaye de l'y faire pénétrer par l'imagination, par les idées; et, même après Jean-Jacques, il faudra que madame de Staël voyage, parcoure l'Allemagne et Italie, pour que le reflet de ces beaux pays se joue sur son. œuvre; elle a acquis le sentiment de la nature, elle n'en a pas hérité.

Diderot remercie madame Necker de ses éloges, et en môme temps s'excuse avec bonne grâce des libertés et des « impertinences » qu'elle a rencontrées dans ses écrits : « Combien de choses vous y trouverez qui n'auraient jamais été ni pensées.

MADAME NEGRER. 137

ni écrites, si j'avais eu Thonneur de vous connaître plus tôt! J'ose croire que la pureté de votre âme aurait passé dans la mienne... » Bien entendu, cela ne Tempêche nullement de continuer à répandre dans les Salons suivants toutes les fantaisies qui lui viennent; d'où Ton pourrait se demander si c'était bien Topinion personnelle de cette honnête femme qu'il tenait tant à conquérir, ou l'influence de son salon ? S'il s'appliquait à la gagner, n'était-ce pas pour gagner son groupe? N'était-ce pas par politique qu'il prodigliait les politesses ?

« Quand je me rappelle la hardiesse que l'on a eue de vous confier ces Salons, je n'en reviens pas ; c'est comme si j'avais osé me présenter chez vous ou à l'église en robe de chambre et en bonnet de nuit. Mais c'est moi, trait pour trait ; je n'ai fait que me copier, sans la moindre rature ; il n'y a aucun de mes ouvrages qui me ressemble davantage... n n'y a nulle comparaison à faire des Bacchantes de Rubens ou de Jordaens aux Vierges de Raphaël ; je le sais, je le sens, j'en conviens; mais il est trop tard pour prendre ce style pur et

chaste, t

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Ainsi, suivant un tour liabituel de son esprit, ^il se met à la place'de celle à qui il patle, et ilui épargne la peine de le critiquer en-se faisant) luiiniême d'abord son propre critique. -Ses lettres intimes ^ont comme '^ées réflexions jetées en marge de son œuvre; «il s'acquitte envei» laipudeur de -«a correspondante et envers «a -propre eonséienee par un hommage platonique. «Mais, en même temps, l'artiste, qui- est (iléjà en un cer- 'taiu'^ens un romantique, insinue finement à «a éhaste lectrice, Aïeule des doctrinaires, que le féminin de Raphaël n'est peut-être pas 'tout le iféminin*; que l'humanité, pour être jBoiiis idéale oôhez Rubens, «n'en - est :peut-être fpas moins vraie ; ♦que la nature et îki vie '«ont dans la ^Bacchante comme dans la ^Vierïço,

Et Galionî, cet aiicôtre de*Stendhal.: ce Stendhal napolitain, éclairé etétihauffé parla flamme du 'Vésuve,- — qucl'étomiemeiit pour notre Suissesse! Comment r^ustérité puritaine pouvai^elle ^s'accommoder de^eette botâfonHene lieencieuse? Cet étrange petit être qui -asvait l'air d'un pamdoxe de la nature, cet esprit à gambades, à cabrioles et à culbutes, mélange* dîltalien«buïlesque et.de Pari- -sienrafiiné, devait'sii^lièvement dérouter le. bon •sens Yaudois! Lui, de «on côté, la trouve toujours trop paide, *-trop 'collet onoilté; lil se tplaint de cx)

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qu'elle n'abandonne jamais « le froid maintien de la décence ».

Après une brouille, il écrit à madame d'Épinay : « Je serai froid et poli comme une assiette de laadame Geoflfrin à Tégard de madame Necker; je ne veux plus avoir avec elle que des rapports de chancellerie. »

J'imagine pourtant que la souplesse italienne devait s'arranger de façon à ne pas heurter trop violemment les principes religieux de madame Necker. D'ailleurs, le scepticisme de l'abbé était beaucoup plus tolérant et moins âpre que celui de nos philosophes, ses amis. Il pensait que l'homme ne peut entrevoir que des vérités relatives, et que, par conséquent, il est destiné à vivre dans l'illusion; il considérait l'idée religieuse comme une des formes de cette illusion; mais, estimant qu'elle peut être utile et bienfaisante à l'homme et à la société, il ne cherchait point à la détruire chez les autres, bien au contraire ; et il refusait d'adopter l'athéisme dogmatique et tranchant de ses amis comme toute doctrine absolue ; car il ne pouvait y voir encore qu'une vérité partielle et une illusion d'un autre genre. « Au fond, disait-il^

nous ne connaissons pas assez la nature pour en former un système. » Il aurait donc pu causer longtemps philosophie avec madame Necker sans la blesser, — ce qui est le charme des esprits sceptiques (et leur danger pour ceux qui ne le sont pas). S'il était acteur et bouffon, il était diplomate aussi.

Il était bien plus éloigné encore de M. Necker que de sa femme. En politique, le secrétaire d'ambassade napolitain et le futur ministre de France étaient aux deux pôles. Necker était de cette famille d'optimistes qui avait commencé avec Fénelon, Vauban, l'abbé de Saint-Pierre, et où brillèrent de son temps Turgot et Malesherbes; Galiani, lui, procédait de Machiavel. Le Suisse voyait les hommes trop beaux, et l'Italien trop laids ; ce qui est également dangereux pour les gouverner. Necker conserva jusqu'à la fin, et même en présence de la Révolution, une inaltérable confiance dans le peuple, dans sa douceur, dans sa pureté ; il lui prêtait ses propres vertus. Cet esprit tin, pénétrant et caustique, qui analysait chaque homme individuellement avec tant de justesse, semblait regarder les hommes, pris en masse comme des

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moutons, et politiquement, si j'ose dire, il était quelque peu lui-même de cette espèce débonnaire. L'apologie de son administration, qu'il écrivit àCoppet en 1791, contient des aveux d'une bonhomie charmante, par exemple ceux-ci :

« ... Lors d'une conférence qui se tint dans le cabinet de Sa Majesté vers l'époque deJa convocation des États*Généraux,... je m'étais expliqué avec Elle de la manière la plus claire et la plus • positive sur les avantages et les désavantages de mon caractère... -Si jamais le cours des événements exigeait un Mazarin ou un iRichelieu, ce furent mes propres expressions, dès ce moment-là je ne conviendrais plus aux affaires pubhques... y>

En regard de cette confession naïve, mettez les lignes suivantes de Galiani ;

(( Ne craignez pas les fripons ni les méchants : tôt ou tard, ils se démasquent; craignez l'honnête homme trompé; il est de bonne foi avec luimême, il veut le bien, et tout le monde s'y lie; mais malheureusement il se trompe sur îles moyens de le procurer aux hommes. »

Ne dirait-on pas la satire de Necker? Etcela avait paru en'n70!

On voit toutes les différences de caractère et d'esprit qui séparaient de leurs principaux hôtes parisiens M. et madame Necker; elles étaient profondes. Maifr on pourrait dire que ceux-là, un Grimm, un Diderot, un Galiani, étaient des exceptions, par la singularité de leurs opinions aussi bien' que par la supériorité de leur intelligence, et qu'on ne peut bien juger de la nature des Necker en prenant de tels points de comparaison. Eh bien, choisissons un caractère moins accusé, un talent de second ou de troisième ordre : Marmontel, cet épicurien sphituel, ce Philinte littéraire, mondain, aimable, galant, heureux, qui eut toutes les-chances, même celle de se faire lire aujourd'hui encore, — dans une seule œuvre, il est vrai, — dans ses Mémoires. Il excellait dans le portrait; or, que dit-il des Necker? Tous deux sont assez malmenés, elle surtout. La première impression date, à la vérité, des commencements du mariage, et la jeune femme avait sans doute encore quel€[ue reste de gaucherie provinciale : il loi trouve peu d'aisance dans le maintien, peu de goût dans la parure (notez qu'il s'y connaissait: il était homme à bonnes fortunes.

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protégé des daines, et, à ses débuts au théâtre, il avait soufflé les unes après les autres au ma réchal de Saxe toutes ses maîtresses, et mademoiselle Navarre, et mademoiselle Clairon, et mademoiselle Verrière l)

« Son esprit comme sa contenance, dit-il, était trop ajusté pour avoir de la grâce. Son expression s'enflait tellement, que l'emphase en eût été risible si Ton n'eût su qu'elle était ingénue. Les amusements mêmes qu'elle semblait vouloir se procurer avaient leur raison, leur méthode. Tout, chez elle, était prémédité... Ce n'était point pour ses amis, ce n'était point pour elle qu'elle prenait tous ces soins, c'était pour son mari... »

Ceci est assez bien touché, et d'un pinceau plus ferme qu'à l'ordinaire : oui, c'était d'abord pouil'agrément, la réputation et l'influence de M. Necker qu'elle avait voulu créer un salon, et ensuite pour son agrément à elle. Quant aux amis, qu'on \ious cite un salon qui ait été fondé pour eux? C'est déjà assez méritoire d'en fonder un pour son maril Mais pourquoi Marmontel, qui a indiqué avec une malice parfois excessive les défauts de l'écorce, n'a-t-il pas montré aussi ki sève gêné-

reuse? Ah î c'est que lui-même peut-être n'était guère capable de la bien sentir! Nous le tenions déjà pour une nature facile, bien douée, mais faible, sans beaucoup de consistance, gâtée par des succès trop rapides; nous connaissions ce que lui-même a appelé sa « mollesse de conscience » ; mais voici que maintenant M. d*Haussonville nous montre, à côté des critiques malveillantes des Mémoires, les lettres de flatterie, d'adulation vraiment plate que Marmontel écrivait à madame Necker, les services qu'il ne cessait de solliciter du ministre pour lui et pour les siens, les relations obséquieuses qu'il conserva toujours avec ses bienfaiteurs: le rapprochement est fâcheux, et révèle des sentiments peu délicats, une âme peu élevée; le sourire est faux, et cela gâte bien des choses.

Ce qui ressort de là, c'est que l'ancien solliciteur, comme la plupart des soUiciteurs^ ne pardonnait pas à M. Necker les services qu'il lui avait demandés et qu'il en avait reçus; et aussi, que l'auteur à la mode, habitué à toutes les élégances raffinées des vrais salons parisiens et

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des coulisses, avait été agacé au fond par le genre Curcfaod.

Non, madame Necker à Paris n'était point dans son élément; non, il n'y eut jamais harmonie complète entre elle et ces philosophes, ces gens de lettres. La communication directe qui naît des mêmes goûts, le fonds commun des idées et des sentiments n'exista jamais chez elle comme chez madame Du Deffand, mademoiselle de Lespinasse ou madame d'Ëpinay; le lien était artificiel. Elle représentait, en quelque sorte, l'esprit vaudois auprès de la société parisienne, comme son mari représentait la république de Genève auprès de la cour de France. Et puis, cette personne estimée et respectée avait besoin d'e^thner et de respecter les gens pour pouvoir les aimer.

Quels sont, en effet, ses vrais amis, ses intimes? Ce sont des caractère^ des esprits tout différents : Buffon, et Thcnnas, (sans compter son compatriote Moultou, dont nous avons déjà parlé). Ces grandes affections nous donnent comme la contre-épreuve de sa nature.

Buffon avait déjà soixante-sept ans lorsqu'il ia connut. 11 fut à son égard, pendant les quatorze dernières années de sa vie, à peu près ce que Fontenelle avait été pour madame de Lambert, et ce que plus tard Chateaubriand fut pour

madame Récamier. Le nom de Tillustre naturaliste revient à chaque page des cinq volumes de Pensées et Mélanges qui ont été extraits du journal intime de madame Necker. Seulement, à la différence de Fontenelle et de Chateaubriand, le grand homme de madame Necker ne tint pas son salon avec elle, d'abord parce qu'il y avait un mari, et puis surtout parce que ce solide Bourguignon n'était guère à l'aise dans le monde . léger et sceptique de Paris. Il s'y ennuyait, et il y ennuyait : le genre sublime y était peu prisé. L'athlète avait le pas trop lent, trop lourd, pour suivre la conversation ; il lui arriva de trébucher, et sa gravité en souffrit. Il lui fallait l'isolement de sa tour de Montbard : là, du haut de sou Olympe intellectuel, le peintre majestueux de la nature répandait sur les plus beaux types de la création sa pompeuse éloquence.

Madame Necker était faite pour goûter ce bel équilibre, cette organisation méthodique, cette vie ordonnée *, cette noblesse apprêtée et tou-

1. La vie de Buffon n'avait pas toujoiu's été aussi ordonnée. 11 avait été fort libertin dans sa jeunesse, et même plus tard (comme Montesquieu) ; mais tous deur, avaient un idéal et surent le garder intact à travers les passions.

jours soutenue *. Par un seul point, par Tindcpendance philosophique, l'auteur des Époques de la nature inquiétait son amie, et c'est justement par là qu'aujourd'hui son éloquence échappe au naufrage.

Elle aurait bien voulu le convertir, mais il n'était pas facile à tourner. Il passa toujours à côté des choses religieuses en s'inclinant; il se conforma en homme du monde et en homme

1. Le ton de leur correspondance est curieux; c'est une continuelle exaltation, mêlée de naïveté et de gaucherie, à Tallemande. Ainsi, comme elle doit venir en visite à Montbard : « Je n'écris jamais de sang-froid, s'écrie-t-il, dès qu'une fois mon cœur a prononcé le nom de ma grande amie; mus aujourd'hui c'est une émotion, un transport, par l'espérance qu'elle me donne d'une faveur prochaine qui mettrait le comble à mon bonheur. J'irai en pèlerinage à cette tour... Mais quand, mon adorable amie? Bientôt, sans doute. Fixez de grâce mon âme incertaine qui vole au-devant de votre volonté. Je voudrais, par ma prière ardente, vous dédommager un peu de ma froide gazette de lundi dernier. Je vous supplie donc à genoux, ma divine amie, de venir en effet illuminer de vos rayons célestes de gloire et de vertu cette voûte antique où je réside et rêve huit heures chaque jour. Elle n'a rien de recoraraandable, que sa situation et la pureté de l'air ; mais elle deviendra le plus noble des temples si vous daignez vous y arrêter. » Toutes leurs lettres sont à ce diapason; ils sont restés provinciaux tous les deux.

prudent aux pratiques du culte ; mais pour lui jDieu resta toujours synonyme de forces de la nature; les discussions affectueuses qui s'élevaient entre lui et madame Necker sur ces questions en sont une preuve nouvelle :

a Je vous proteste, madame, écrit-il de Montbard, que je m'estimerais moi-même davantage si je pouvais penser en tout aussi bien que vous et M. Necker ; mais la première de toutes les religions est de garder chacun la sienne, et le plus grand de tous les bonheurs est de la croire la meilleure. Je n'en ai pas moins eu un plaisir délicieux dans ces conversations où nous n'étions pas tout à fait d'accord... »

Peu de temps après, à la vérité, il lui adresse un opuscule de quelques pages, où il s'efforce de concilier le récit de la Genèse avec sa propre théorie de la formation du globe ; mais une lettre postérieure de plusieurs années nous montre qu'il resta toujours en dissentiment avec elle sur la question de l'immortalité de l'âme :

« Je vous aimerai toute ma vie, et même dans l'autre et pour l'éternité, si, comme je le désire, votre opinion est meilleure que la mienne...

Vous êtes tout esprit et tout âme ; plus le corps est affaibli, plus votre tête « de force ; les deux substances sont bien distinctes chez vous, tandis que chez moi elles n'en font qu'une ; je sens les facultés de l'esprit décroître avec celles du corps, et voilà le fondement de la différence de nos opinions ; la tendresse de cœur est la seule qui me paraisse augmenter au lieu de diminuer... » Le second ami de madame Necker, Thomas, était plus accommodant sur le chapitre de la religion. S'il ne croyait pas comme elle, il ne demandait pas mieux que de croire. Il avait de la gravité ; le libertinage à la mode n'était pas son fait ; il aimait Dieu comme on l'aimait alors ; il aurait bien voulu être sûr de l'immortalité de l'âme, et la vertu de madame Necker lui paraissait le meilleur argument en faveur d'une vie future. Si elle avait pu l'amener du déisme pur à la foi chrétienne, il se serait peut-être, dès lors, partagé avec M. Necker le rôle que devait jouer plus tard l'auteur du Génie du Chnstianisme *.

1. M. Necker fit paraître en 1788 son livre : De timpor^ trmce des opinions religieuses.

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Lorsqu'il fut présenté à madame Nccker par M. d'Angeviller (c'était aux premiers temps du mariage), il n'avait jamais connu qu'une seule femme, sa mère, rude bourgeoise auvergnate, qui l'avait élevé avec seize frères et sœurs. Madame Necker fut pour cette âme candide la révélation d'un monde nouveau : la raison, l'esprit, la vertu excitèrent en lui un enthousiasme passionné dont elle fut obligée de modérer l'ardeur ; il dut se contenter d'une vive amitié. Même lorsque les affaires parurent enlever trop souvent M. Necker à la tendresse de sa femme, ou lorsque celle-ci, dans son affection un peu jalouse, craignit qu'il ne lui préférât sa fille, même alors, ni Thomas ni aucun autre ne put jamais se flatter d'obtenir le rôle ordinaire de consolateur : s'il y eut des orages, c'est à Dieu seul qu'elle demanda de les apaiser.

Thomas, d'ailleurs, séduit ou non, n'était guère séduisant. Il était long, voûté, malingre, myope, toujours dans la nue. Il n'avait que le souffle, comme le poitrinaire de Millevoye, et se nourrissait de laitage, comme Lamartine adolescent. Il était pauvre, timide, vertueux et tendre. Il ne

riait jamais (c'est le signe commun des amis préférés de madame Necker). Les gens de lettres, qu'il ne voyait guère, le respectaient, tout en se moquant un peu de lui. Il devait leur faire l'effet d'une réverbération de Jean-Jacques, comme on disait de M. de Salvandy qu'il était le clair de lune de Chateaubriand. Ce sage qui ne savait rien des femmes s'avisa de les vouloir peindre dans un livre, « livre estimable, disait Diderot, mais qui n'a pas de sexe ». Cela justement plut à madame Necker. Elle fît l'éloge de Thomas, à la Thomas : a La nature, disait-elle, l'a doué des vertus et du génie; c'est elle qui le créa sublime et grand... Plus fait pour mourir comme Caton et Régulus que pour vivre dans le dixhuitième siècle,... il voyait tout en grand, les hommes, les vertus, la nature et jusqu'à son amie, car il a cru trouver une âme digne de la sienne... » On comprend très bien cet enthousiasme de madame Necker pour Thomas: toute la province était au même diapason, et c'est ce qui explique qu'après Rousseau, Thomas luimême eut des disciples parmi les orateurs de la Constituante et de la Législative,

Mais, autant le Thomas académique, officiel, Dous parait médiocre aujourd'hui, autant ie Thomas intime est agréable à lire. II en est de lui comme de Marmontel : il fiaut les voir en négligé ; dès qu'ils se parent en ^vne du public, ils ennuient. M. d'Haussonville, en citant plusieurs lettres de Thomas, a renchi service à la mémcûre de Tami de Duds et à la littérature eUe^nâine : elles sont charmantes, et nous révèlent un écrivain tout nouveau, sans p(Hnpe oratoire, sans style ampoulé ni inéta{dior6s ; surUmt, — et c'est là le point le plus remarquable, — elles sont d'une trânte assez moderne. M. dlbusscoville a touché ceci avec finesse :

4 Ce rhéteur est dans l'intimité on mélancolique, un malade. U a... sur la vie, sur ses tristesses, ses mécomptes, des accents qui semUent animés d'un souffio avant-coureur de Werther... Il est, quoi qu'on en puisse penser, au nombre des ancêtres d'Obermann et de René. »

U a aussi le sentiment de la nature, à 'la Rousseau. Comme lui, il est sauvage, morose. 11 ne se soucie guère de figurer dans le salon de son amie ; elle le gronde : « Pardonnez-moi,

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dit-il, de ne pas pouvoir sourire au milieu de vingt, personnes qui me séparent de vous... » Ne croirait-on pas lire une Hgne de Benjamin Constant à madame Récamier ? Et vite il retourne aux champs, aux forêts ; il y refait sa vie en imagination, tout un roman de solitude, de poésie champêtre et d'amour avec Suzanne.

Madame Necker appartient donc à cette famille d'âmes sérieuses, élevées, à la fois vertueuse et sentimentales, un peu tristes pour des Parisiens. Tandis que, par son genre d'esprit, elle est, comme son mari, un des premiers types de l'école doctrinaire, il semble que, d'autre part, on voie déjà poindre en son âme passionnée et mélancolique une lueur de ce romantisme qui, dans sa Qlle, deviendra un ardent foyer. Observons, du reste, que celle vague tristesse, ces aspirations maladives vers l'infini étaient elles-mêmes écloses du scepticisme, de la corruption de ce siècle qui avait été au fond de tout. LéUa est une arrièrepetite-fille de madame Du Deffand, comme le marquis de Sade est l'aïeul de Rolla. L'ennui, qui est le fond de cet âge voluptueux et blasé,

Tennui, fils du plaisir, s'idéalise et tourne à la rêverie, à la mélancolie, à la sensibilité ; le siècle vieilli a sa crise, sa conversion, comme madame Du Deffand elle-même, qui, à soixante-huit ans, se met à aimer Walpole — et à goûter Shakespeare. La passion prend une éclatante revanche, et s'empare de l'amante comme de l'épouse, — de mademoiselle de Lespinasse comme de madame Necker ; et, si vous y regardez de près, combien le roman de mademoiselle de Lespinasse est proche parent de celui de madame Du Deffand ! Rousseau est l'interprète éclatant de cet enthousiasme qui contraste si singulièrement avec la sécheresse et le scepticisme du siècle, bien qu'il en soit issu: car tout grand écrivain, si puissant qu'il soit, commence par recevoir les impressions de son temps avant de les rendre accrues de son propre génie. Ainsi, plus tard, Chateaubriand se fera l'organe (intéicssé d'ailleurs) de la revanche du sentiment religieux ; il dira poétiquement ce que M. Necker avait dit en prose, quatorze ans auparavant, dans son estimable hvre : De V importance des opinions religieuses. La Nouvelle Héloïse était

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dans l'air : il y avait en certaines âmes, en certaines âmes féminines surtout, une réaction, une revanche des instincts profonds de la nature humaine, Tamour, la mélancolie, la pitié, Tenthousiasme pour le génie et la vertu. Madame Necker était de ces âmes-là; et il n'est pas indifférent de remarquer que ce furent deux Suisses qui donnèrent l'exemple unique de la passion alliée à la vertu dans le mariage, et que ce fut un Suisse qui fut le premier éloquent apôtre de la passion et de la vertu dans le monde parisien du dix-huitième siècle. L'influence de Jean- Jacques sur madame de Staël et sur madame Necker elle-même n'est point douteuse, mais ni l'une ni l'autre n'eurent besoin de lire la Nouvelle Hèloïse pour devenir sensibles; la passion ne leur entra pas au cœur par l'imagination comme chez tant d'autres : elle était innée chez elles. C'est par là, par son âme naturellement passionnée, sensible, et même sentimentale, que madame Necker est bien moderne, et déjà nôtre, comme sa fille.

Si, des amis, nous passons aux amies, nous retrouvons les mêmes analogies caractéristiques. La meilleure amie de madame Necker est cette exquise petite duchesse de Lauzun, « ce joli oiseau effiarouché » *, qui fait un contraste piquant avec sa grand'mère la maréchale de Luxembourg; — si pure, si modeste, si adorable et si malheureuse, trahie la veille de son mariage et délaissée le lendemain, et qui portera jusque sur Téchafaud un courage élégant et

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