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Expression de Madame Du DefTand

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noble, un air de douceur et de timidité virginales.

La seconde sympatiiie et amitié durable, — c'est à la durée seulement qu'on peut juger les amitiés, — est pour madame d'Houdetot, qu'elle rencontre chez madame d'Épinay, à la Chevrette. Ce qui en elie plaît à madame Necker, ah! ce n'est pas la timidité virginale, ni la vertu : cesl sans doute la sensibilité, la chaleur d'âme, avec la franchise, l'humeur facile et la sûreté. Elle a le s^s moral uu peu large; mais elle est si bienveillante, elle sait si bien aimer et être aimée: « Aimez-moi, ditr-elle; avec votre cœur et celui de notre ami, je ne puis être malheureuse. »

Son ami, cest Saint-Lambert, qu'elle unit toujours à madame Necker dans sa tendresse; elle se blottit entre les deux, — quitte à se consoler avec Jean-Jacques, quand Saint-Lambert est à Mahon, et à prendre l'ermite de Montmorency pour contesseur de cette étrange fidélité à laquelle l'un et l'autre, dans leurs ardentes promBiades, firent bien, platoniquement du moins, quelques brèches!

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Tout autre est la nature, tout autre Tarnitié de madame Geoffrin. C'est lentement, avec prudence et circonspection, comme d'habitude, qu'elle se lie avec madame Necker. Elle a trop d'esprit pour prendre ombrage de ce nouveau salon qu'une femme plus riche et plus belle essaye d'établir au même plan que le sien; et, même si elle en a quelque ennui, elle est trop adroite et trop politique pour le laisser paraître. D'ailleurs, elle sait bien sa supériorité : elle sent que la vivacité même de madame Necker, toute de premier mouvement et de première impression, est un inconvénient pour diriger et dominer un salon. Elle redoute pour ellemême ce qu'on appelle « l'engouement » de madame Necker; elle se défend contre l'enthousiasme de la jeune femme ; elle sait combien l'amitié a besoin d'être mûrie pour donner de bons fruits.

(( Je n'ai pas voulu répondre sur-le-champ à votre tendre billet pour laisser apaiser les sentiments qu'il avait réveillés en moi. J'ai eu des enthousiasmes aussi; j'en ai senti et éprouvé les inconvénients; c'est pourquoi je m'y refuse.

Et après plusieurs années encore :

(' Comme je suis destinée à gronder ma belle amie,... je vais remplir ma vocation en lui reprochant qu'elle est incorrigible : toujours de Tengouement, jamais ne rien voir de sang-froid.

Savez-vous, ma très chère belle, que les éloges outrés que vous me donnez me confondent au lieu de me toucher et de me flatter? Je suis toujours dans la crainte que votre ivresse ne passe; pour lors, vous me verriez si différente de ce que vous me croyez, que vous me puniriez de votre illusion en me refusant tout. J*ai des qualités et des vertus, mais j'ai beaucoup de défauts que je vois et connais, et sur lesquels je travaille tous les jours. »

Quand madame Geoffrin gronde, c'est bon signe, car elle ne fait cet honneur qu'à ses amis. A la fin, elle est tout à fait intime chez les Necker ; elle fait même apporter une chaise qui lui est commode pour causer, et la petite Germaine, la future madame de Staël, qui a déjà le génie de la conversation dans le sang, trouve la chaise si bonne qu'elle bat la vieille amie de ses parents pour l'obliger à la lui céder; ce qui n'empêche

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pas madame GeoJGWn, quand elle vient passer la soirée avec eux, d'apporter « le fouet à la mère e( du bonbon à la petite ».

Quant à madame Du Deifand et à madame de Luxembourg, il ne paraît pas que madame Necker ait été jamais intimement liée avec elles; c'étaient, d'ailleurs, des esprits trop rapides, trop secs, je ne dirai pas trop corrompus, mafe trop faisandés pour le sien.

Madame Du Deffand va à Saint-Ouen par ennui, comme elle fetit tout, et uniquement pour changer de place, puisqu'elle n'est bien nulle part. Elle se met à discuter avec madame Necker, et si vivement, qu'elle lui écrit le lendemain pour s'excuser d'avoir « passé les bornes des convenances » : voilà un cas analogue à celui de Grimml Aussi, après lui avoir trouvé d'abord « de l'esprit et du mérite t> , elle dit bientôt : a Elle est roide et froide, pleine d'amour- propre, mais honnête personne. » De son côté, madame Necker la juge g insensible :&, et note ce mot du chevalier d'Aydie : « Je n'estime pas madame Du Deffand, mais c'est un grand chien qui fait lever beaucoup de gibier. »

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Peut-être, si madame ïSecker avait connu lo roman tardif de ce cœur enfin ouvert, eûfc-eilc trouvé dans sa bonté la force de donner à cette pauvre femme une aflféction généreuse et désintéressée sans espoir de retour; mais on peut douter que, de son côté, madame Du Deffand eût pu supporter longtemps l'esprit de madame Necker. D'abord, elle n'aimait pas les gens trop vertueux. Et puis, était-il un être au monde qui fût à Tabri de ses sarcasmes et qui pût se vanter de ne pas l'avoir ennuyée et dégoûtée h la fin? Si Walpole échappa à la loi commune, c'est sans doute parce qu'elle avait soixantehuit ans lorsqu'elle le rencontra. Ces deux femmes n'auraient pu communiquer entre elle?^ que par certaines fibres profondes du cœur; mais c'étaient justement les points douloureux qu'elles ne pouvaient se montrer et qu'elles ignorèrent toujours.

A l'égard de madame de Luxembourg, la distance était encore plus grande, non seulement par l'esprit, mais aussi par la hiérarchie mondaine: car il y avait fort loin de la maréchale, une puissance, oracle suprême de l'usage et de

lelégance, aux plus élevées des bourgeoises.

Madame de Luxembourg, qui ne dédaignait pas, au besoin, d'aller jusqu'à Chanteloup chez les Choiseul, ne mit jamais le pied à Paris chez les Necker. Elle ne recevait pas de gens de lettres, hormis Rousseau, — une exception, un phénomène! On se voyait à la campagne, de Saint-Ouen à Montmorency; la duchesse de Lauzun était le lien. On imagine que madame Necker devait être plus à Taise avec la petitefille qu'avec la grand'mère, arbitre incontestée du monde parisien, « pénétrante à faire trembler »*, qui vous « démêlait » en un clin d'œil, vous piquait pour vous essayer et, sur votre riposte, vous classait. Il ne s'agissait pas là de disserter, ni de pousser le sentiment; on devait évoluer très vite sous les yeux exercés de la maréchale, parer ses coups sans en avoir l'air, et ne pas se laisser déconcerter : ainsi faisait M. de Talleyrand, tout jeune alors, et à ses débuts. Dans ces brillantes passes, il fallait le

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trait rapide, le bel air aisé, galant, le fin bouquet de l'esprit et des grâces françaises*.

1. Le prince de Ligne, bon juge en ces matières, a écrit sur mesdames Geoffrin, Du Deffand et de Luxembourg cette fine page : « Le portrait de madame Geofifrin ( par La Harpe) est de la plus grande vérité... Je la croyais un bureau d'esprit, et c'en était un plutôt de raison. Les gens d'esprit qui allaient chez elle n'en faisaient plus et devenaient presque de bonnes gens. U y avait entre elle et madame Du Deffand une espèce de rivalité. Mais, au lieu du gros bon sens de la première, l'autre avait une conversation pleine de traits, et avait répigramme et le couplet à la main. Le genre de madame Geoffrin était, par exemple, une espèce de police pour le goût, comme la maréchale de Luxembourg pour le ton et Tusage du monde. »

large, d'ailleurs, je ne dirai pas qu'un La Rochefoucauld, mais même qu'un Vauvenargues), ne fut point, au sens propre du mot, un homme d'Etat. Il fut un financier éclairé pour son temps, il apporta dans les affaires publiques le bon sens, la probité et la précision qu'il avait dans la vie privée et qu'on retrouve dans ses écrits; mais il n'avait guère les qualités de l'homme dirigeant, surtout à une pareille époque.

De même dans le monde et la conversation :

ce fin moraliste n'était pas plus propre à diriger son salon qu'à gouverner son pays, et cela par des raisons analogues. Il arrive souvent qu'un excellent observateur est un causeur médiocre : tandis qu'il pèse ce que les autres viennent de dire, il ne dit rien. Ces esprits compliqués et voilés ne sont ni assez vifs, ni assez brillants pour la conversation; mais ils ont bien de l'agrément pour qui pénètre dans leur intimité, et c'est dans le tête-à-tête que se révèlent leurs ressources. Madame Du Deffand prisait fort M. Necker ; elle alla même jusqu'à trouver que cet esprit genevois ressemblait à l'esprit anglosaxon de Walpok*.

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Celui-ci ne fut guère flatté du rapprochement, et la clairvoyante aveugle y mit cette restriction : « Les Necker ne vous plaisent pas beaucoup^ je le vois bien; tous les deux ont de Tespril, mais surtout l'homme. Je conviens qu'il lui manque cependant une des qualités qui rendent le plus agréable, une certaine facilité qui donne pour ainsi dire de Tesprit à ceux avec qui Ton cause; il n'aide point à développer ce que Ton pense, et Ton est plus bête avec lui qu'on ne l'est tout seul, ou avec d'autres. »

C'est que, d'abord, il avait peu d'imagination, et puis ce genre d'esprit que nous avons retrouvé chez tous les doctrinaires, hautain, ironique, n'aimant pas à mettre en relief les qualités d'autrui, et se souciant peu de laisser voir ses propres lacune^s. En politique, M. Necker était infaillible : c'est la marque de cette école. Dans l'apologie de son administration, écrite en 1791, on lit cette phrase :

(( Dans une pareille situation, et au milieu des plus ardentes passions, au centre de toutes les haines, il y avait occasion chaque jour de faire quelque faute et quelque faute d'un genre

éminent*. . . Néanmoins, et à mon propre étOHncment, je cherche en vain à me faire un reproche. y>

On conçoit que, dans la oonvensation, il n'aimât pas à se livrer, devant les philosophes et les gens de lettres, sur des sujets qui ne lui devinrent familiers qu'à la longue. Sa réserve, son silence et toute son attitude s'expliquaient donc par son amour-propre, par ce qu'il a appelé luimême <i son cœur orgueilleux », en même temps que par sa forme d'esprit.

Et avec cela, cependant, il n'était pas ennuyeux. Non seulement il saisissait vite les points faibles et les ridicules d'autrui (son essai sur le Bonheur des sots est assez piquant), mais il avait un coin d'humour, de gaieté, de drôlerie, dont la gravité de madame Necker s'étonna plus d'une fois :

ft Un jour que, pendant le déjeuner, on était venu appeler celle-ci pour quelque afi&dre, dit M. d'Haussonville, elle fut surprise d'entendre, en revenant, un grand vacarme dans la salle à

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