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Voilà un adjectif singulièrement appliqué I

MADAME NECRER. 171

manger, et, comme elle ouvrait la porte, de voir son mari et sa fille, leur serviette nouée autour de leur tête en guise de turban, dansant en rond autour de la table. Elle jeta sur eux un regard étonné, et tous deux, honteux comme des écoliers en faute, reprirent leur place sans mot dire *. »

Nous touchons là à Tun des points les plus délicats et les plus sensibles de la vie de madame Necker. Elle s'effrayait et s'alarmait de voir la nature ardente et impétueuse de sa fille échapper de plus en plus à son autorité, et surtout Tindulgence du père encourager Tessor de cette jeunesse exubérante; elle eût voulu la façonner trop semblable à elle-même. Il y avait donc là, au sein de la famille, une sorte de conflit latent qui éclata parfois, comme le jour où Germaine, par un pressentiment bien étrange, refusa la main du jeune William Pitt, que sa mère lui voulait donner comme époux. La santé de la pauvre femme s'usa promptement dans ces per-

1. Bonstetten, qui était du repas, contait et brodai l cette anecdote, et Tembdlissait de variantes : comme quoi, par exemple, M. Necker avait sa pernique à l'envers.

pôtuellcs agitations, d'autant plus intenses qu'elle les renfermait en elle-même, et Téquilibre de son âme fut détruit.

Et pourtant, cette imagination exaltée, cetlo âme passionnée et orageuse, n etaitrce donc pas déjà la nature même de sa fille ? Si jamais, en effet, filiation d'âme et d'esprit a été évidente, c'est bien celle qui unit madame de Staël à sa mère aussi bien qu'à son père.

De tous deux, elle a reçu la bonté, le bon sens, le goût de la raison et de l'observation morale, et le tour d'esprit suisse. Le style est d'abord abstrait, un peu recherché ; la main est parfois lourde, môme quand la plume est affinée. Elle n'a pas on naissant, elle aura seulement plus tard le senciment de la naturel

De son père, elle tient l'analyse piquante, la pénétration subtile des caractères, la facilité à saisir ses propres défauts, ses propres ridicules,

1. a II n*y a pas en elle le sens de ce que nous appelons poésie. » (Schiller.) — « Le sentiment de l'art lui manque, et le beau qui n'est pas esprit et éloquence n'existe pas pour elle. » (Bonstetten). — Ce second jugement est antérieur au voyage de madame de Staël en Italie.

en même temps que ceux des autres, et à en faire justice ; elle lui doit aussi la modération des idées politiques.

Mais c'est bien sa mère qui lui a donné une sorte d'inspiration sentimentale, la flamme, la passion, Timagination ardente, Témotion généreuse, la soif d'affection, de dévouement et de tendresse qui fait qu'elle n'est jamais aimée comme elle aime. L'amour dans le mariage est l'idéal de ces deux nobles femmes; mais madame Necker seule l'a réalisé dans sa vie.

Toutes deux sont tourmentées par la mélancolie; mais, chez madame de Staël, la pétulance et la vivacité du père étincellent à travers le nuage. Toutes deux ont connu la fatigue de vivre, langueur du monde nouveau, et cette horreur de la vieillesse, sentiment jusqu'alors peu révélé dans les écrits, que madame de Staël a appelé « l'ordre d'abdiquer chaque jour, fleur après fleur, la couronne de la vie. » Toutes deux enfin sont profondément humaines, et il y a plaisir à comparer la mère, consacrant ses derniers jours au salut des victimes de Ja Terreur, et la fille, essayant de favoriser l'évasion d'An-

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dré Chénier. Oui, Tâme de madame de Staël, c'est bien l'âme brûlante de madame Necker qui s'épanche en quelque sorte devant nous; l'enthousiasme, le « dieu intérieur » éclate au dehors.

Tel fut l'héritage moral de madame de StaoJ.

Et maintenant, mêlez au grand mouvement d'esprit des salons du dix4iuitième siècle la fièvre révolutionnaire, l'héroïsme républicain, la sève des nouvelles espérances ; jQgurez- vous l'esprit des Necker remué, élargi, féconde par la Révolution, par l'Empire, par l' Allemagne, par l'Italie : voilà le génie de madame de Staël.

M* Necker n'était arrivé que fort tard à l'idée de la royauté constitutionnelle, après ses ministères, après sa chute définitive. De même, madame de Staël n'y est arrivée, elle aussi, qu'après la Révolution, après son retour d'Angleterre. En l'an lU, elle n'avait nullement adopteles opinions de son père ; elle était très nettement républicaine. Ce fut seulement à la fin de sa vie, dans ses Considérations sur la Révolution, qu'elle « revint à Saint-Ouen », et adopta la doctrine de la monarchie parlementaire. 11 est

MADAME NECKEU. 175

curieux de voir comment ceux qui, depuis, se sont appelés doctnnaires, et se sont cantonnés déprime abord en certaines idées absolues, en certaines formes immuables et quelque peu dogmatiques, procèdent de deux esprits qui, justetement, n'ont pas eu de théories arrêtées, de système fixe en politique, et qui ont changé d'opinion, au cours des événements, sur la constitution môme et le gouvernement de la France.

ET BOiMAPA&Tfi^.

Déc^nbre 1883.

On a beaucoup discuté la question de savoir si Napoléon avait du coeor, et jusqu'à quel point il était ou avait pu être sensible. Vous vous rappelez les vers de Lamartine :

Hien d'hnmaîB' ne* battait sous ton épaisae= armure. Sans haine et sans amour, tu vivais pour penser. Comme un aigle régnant dans un ciel solitaire, Tu n'avais qu'un regard pour mesurer la terre Et des serres pour Fembrasser.

Madame de Rémusat, dans ses Mémoires, a

1, La Citoyenne Bonaparte, par M. Imbert de Saint- Amand, 1 vol. in-12, Dentu, 1883.

exprimé la même pensée : « Je devrais parler du cœur de Bonaparte; mais, s'il était possible de croire qu'un être, sur tout autre point semblable à nous, fût cependant privé de cette partie de notre organisation qui nous donne le besoin d'aimer et d'être aimé, je dirais qu'à l'instant de éa création son cœur pourrait fort bien avoir été oublié; ou bien peut-être est-il venu à le comprimer complètement. Il s'est toujours fait trop de bruit à lui-même pour être arrête par un sentiment affectueux, quel qu'il fût. Il ignore à peu près les liens du sang, les droits de Ja nature. »

Un diplomate, qui a écrit plusieurs livres agréables sur les Femmes de Versailles et les Femmes des Tuileries, proteste contre ces jugements, qu'il trouve exagérés, et y répond par les lettres enflammées de Bonaparte à Joséphine ; il va jusqu'à accepter cette opinion du duc de Raguse :

« La nature lui avait donné un cœur reconnaissant et bienveillant, je pourrais même dire sensible. »

Il s'agit de s'entendre : que Bonaparte ait été d'abord épris de sa femme et jaloux parfois

jusqu'à la fureur, cela est indéniable; mais cet amour venait-il du cœur, ou de la tête? Les mots « tendre » et « sentimental » sont-ils bien faits pour rendre ces transports et ces rages? N'était-ce pas plutôt l'imagination qui était prise? Et n'en est -il pas ainsi chez presque tous les hommes dont le cerveau domine et tire à lui toute la sève de vie, — poètes, artistes, philosophes ou mathématiciens? Par-là, les amours d'un Spinoza, d'un Gœthe et d'un Bonaparte se ressemblent, et le moraliste se plaît à relire en même temps l'admirable théorie de la jalousie au troisième livre de l'Éthique^ certains entretiens avec Eckermann, et les lettres datées de Tortone et de Marmirolo.

Le jeune ambitieux sans scrupule, qui a épousé la maîtresse de Barras, plus âgée que lui de sept ans, et qui lui doit son avancement rapide et sa situation éclatante, n'a qu'un seul moyen de voiler cela, de se relever devant elle (et peut-être h ses propres yeux); c'est de paraître n'avoir cédé qu'à une passion irrésistible, à un attrait vainqueur, à la magie de cette créole charmeresse. Alors il essaye de s'échauffer

182 FIGURES Dfi PUBIMES.

dans son rôle, eft presque de se faire accroire à lui-môme, comme aux autres, qu'il est le Saint Preux de cette nouvelle Héloïse. Et il va ramassant dans sa mémoire }es phrases les plus hyperboliques et les plus frelatées, les métaphores h la Raynal. 11 essaye de faire du Rousseau j il fait du Reâtif . Elle , qui n'ei^t pas forte en littérature, prendra tout cela pour flamme véritable. Et lui^^ôme, à la fin, aussi peutêtre.

Ce qui est vrai, c'eât que, inquiet, il craint que, par ses légèretés, elle ne lui fasse, en son absence, une situation ridicule; c'eBt pour cela qu'il Ja itippelle. Et puis enfin, une certaine jalousie physique, à Torientale; et, tout au fond, cette inexplicable angoisse qui nous saisit quand la femme que nous possédons, mêm(»

sans Taimer, et dont nous nous croyons maître, paraît se plaire au désir d'un autre.

Il épouse Joséphine le 9 mars 1796 (il a vingt- six ans, et elle traite-trois). Quarantehuit heures après, il part pour l'armée d'Italie. Chaque étape, chaque relai est marqué par une lettre.

lOSéPHTNE. 183

De Chanceaux, le 14 .

» Chaque instant m'éloigne de toi, adorable amie, et à chaque instant je trouve moins de force pour supporter d'être éloigné de toi. Tu es l'objet perpétuel de ma pensée ; mon imagination s'épuise à chercher ce que tu fais. Si je te vois triste, mon cœur se déchire et ma douleur s'accroît. Si tu es gaie, folâtre avec tes amis, je te reproche d'avoir bientôt oublié Ja douloureuse séparation de trois jours. Comme tu vois, je ne suis pas facile à contenter. Que mon Génie, qui m'a toujours .garanti au milieu des plus grands dangers, t'environne, te couvre,, et je me livre à découvert... »

À la veille du premier coml>at, il écrit de Port-Maurice, le 3 avril :

« Mon unique Joséphine, loin de toi... le monde est un désert où je reste isolé... Tu m'as ôté plus que mon âme ; tu es l'unique pensée de ma vie ; si je suis ennuyé du tracas des afiEaires, si les hommes me dégoAtent, si je suis prêt à maudire la vie, je mets la main sur mou cœur ; ton portrait y bat, je le regarde, et l'amour est

pour moi le bonheur absolu... Par quel art as-tu su captiver toutes mes facultés, concentrer en toi mon existence morale ? Vivre pour Joséphine ! voilà rhistoire de ma vie... »

Bientôt la mélancolie succède à Tenthousiasme :

« Ah ! mon adorable femme I Je ne sais quel sort m'attend; mais, s'il m'éloigne plus longtemps de toi, il me sera insupportable : mon courage ne va pas jusque-là... L'idée que ma Joséphine peut être mal, et surtout la cruelle, la funeste pensée qu'elle pourrait m'aimer moins, flétrit mon âme, arrête mon sang, me rend triste, abattu, ne me laisse pas même le courage de la fureur et du désespoir...

» Mourir sans être aimé de toi, c'est le tourment de l'enfer, c'est l'image vive et frappante de l'anéantissement absolu. D me semble que je me sens étouffer. Mon unique compagne, toi que le sort a destinée pour faire avec moi le voyage pénible de la vie, le jour où je n'aurai plus ton cœur sera celui où la nature sera pour moi sans chaleur et sans végétation... »

Bonaparte est vainqueur, le 12 à Montenotte,

le 14 à Millesimo, le 22 à Mondovi. Le 26, il supplie sa femme de venir le rejoindre :

« Tu as été bien des jours sans m'écrire. Que fais-tu donc? Tu vas venir, n'est-ce pas? Tu vas être ici, à côté de moi, sur mon cœur, dans mes bras? Prends des ailes, viens I viens !... »

Mais la coquette se trouve bien à Paris :

elle se soucie peu de quitter ce monde où elle brille, ces plaisirs renaissants, et d'affronter les fatigues d'un long voyage. Bonaparte est entré à Milan en triomphateur ; la ville est en fête; Joséphine ne vient pas, ne répond pas : que faitelle? Peut-être en aime-t-elle un autre? Il en parle souvent à ses compagnons d'armes « avec l'épanchement , la fougue et l'illusion d'un très jeune homme » ; il se laisse aller, en leur pré sence, à des mouvements de jalousie, à des accès de colère, et aussi à des craintes superstitieuses qu'explique son origine corse. Marmont raconte qu'un jour la glace du portrait de Joséphine se brisa dans les mains du général ; il pâlit : a Mar mont, dit-il, ma femme est malade ou infidèle ! »

La vérité est que rindolenté créole ne comprenait rien à cette nature impétueuse; elle était plus étonnée que charmée de ses emportements. Fascinée, troublée, mais non pas aimante, elle trouvait plus agréable de jpuir tranquillement k Paris de sa fortune nouvelle q|je d'aller la conquérir avec lui.

« Je Tentends encore, dit le poète Arnault, lisant un passage dans lequel son mari lui disait : — « S'il était vrai pourtant 1 Crains le poignard » d'Othello l » Je l'entends dire avec son accent

créole, en souriant : — « Il est drôle, Bonar û parte I »

Rarement c'est à une femme supérieure que s'attache un homme de génie ; Talleyrand, à la môme époque, nous offre un exemple pareil. La nonchalance créole ou indienne reposait ces intelligences toujours en travail. S'il est vrai que Tanalogie des goûts soit une condition de la durée de Tamour, il semble que l'inégalité des esprits et la différence des caractères aident à le faire naître. On s'attire et l'on s'aime par ses contrastes plus que par ses ressemblances. Mais la disproportion qui a fait naître l'amour est aussi ce qui le tue. Napoléon se rappellera plus lard les orages de sa jeunesse, et peut-être ces souvenirs foumirontils des arguments à son ambition Loifsqu'il lui faudra répudier la seule l'emme qu'il ait cru aimer. Qu'on se figure le iNapoléon de 1809 relisant cette lettre du lo juin 179Ô :

« Ma vie est un cauchemar perpétuel. Un pressentiment funeste m'empêche de respirer. Je ne vis plus, j'ai perdu plus que la vie, pl.U3 que le bonheur, plus que le repos... Je t'expédie un

courrier; il ne restera que quatre heures à Paris, et puis il m'apportera ta réponse. Écris-moi dix pages, cela seul peut me consoler un peu...

L'amour que tu m'as inspiré m'a ôté la raison ; je ne la retrouverai jamais. L'on ne guérit pas de ce mal-là... Je me bornerais à te voir, à te presser deux heures sur mon cœur, et mourir ensemble. Sans appétit, sans sommeil, sans intérêt pour l'amitié, pour la gloire, pour la patrie, toi; oi, et le reste du monde n'existe pas plus pour moi que s'il était anéanti. Je tiens à l'honneur, puisque tu y tiens, à la victoire puisque cela te fait plaisir, sans quoi J'aurais tout quitté pour me rendre à tes pieds... Aie soin de me dire que tu es convaincue que je t'aime au delà de tout ce qu'il est possible d'imaginer; que tu es persuadée que tous mes instants te sont consacrés;... que jamais il ne m'est venu dans l'idée de penser à une autre femme; qu'elles sont toutes à mes yeux sans grâce, sans beauté et sans esprit; que toi, toi tout entière, telle que je te vois, que tu es, pouvais me plaire et absorber toutes les facultés de mon âme ; que tu en as touché toute l'éten-

due; que mon cœur n'a point de replis que tu ne voies, point de pensées qui ne te soient subordonnées; que mes forces, mes bras, mon esprit, sont tout à toi; que mon âme est dans ton corps, et que, le jour où tu aurais changé, ou le jour où tu cesserais de vivre, serait celui de ma mort; que la nature, la terre n'est belle à mes yeux que parce que tu Thabites. Si tu ne crois pas tout cela,... tu m'a£Qiges, tu ne m'aimes pas... Tu sais que jamais je ne pourrais te voir un amant, encore moins t'en souffrir un ! Lui déchirer le cœur et le voir serait pour moi la même chose; et puis, si je pouvais porter la main sur ta personne sacrée... Non, je ne l'oserais jamais, mais je sortirais d'une vie où tout ce qui existe de plus vertueux m'aurait trompé... »

Joséphine finit par se décider, bien à regret, et en pleurant, à quitter Paris et à rejoindre son époux. L'amant donne rendez-vous à sa maîtresse entre deux batailles, et les déclarations passionnées se mêlent aux bulletins de victoire.

« Nous avons attaqué hier Mantoue... Toute la nuit, cette misérable ville a brûlé. Nous ouvrons

de mariage. On y voit l'amitié et les sentiments de cet hiver de la vie... C'est bien méchant, bien mauvais, bien traître à vous. Que vous reste-t-il pour me rendre bien à plaindre? Ne plus m'aimer? Eh! c'est déjà fait. Me haïr? Eh bien, j(3 le souhaite : tout avilit, hors la haine ; mais l'indifTérence au pouls de marbre, à l'œil fixe, à la démarche monotone!... »

C'en est assez pour faire comprendre que, après une pareille expérience, il se soit gardé de l'amour et dérobé obstinément à l'influence des femmes. Les femmes reprochent souvent aux hommes leur dureté, et souvent ce sont elles qui les ont endurcis.

Madame de Rémusat avait eu en mains ces lettres de la première campagne d'Italie. Voici comment elle en parle dans ses Mémoires : a Ces lettres sont très singulières: une écriture presque indéchiffrable, une orthographe fautive, un style bizarre et confus; mais il y règne un ton si passionné, on y trouve des sentiments si forts, des expressions si animées et en même temps si poétiques, un amour si à part de loules les amours, qu'il n'y a pas de femme qui ne mît du prix à avoir reçu de pareilles lettres.

Elles forment un contraste piquant avec la bonne grâce élégante et mesurée de celles de M. de Beauharnais. D'ailleurs, quelle circonstance pour une femme de se trouver (dans un temps où la politique décidait des actions des hommes) comme un des mobiles de la marche triomphante de toute une armée! »

A la veille d'une de ses plus grandes batailles, Bonaparte écrivait :

« Me voici loin de toi ! Il semble que je sois tombé dans les plus épaisses ténèbres ; j'ai besoin des funestes clartés de ces foudres que nous allons lancer sur nos ennemis pour sortir de l'obscurité où m'a jeté ton absence. »

11 y avait en Napoléon un poète, et l'on pourrait expliquer tous ses actes par cette çomplexion unique, par ce mélange d'imagination, de passion el de calcul. Les rêves d'Ossiian avec l'esprit positif du mathématicien et les emportemejpits du Corse, tels étaient les éléments hétérogènes qui se heurtaient dans cette organisation puissante.

Malgi'é la froideur de Joséphine, cet amour fut

assez long à s'éteindre. Deux ans après, pendant la campagne d'Egypte, nous retrouvons Bonaparte toujours enflammé de jalousie ; il pense à Joséphine, il la voit au Luxembourg, dans les fêtes de Barras, entourée d'hommages. Un jour, près des fontaines de Messoudiah, devant El- Arish, il se promène seul avec Junot; sa figure, ordinairement très pâle, devient verte; ses yeux sont égarés. Après un quart d'heure de conversation avec Junot« il le quitte et va rejoindre Bourrienne.

« Vous ne m'êtes point attaché, lui dit-il brusquement... Ahl les femmes 1... Joséphine I... Si vous m'étiez attaché, vous m'anhez informé de tout ce que je viens d'apprendre par Junot. Voilà un véritable ami!... Joséphine!... El je suis à six cents lieues... Vous deviez me le dire. Joséphine!... M'avoir ainsi trompé! Malheur à eux! J'exterminerai cette race de frduquets et de blondin»!«. Quanl; à elle, le divorce. Oui! le divorce ! Un divorce public, éclatant l U faut que j'écrive! Je sais tout.... C'est votre faute... Vous deviez me le dire, n

Cette scèae ne tût-elle pas sooger à. Othello ?

« Regarde, lago, je livre aux vents mon fol amour. Il n'est plus. Debout, notre vengeance, quitte ta sombre demeure! Amour, abandonne à la haine tyrannique la couronne et le trône de mon cœur! Gonfle-toi, mon sein, sous le poids qui t'oppresse, sous la morsure empoisonnée des vipères 1 »

La figure de Bonaparte se décompose, sa voix s'altère :

« Oh 1 gardez-vous de la jalousie ! c'est le dragon aux yeux verts qui a horreur des aliments dont il se nourrit. Ce mari trompé vit protégé du ciel qui, sûr de son sort, n'aime pas son épouse parjure; mais quels momens ne passe-t-il point, celui qui aime ardemment et doute, celui qui soupçonne tout en adorant! »

Sa jalousie, à cette époque, était encore si vive, qu'il en entretenait même son beau-fils, le propre enfant de Joséphine, Eugène de Beauharnais, qui n'avait que dix- sept ans. « C'était ordinairement le soir, a dit celui-ci, qu'il me faisait ses plaintes et ses confidences, en se promenant à grands pas dans sa tente. J'étais le seul avec lequel il pût librement s'épancher. Je cher-

chais à adoucir ses ressentiments; je le consolais de mon mieux, et autant que pouvaient me permettre mon âge et le respect qu'il m'inspirait... »

L'auteur nous conduit ainsi jusqu'au 18 brumaire. Il rappelle le rôle joué par Joséphine dans le coup d'État, la lettre écrite au directeur Gohier, etc. Je ne sais s'il n'a pas exagéré la portée de ce rôle en disant : « Sans Joséphine, il est probable que Napoléon ne serait jamais devenu empereur. » C'est là un de ces mots où se trahit la sympathie un peu excessive de l'historien pour son héroïne; mais ne pardonnerons-nous pas à l'aimable écrivain d'avoir ressenti, lui aussi, l'influence de cette grâce créole qui subjuguait Bonaparte?

Pour nous, nous serions plutôt tenté de dire, après avoir relu ce roman d'aventures, que Joséphine était peu digne d'un héros et d'un trône. Aussi serons-nous peutêtre moins disposé que son historien à la plaindre, lorsqu'il nous retra» cera la crise du divorce. 11 ne faut pas que l'intérêt et l'agrément semés dans son récit par le sympathique écrivain, ni que les torrents de lave et de passion à la Jean-Jacques du jeune héros

d'Italie nous fassent illusion sur la légèreté et le vide de cette ame.

Une autre femme pourrait bien avoir dit sur Joséphine le mot décisif en écrivant : « Peut-être que Napoléon eût valu davantage, s'il eût été plus et surtout mieux aimé. 9

ET CHATEAUBKIAND. ^

Février 1884.

Nous ne connaissions guère jusqu'ici madame de Beaumont que par les Pensées de Joubert :

on savait peu de chose de sa première jeunesse ; son mariage, bientôt rompu, n'a laissé aucune trace dans sa vie*, et ses tragiques aventures

1. La Comtesse Pauline de Beaumont, par M. Bardoux. 1 vol. in-8'i Calmann Lévy. — Cf. Les Correspondants de Joubert (1785-1822) ; Lettres inédites de M, de Fonlanes, madame de Beaumont, M. et madame de Ckateauonana, J!f. Af oie, etc., publiées par Paul de Raynal; 1 vol. in-12; Calmann Lévy, 1883.

2. Elle avait été mariée en 1786, à peine âgée de dixhuit ans, au comte Christophe François de Beaumont,

SOUS la Terreur disparaissaient dans les malheurs publics. Son nom, lié à la renaissance mondaine, littéraire et religieuse de 1800, nous rappelait surtout le petit cercle célèbre de la rue Neuve-du-Luxembourg ; sa poétique image, à la fois illustrée et pâlie par Tastre de Chateaubriand, ne brillait pour nous qu'au déclin : do cette histoire si courte et si romanesque, nous ne tenions que le dernier chapitre, puisque madame de Beaumont est morte le 3 novembre 1803, à trente-trois ans.

Les péripéties dramatiques de son existence, Félévation de ea nature, étaient bien faites pour tenter un libre et généreux espvit auquel les lettres et la politique sont également chères. M. Bardoux a trouvé là un heureux cadre pour peindre quelques épisodes de l'histoire de la société française, d'abord sous Louis XVI, puis sous la Révolution et le Goi^ulat. Dans cette étude

neTeu de l*archeTéque de Paris, qui n'en ayait pas encore dix-sept, et ne tarda pas à la délaisser. Bien que demeuré en France pendant la Révolution, il ne fit rien pour vonir en aide à sa femme au moment de ses mulhears. Elle obtint le divorce au commencement de 1800.

approfondie, il reconstitue, année par année, plusieurs groupes de ce monde disparu, et marque exactement les nuances, les temps ; — ce qu'on ne fait pas toujours assez : on s'habitue à regarder les événements et les hommes en bloc, au total, si je puis dire; nous voyons trop, par exemple, les ministres de Louis XVI à travers les passions de 89, qui sont encore plus ou moins les nôtres, et madame de Beaumont se perd dans l'auréole de son glorieux ami. Cela n'est pas exact et manque de perspective : ia réalité a autrement d'intérêt, de variété, de vie.

La société du temps de Louis XVI est, en général, moins connue que celle du règne do Louis XV. Or, elle présente déjà un caractère très différent. La conversation des salons n'est plus seulement littéraire, comme elle a été pendant la première moitié du siècle : on se livre maintenant avec passion aux discussions philosophiques, politiques et économiques. Sans doute, le eulte des lettres n'en est point affaibli : en 1787, madame de Vintimille prend le deuil à l'anniversaire de la mort de madame de Sévigné;

mais la politique est encore plus à la mode : toutes les femmes, la duchesse de Bourbon, madame de Tessé, ont dans les plis de leur jupe une constitution qui doit faire le bonheur de rhumanité.

La vicomtesse de Noailles, racontant la vie de la princesse de Poix, née Beauvau, sa grand' mère*, a fait un joli tableau, un peu embelli peutrêtre, de la société aristocratique aux approches de 89 :

c( Quel charme dans ces réunions du commencement de notre terrible Révolution, où les intelligences distinguées, les âmes généreuses de toutes les classes se réunissaient dans le désir du bien I J'ai toujours pensé qu'un homme de génie arrivant aux affaires eût tiré le plus magnifique parti de tous les éléments qui fermentaient alors Cette première époque de

notre Révolution est celle d'une grande injustice envers la jeunesse de la haute classe. On s*obstine encore aujourd'hui à la représenter sous des traits qu'elle n'avait plus, et on la calomnie malgré

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