‹ Figures de femmesChapitre 29 sur 55 · Un volume, tiré à peu d'exemplaires. (Labure · texte numérisé non relu

Un volume, tiré à peu d'exemplaires. (Labure

l'évidence des faits. La philosophie n'avait point d'apôtres plus fervents que les grands seigneurs. L'horreur des abus, le mépris des distinctions héréditaires, tous ces sentiments dont les classes inférieures se sont emparées dans leur intérêt, ont dû leur premier éclat à Tenthousiasme des grands, et les élèves de Rousseau et de Voltaire les plus ardents et les plus, actifs étaient plus encore les courtisans que les gens de lettres. L'exaltation, chez quelques-uns, allait jusqu'à

l'aveuglement En attendant la catastrophe,

la société était déhcieuse : la diversité des manières de voir, la vivacité des espérances ou des inquiétudes, la nouveauté des objets d'intérêt, y imprimaient un mouvement sans exemple.

Tous les esprits s'y montraient sous un jour imprévu... »

En effet, les jeunes hommes qui entourent madame de Beaumont aux environs de ses vingt ans ne ressemblent ^uère aux courtisans de rOËil-de-Bœuf : nourris de la .philosophie du siècle, pleins d'ardentes espérances, ils croient à la bonté des hommes ; génération enthousiaste — pas longtemps! — comme le seront un jour

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celle des dernières années de la Restâdration et celle de 1848. La Rochefoucanld, s'il eût assisté à la Révolution,, eût sanfr doute observé que les meilleurs, les plus croyants parmi ces jeunes hommes, étaient justement ceux qu'elle devait stériliser ou broyer, un François de Pange, un André Chénier, les frères Trudaine ; au lieu que les sceptiques, un Louis, un Talleyrand (c'est l'abbé de Talleyrand qui avait présenté l'abbé Louis à M. de iMontmorin), devaient en profiter, y survivre et servir de modèles et de maîtres à d'autres hommes d'État non moins utiles à la France.

Lorsque M. Necker devint le collègue de M. de Montmorin au ministère, madame de Beaumont fut naturellement présentée chez madame de Staël, qui commençait à avoir un salon à elle, à côté de celui de sa mère, et où brillait alors M. de Guibert, puis le comte Louis de Nai-bonne. Elle se lia vers le même temps avec M. Suard, avec madame de Kriidner et la comtesse d'Albany; elle allait souvent aus^i à Luciennes, chez madame Pourrat, femme dd riche- banquier qui dirigeait la Compagnie des Eaux, et dont les

deux filles, la baronne Hocquart et la baronne de Canteleu, inspirèrent de si vives passions, Tune à André Chénier, Tautre au Jeune Calixte de Montmorin.

M. Bardoux fait revivre devant nous cette société aimable et brillante à la veille du jour où elle va être dispersée par la tourmente ; il nous mène à ces réunions de Paris, de Montigny, de Luciennes, où mademoiselle Clairon vient déclamer le songe d'Athalie et le rôle de Viriate dans SertoriaSj où Beaumarchais lit son drame de la Mère Coupable^ où Abel et François de Pangc, André et Joseph Chénier, Riouffe (le futur auteur des Mémoires d'un détenu), Tabbé Morellet, Suard, les Trudaine, Alfieri, la comtesse d'Albany, madame Fourrât et ses filles, Condorcet, madame de Staël, madame de Beaumont, confiants, heureux encore, discutent spirituellement, en amateurs, le rôle des États généraux et les progrès du Tiers État.

Il retrace ensuite le rôle de M. de Montmorin pendant la Constituante et la Législative ; il le fait avec la haute impartialité d'un esprit libéral tout en se gardant d'exagérer la valeur politique

d'un honnête homme trop longtemps méconnu et haï, mais remettant dans son vrai jour la pureté de son caractère et de ses intentions. Aucun nom n'a été plus attaqué, plus flétri, et cependant M. de Montmorin n'était en rien un homme d'ancien régime. Dès le début des États généraux, dans une séance du Cabinet, il répondit au comte d'Artois, qui réclamait pour les nobles le monopole des grades militaires : a Les emplois ne sont pas des charges; on les mérite en s'acquittant bien de ses devoirs, et ils doivent être confiés aux plus capables, sans distinction de naissance. »

C'est bien le fond de sa pensée qu'il exprima, le 23 avril 1791, dans son Manifeste célèbre à nos représentants auprès des cours étrangères, quelques jours avant cette fuite de Varennes qui lui fut tant reprochée, et qu'il n'apprit qu'après le départ du roi :

a Ce qu'on appelle la Révolution n'est que l'anéantissement d une foule d'abus accumulés depuis des siècles. Ces abus n'étaient pas moins funestes à la nation qu'au monarque : ils n'existent plus. La nation souveraine n'a plus que des

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citoyens égaux en droits , plus de despote que la loi, plus d'oi^anes que les fonctionnaires publics , et le roi est le premier de ces fonctionnaires. Telle est la Révolution française. Elle est taàie, elle est complète, elle est sans retour. Espérer le contraire serait une erreur dangereuse, et toule entreprise fondée sur cet espoir nous plongerait dems un abîme dont il est impossible de sonder la profondeur et dan» lequel toute TEucope serait entraînée avec nous. »

Associé d'abord à la politique de Ifeeker, Hontmorin, comme toute la Tieille suistoeiatie française, les Montmorency, les Gramont, les Grillon, etc., et à Tin verse de la petite noblesse de province, rêvait une monarchie constitutionnelle avec le système anglais des deux Chaaibres ^ Ensuite, lorsque la Révolution,, changeant décidément de voie, délaissa la liberté pour Tégalité et parut marcher vers une sorte de démocratie monarchique, il tenta, d'abord avec

1. Un mois airaint la séance royale da 23 juin, Neeker avait préparé une déclaration presque mot pour mot semblable à celle qui fut donnée par Louis XVUl à Saint-Ouen vingt-cinq ans plus lard.

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Lafayette, puis avec Mirabeau, de s'opposer aux passions extrêmes et de créer un parti mo déré au milieu des orages populaires. Enfin, après la mort de Mirabeau, lorsque la royauté démantelée eut vu tomber les unes après les autres toutes ses défenses, retenu au pouvoir malgré lui, il n'eut plus qu'une pensée — pensée €fui le perdit, mais qui reste son honneur devant la postérité : — sauver son maîtce, ce pauvre roi qui le trompait, qui fuyait sans le prévenir et <}ui envoyait sous main des contre-lettres pendant que son ministre lançait le manifeste du 23 avril. M. Bardoux a accompli une véritable réparation historique en disséquant le discours prononcé par Brissot, le 20 mai tT92, contre le Comité autrichien. L'orateur de la Gironde, citant la correspondance diplomatique de M. de Môntmorin avec M. de NoaiHes, anabassadeur à Vienne, tronque les phrases, isole tes mots, rapproche avec un art perfide les fragments détachés d'une même lettre ou de lettres différentes, altère la signification ■des termes et la réalité des faits-: on a là un bel <;xemple de la mauvaise foi et de la malhonnêteté où peut entraîner la passion de parti.

Si, d'un côté, il est vrai qu'on ne saurait approuver Montmorin d'avoir poursuivi ses relations avec le comte de la Marck après que la reine eut adressé à Mercy le billet du 26 mars 1792, qui contenait le plan de campagne de nos armées, de l'autre on doit reconnaître avec M. Bardoux qu'il n'y eut de sa part aucune connivence avec les généraux autrichiens, et qu'il demeura jusqu'au bout hostile à l'émigration.

Arrêté le 21 août 1792, il fut envoyé à l'Abbaye. Au moment où, sur l'ordre de Maillard, il allait être emmené à ]a Force, il tomba au milieu d'une meute de forcenés. M. Ignace de Baranle, dans ses notes inédites, raconte qu'au moment où on regorgeait, il mordit la main d'un de ses bourreaux; un autre septembriseur lui abattit les doigts à coups de hache et les mit dans sa poche pour les montrer dans les cafés du voisinage. Percé de coups en plein corps, taillade et labouré de plaies, Montmorin respirait encore : les assassins alors l'empalèrent et le portèrent ainsi, comme un trophée, jusqu'aux portes de l'assemblée.

Madame de Montmorin fut arrêtée avec sa fa-

mille à Passy-sur- Yonne, où elle s'était réfugiée chez le comte Mégret de Sérilly. « Lorsque les recruteurs de la guillotine voulurent transporter à Paris tous les hôtes du château, madame de Beaumont se présenta ; on ne voulut pas d'elle. Elle insista, et monta dans la voiture. Sa pâleur, sa maigreur frappaient les regards. Les agents de la Convention, après une demi-heure de marche, jugèrent que cette ombre serait un embarras : ils Tabandonnèrent sur la route, h peu de distance de Passy. »

Sa mèrC; sa sœur, son frère, furent impliqués dans TafFaire de madame Elisabeth et exécutés le 21 floréal. Dans la dernière des six charrettes étaient madame de Montmorin et son fils. Calixte tenait dans sa main un objet qu'il portait fréquemment à ses lèvres : sa sœur Pcauline, confidente de ses amours, lui avait vu emporter, au moment de l'arrestation à Passy, un petit ruban bleu que madame Hocquart avait mis un soir à Luciennes. Il avait à peine vingt-deux ans. « Ainsi Aubiac allait à la potence en baisant un petit manchon de velours de Marguerite de Valois * . »

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