Villemain, Mole, Guizot
2. Sainte-Beuve, Chateaubriand et son groupe littéraire sous l'Empire, t. II, p. 119.
vains classiques, est dans la conversation nn esprit libre, plein de verve, de saillies, franc, cru, hasardeux. L'orateur noble et grave a « des airs vauriens », comme le lui dit madame du Fresnoy; il est brusque, impétueux, athlétique : ses amis l'appellent le Sanglier d'Érymantha,
Chênedollé, qui revient de Coppet et de Uamix)urg, Tesprit encore ébloui de la conversation de madame de Staël et de Rivarol, n'est pas moins frappé de celle de Fontanes. «Je n'ai point connu, dit-il, de conversation littéraire plus abondante, plus vive, plus animée, plus pittoresque,., et où il y eûi plus de soudaineté.,. Celle de Rivarol était plus étincelante, mais non pas plus pleine, plus fertile; et bien inférieure pour le goût. »
M. Mole, arrièrc-pelit-fils du célèbre garde des sceaux, n'avait que vingt-trois ans, et était marié depuis deux ans seulement h mademoiselle de la Briche, quand madame de Vintimille le présenta à madame de Beaumont. Mais la Révolution l'avait singulièrement mûri : il avait vu, à douze ans, son pore mourir sur l'écliafaud, sa famille dépouillée de tout, cl il était devenu l'unique soutien des siens. Très passionné et très ambi-
tieux SOUS son air froid, « il ne se donnait guère la peine de plaire hors d'un cercle d*élite — aux hommes du moins ; car aux femmes, il y pensa et y réussit toujours* ». M. Joubert le tenait en haute estime et l'appelait son « Caton de vingt ans ». Il écrivait à madame de la Briche, belle-mère de M. Mole : « Ce jeune homme est pour moi un beau spectacle... Son caractère réunit en lui deux saisons : on aperçoit dans son être Thomme fait et Tadolescent. » Chateaubriand, lui aussi, le prit en amitié, bien qu'il le trouvât parfois un peu sérieux. Mole , de son côté , reprochait au jeune Breton l'excès contraire : « Je trouve toujours Chateaubriand fort loin d'être aussi raisonnable qu'il est aimable et bon enfant. Il y a dans cet homme un fond de vanité singulièrement frivole, que j'aurais cru inconciliable avec un mérite comme le sien. » (Lettre à Joubert.)
M. Mole était trop de la race des hommes d'Étal pour prendre Chateaubriand très au sérieux ; on sait le terrible jugement que Sainte-Beuve a rapporté dans son chef-d'œuvre : « Un des hommes
1 . Ceci est tiré d'un Portrait de M, 3Iolé en sa jeunesse trouvé dans des papiers inédits.
22i FIGURES DE FEMMES.
qui ont le plus connu Chateaubriand jeune et avant qu'il eût pris sa double et triple écorce, M. Mole, me faisait remarquer avec beaucoup de justesse que cette destinée de Chateaubriand offre l'exemple peut-être unique de tout un temps qui se fait le complice et presque le compère d'un écrivain, qui se prête au rôle emprunté que cet homme joue durant près de cinquante ans, et cela sans le démentir un seul instant et sans lui tirer le masque par aucun côté *. »
M. Mole dut penser plus d'une fois, à propos de Chateaubriand, ce que Napoléon écrivait à son frère Joseph : « Vous vivez trop avec des lettrés et des savants. Ce sont des coquettes avec lesquelles il faut entretenir un commerce de galanterie et dont il ne faut jamais songer à faire ni sa femme ni son ministre ^, »
Joubert et Chênedollé nous ont transmis les