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Chateaubriand et son groupe j I

2. Il est piquant de rapprocher de ce jugement de Napoléon celui de madame de Choiseul, disant à madame Du Deffand : « J'aime les Lettres, j'honore ceux qui les professent, mais je ne veux de société avec eux que dans leurs livres, et je ne les trouve bons à voir qu'en portrait. »

MADAME DE BBAUMONT. 225

échos des exquises causeries dont madame de Bcaumont était l'âme. Jamais la littérat::re de la fin du xviii® siècle n'a été jugée avec plus de finesse et d'équité. Tous ces jeunes et brillants esprits s'appréciaient, se criliquaient les uns les autres sans envie, avec franchise, avec mesure ; tous avaient été mûris et calmés par les excès de la Révolution ; il est remarquable de voir à quel point ils savaient la vie. En temps de guerre et d'émotions civiles, une année en vaut plusieurs^ on vieillit vite : nous en savons quelque chose ; mais nous ne nous en plaindrons pas, estimant qu'on ne saurait payer trop cher l'expérience ni perdre assez vite ses iU usions.

M. de Chateaubriand rentra en France au prin* temps de 1800. « Le naufragé aborda au rivage en tenant son manuscrit à la main, comme Camoëns » ; ou plutôt, pour parler en prose, il avait déjà, fait imprimer à Londres le commencement de son ouvrage ; il rapportait les bonnes feuilles tirées et se proposait d'achever le reste à Paris ; mais Fontanes le détermina à une refonte complète. Voulant le présenter à madame de Beaumont, il alla le chercher au fond d'une petite chambre que lui avaient retenue dans une au-

berge, aux Ternes, Auguste de Lamoignon et madame Lindsay (le modèle de TElIénore d'^ldolphe). Madame de Beaumont était déjà atteinte do la maladie de poitrine qui devait l'enlever trois ans et demi plus tard ; les chagrins avaient détruit sa fraîcheur, mais affiné encore sa distinction naturelle et ses grâces délicates. Chateaubriand lui-même Ta peinte dans ses Mémoires « plutôt mal que bien de figure, avec un visage pâle et amaigri, mais des yeux coupés en amande qui auraient peut-être jeté trop d'éclat si une suavité extraordinaire n'eût éteint à demi ses regards en les faisant briller languissamment, comme un rayon de lumière s'adoucit en traversant le cristal de l'eau ». M. Joubert la comparait à a une de ces figures d'Herculanum qui coulent sans bruit dans les airs, à peine enveloppées d'un corps ». Elle fuyait le monde. « J'y éprouve, disait-elle, une sécheresse de cœur qui est un état pénible. »

Ne semble-t-il pas qu'il y ait quelque analogie entre cette frêle et exquise créature, cette âme tendre et douloureuse, et la sensibilité maladive, le génie mélancolique de Lucilo? « Amélie, dit

Chateaubriand (c'est le nom littéraire qu'il donne à sa sœur), avait reçu de la nature quelque chose de divin ; son âme avait les mêmes grâces innocentes que son corps ; la douceur de ses sentiments était infinie. » Il la présenta à madame de Beaumont : leur adoration pour René les unit, plus encore que la ressemblance de leur caractère et de leurs goûts.

M. de Chateaubriand se laissa aimer et aima autant que le permettait sa nature, conune en beaucoup d'autres lieux : au fond, il n'aima jamais vraiment que lui-même. 11 était déjà très blasé; il avait couru le monde, les deux mondes ; il avait vécu plusieurs vies; il s'était marié, et l'avait pas revu sa femme depuis dix ans; il avait eu en Angleterre son roman d'amour, un roman à la Saint-Preux, avec Charlotte * ; il a dit en ses Mémoires, dans un accès de franchise : « Quand je peignis René, j'aurais dû demander à ses plaisirs le secret dô ses ennuis. » C'est le mot de Vauvenargues : a Quand les plaisirs nous ont épuisés, nous croyons avoir épuisé les plaisirs,

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