Miss Yves fille d^un ministre protestant
et nous disons que rien ne peut remplir le cœur de rhomme. » Au moment de sa liaison avec madame de Beaumont, il eût pu dire déjà ce ({u'il devait écrire beaucoup plus tard et ce que nous avons tous ressenti avec une cruelle amertume : « L'indigence de notre nature est si profonde, que, dans nos infirmités volages, pour exprimer nos affections récentes, nous ne pouvons employer que des mots déjà uses par nous dans nos anciens attachements. 11 est cependant des paroles qui ne devraient servir qu'une fois : on les profane en les répétant. » Il a vécu trop tôt et trop vite; il n'y a plus pour lui ni passions ni plaisirs ; il les a épuisés par de nombreuses expériences et par l'imagination, et il est arrivé à la satiété.
Mais de cet ennui même le poète sait faire une séduction; il enchante les autres de son désenchantement, dit avec éclat les choses sombres et colore de poésie son dégoût. Ces phrases prestigieuses, celte idée même de la mort, qu'il se plaît, comme tous les poètes de décadence, à mêler avec celle de la volupté pour les aiguiser l'une par l'autre, Pauline les entend avant tout le inonde, en France du moins. Qui sait si, aux
yeux de René, la pâleur môme de ce visage, qui semble déjà touché par la mort, ne mêle pas le charme à Tcffroi ? La noblesse, la poésie, Tidcal, tout ce ([u'elle aime le plus, tout ce qui lui a manqué jusqu'ici, elle croit le trouver enfin dans ce jeune homme fantasque, inégal, indompté, si séduisant quand il veut, au front duquel brillent les premiers feux de la gloire.
L'ambition politique ni les adulations des femmes ne l'ont encore gâté ; l'éclat de l'imagination fait illusion sur la sensibilité absente. H faut, pour le bien comprendre dans toute sa grâce, dans ce premier éclair de poésie et de jeunesse, oublier l'homme officiel, l'attitudC; la pose, qui vinrent plus tard. Rappelez-vous ce Uvre curieux qui fit tant de bruit il y a quelque dix ans, les Enchantements de Prudence, où madame de S.„ nous a conté sa liaison avec Chateaubriand alors âgé de soixante ans passés, les l'endez-vous au pont d'Austerlitz et les petits dîners près du Jardin des plantes : qu'il était charmant, élégant et aimable encore! Le prétendu homme d'État redevenait un étudiant, et Prudence enchantée pouvait comprendre à quel point il avait été
séduisant jadis. Une autre i'enime, qui Ta bien connu aussi, disait : « S'il lui ai'pive de causer à l'aise, dans le tête-à-tete, en s'abandonnant , il exprimera sa rêverie et ses mille accidents imaginaires avec une verve, une audace, une fantaisie, j'allais dire une licence, qui font de lui, en ces moments, le plus étrange vis-à-vis du Chateaubriand solennel, le seul que le public et les salons aient connu. » M. Mole, qui le jugeait si sévèrement, ne connaissait pas de sourire plus aimable, ou du moins plus distingué, plus fin, que celui de Cliateaubriand et de Napoléon.
Et puis, dans la jeunesse, les défauts mêmes ont je ne sais quelle grâce : on vous pardonne vos puérilités et vos faiblesses ; la bizarrerie s'appelle originalité ; le libertinage prend les airs de la passion, et la fatuité parait moins déplaisante aux femmes parce qu'elles prêtent volontiers à qui les flatte et à qui n'a pas eu le temps de donner sa mesure.
Les qualités de Chateaubriand étaient peut-être de celles qui prennent les fenames plus que les hommes, au lieu que ses défauts étaient de ceux qui agacent les hommes plus que les femmes.
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Les femmes priseul plus l'imagmation que la raison ; elles sont plus sensibles à Thonneur qu'à la vérité, à la générosité qu'à la justice ; elles préfèrent une image vive à une idée juste. Elles ne haïssent pas toujours ce qui est sonore et creux; elles confondent volontiers le bruit avec la célébrité, et celle-ci avec la gloire. L'équilibre moral, la sérénité n*est point leur fait; il leur faut Torage, Téclair, la foudre. Canning disait, en parlant de Chateaubriand homme politique : « Il aime les crises ; » et cela était vrai de ses amours comme du reste : partout il portait l'esprit d'aventure ; partout « il entrait avec ravissement dans les mois des tempêtes ». Tandis qu'il faut quelquefois savoir convaincre ou persuader les hommes pour les conduire, peut-être qu'il suffit d'agiter, de troubler les femmes. La sincérité a moins de prix pour elles que la séduction. Elles se soucient peu qu'on les aime, qu'on se sacrifie , qu'on se ruine , qu'on se tue pour elles : elles veulent être éblouies, fascinées. A leurs yeux. Chateaubriand entrait dans la carrière comme l'Apollon d'Homère, au carquois d'argent plein de flèches d'or. Toutes ses petitesses, tous ses enfan-
lillages de poète et d'artiste, qui empêchaient les hommes de le prendre au sérieux, tout ce qu'il y avait de faux dans sa nature était justement ce qui charmait les femmes. Il savait les flatter, et elles sont toujours sensibles à la flatterie, lors même qu'elles n'y croient point, parce qu'elles y voient le désir qu on a de leur plaire, et aussi parce qu'une comédie bien jouée est agréable. Il était orgueilleux, et les femmes ne détestent pas Torgueil, pourvu qu'il s'inchne devant elles. Il était coquet, et elles aiment à se retrouver, à se mirer dans notre sexe. Il était volage, et elles aiment le plus ceux qui les aiment le moins, sans doute parce que les libertins sont connaisseurs et ont plus de points de comparaison. Notre égoïsme, dont elles se plaignent, est auprùs d'elles un moyen de succès parce qu'elles sont surtout sensibles aux personnalités très accusées, à l'autorité du moi. Le dévouement les laisse indifférentes; le sacrifice leur semble ridicule; elles sont les premières à encourager et à cultiver notre égoïsme. Ce sont elles qui nous font ce que nous sommes; mais la réciproque n'est pas moins vraie. Chose charmante que la société des femmes: on
Madame de Beaumont eut, si j'ose ainsi parler, la virginité de cette gloire. En ces heures f)ropices qui devaient être si courtes, elle s'enivre des parfums et des promesses de ce génie qui éclôt; elle voit s'épanouir sous ses yeux tout un monde de sensations, d'images, de rêves. La Bretagne, le vieux manoir de Combourg, le siège de Namur, î'armée de Condé, la beauté antique unie au sentiment moderne, les reflets d'Ionie à travers les forêts vierges du Nouveau Monde, l'étendue illimitée des savanes, l'infini des déserts cana-
diens et riufini de l'Océan : que d'impressions diverses et originales, que de souvenirs, quelle aurore pour les lettres françaises et pour l'âme de cette jeune femme qui se sentait naître au bonheur et à l'amour au moment même où elle se sentait mourir 1 C'était pour elle un Rousseau d'un nouveau genre, un Rousseau breton, gentilhomme, soldat et chrétien, un Rousseau noble, chevaleresque et galant, qui avait connu, lui aussi, l'exil, la pauvreté, le malheur, mais à qui la tourmente sociale avait donné le temps de s'écarter de son modèle, de faire oublier VEssai sur les Révolutions et de tourner au camp opposé. Déjà le rôle commençait; déjà il s'attachait ce masque qu'il devait garder jusqu'à la fin de sa vie et outre-tombe; mais tout le monde alors était emporté par le même mouvement, dans la même orbite; on ne connaissait pas cet Essai qui avait paru à Londi*es; on était trop près pour bien juger l'homme; on n'avait pas la perspective, la reculée nécessaire pour voir les manœuvres, les va-et-vient de cet esprit; les contradictions n'avaient pas encore eu le temps de paraître. Ce christianisme superficiel et pitto-
resque, de sâloa et de littérature, œ christianisme romantique était une religion dlmagination et de sens plus que de cœur ; mais la vogue, la mode entraînaient tout. C'était bien moins le génie du christianisme qu'il voulait faire vdr, que son génie à lui; mais il se montait la tête, à lui et aux autres. Comment cette imagination puissante, qui allait exercer une action si vive sur Tesprit contemporain, n'eût-elle pas troublé rame d'une femme initiée, elle la première et en secret, par ce grand initiateur? Elle choyait, elle caressait dans l'ombre cette jeune renonmiée qui demain allait remplir la France et l'Europe ; elle se réchauffait h ces flammes d'amour qui illuminaient les pages d'Atala. Elle était transportée, ravie par cette langue éblouissante, par ces expressions harmonieuses et colorées, par toutes ces nuances que ni Buffon, ni Jean-Jacques, ni Bernardin de Saint-Pierre n'avaient atteintes. <j Le style de M. de Chateaubriand, disait-elle, me fait éprouver une espèce de frémissement d'amour; ii joue du clavecin sur toutes mes fibres. » Pareillement, madame de Staël comparait l'effet de ce style à celui de ïharmonica, qui a une action
directe sur les nerfs. « Chateaubriand, écrivait Ducis, a le secret des mots puissants. » Oui^ mais ime grande partie de sa puissance était dans les mots^ Nous qui possédons à fond notre Chateaubriand et qui le voyons à sa place dans Tarrière-saison littéraire de notre pays, entouré de disciples qui ont exagéré ses défauts comme il avait fait ceux de Jean-Jacques, nous sommes blasés sur les phrases; nous avons soif d'idées, de réalités, de choses positives; mais cette harmonie des syllabes était une surprise alors; le pastiche même semblait nouveauté. Tout ce qu'il y a de voulu, de cherché, de forcé dans cette manière, on le sentait peu ( sauf la critique avisée, mais un peu sèche, de Tabbé Morellet, ou parfois le goût sûr et l'amitié éclairée de Fontanes). a Ce style, dit Sainte-Beuve, est tout rempli de pa naches blancs et de fanfares d'honneur qui, pour tout bon esprit, en gâtent les vérités. » Mais le
1. U semble que Rivarol ait prévu et déûni d^ayance Chateaubriand lorsque, cinq ans avant, à Ham, dans une de ses brillantes causeries, il développait ce thème : a Le poète n'est qu'un sauvage très ingénieux et tr^s animé» chez lequel toutes les idées se présentent en images. »
Français, et surtout la Française, aiment ces choses-là, de sorte que Chateaubriand réussit par ses défauts mémos. Madame de Beaumont, qui était philosophe pourtant et pénétrée de l'esprit du xvni® siècle, aimant Condillac, lisant avec enthousiasme Kant encore inconnu chez nous, et qui avait même « douté quelque temps, suivant ses expressions, de la justice divine et de la Providence », madame de Beaumont fut captivée comme presque tous ses contemporains par la mise en scène du Génie du Christianisme^ par les décors et les pompes de cette grand'messo, de ce Salut solennel.
Pour mettre la dernière main à l'ouvrage, il fallait un coin paisible, près de la ville, loin des importuns : Pauline loua une petite maison de campagne à Savigny ^ « J'entendrai le son de sa voix chaque matin, dit-elle à madame de Vintimillc, et je le verrai travailler I » Ces quelques mois d'amoureuse retraite, de mai à décembre 1801, furent pour la pauvre femme les
1. Savigny-sup-Orge , Seine-et-Oise, arrondissement de Corbeil, â \ingt-quatre kilomètres de VersaiUes.
MADAME DE BEADMONT. 241
plus heureux, les seuls vraiment heureux de sa vie, et ce devaient être les derniers I Le poète et son amie travaillaient ensemble, sur la môme table; ils faisaient les extraits d'érudition ecclésiastique, quelque peu indigeste, dont M. Joubert se méflait. On imagine aisément les entr'actes de cette pieuse collaboration, et Ton saisit dès lors le contraste qui durera jusqu'à la fin, entre l'œuvre sacrée et la vie profane; mais quoi? Don Juan n'avait que trente-deux ans I la jeunesse, la poésie mettaient leurs rayons sur tout cela; madame de Beaumont se figurait sans doute qu'elle était la première chapelle où s'agenouillait le poète ; elle pouvait se croire son inspiratrice. En réalité, il n'était inspiré que par l'ambition : on le vit bientôt.
L'année suivante, au mois d'octobre, il partit pour Avignon, où il allait faire saisir une contrefaçon de son livre. Il pria ChônedoUé d'écrire rue du Luxembourg pendant son absence. « Ne parlez pas de mon retour par la Bretagne : je suis à Avignon et je reviens en droite ligne à Paris. »
U allait en Bretagne pour y rencontrer sa
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femme, qu il n avait pas vue depuis dix ans. « On lui avait fait comprendre^non sans quelque peine» que, devenu avocat de la religion et de la bonne cause S il ne pouvait cependant oublier tout à fait qu*il était marié ; on n'en avait rien dit à Tavance à madame de Beaumont, de peur d'alarmer son affection *. » Madame de Cbateaubriand était dévote et ironique; on a voulu, en ces derniers temps, lui donner de Tesprit. « Moyennant toutes ses vertus, disait une de ses amies« elle se passe tous ses défauts'. »
1. a On me cite en chaire comme uu Père de rÉgUse, et, si cela continue, je serai canonisé avant ma mort. » (Lettre à Chênedoilé. Lyon, 19 prairial, an XI (1803).