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ET BENJAMIN CONSTANT

Décembre 1881.

Parmi les hommes du parti libéral qui ont tenu la plus grande place dans notre histoire sous TEmpire et sous la Restauration, Benjamin Constant est celui dont la mémoire a excité et excite aujourd'hui encore le plus de discussions et de controverses. Les uns, comme Royer-CoUard, Lamartine, Guizot, Sainte-Beuve, l'ont jugé avec une extrême rigueur; les autres, comme Sis-

1. Lettres de Benjamin Constant à madame Récamier, 1807-18 0, publiées par Fauteur des Souvenirs de madame Bécamier. 1 vol. in-8*; Calmann Lévy.

mondi, >L\I. de Loménie, Lanfrey, Laboulayo, ont défendu son caractère et ses actes ; et les attaques, comme les louanges, sont devenues naturellement plus vives par la contradiction. Aussi tous les documents inédits qui peuvent jeter quelque lumière sur la vie et sur la nature de cet être intellectuellement supérieur et si complexe sont-ils d*un prix et d'un intérêt inestimables pour les politiques, les lettrés, les moralistes.

Disons d'abord qu'à notre avis, ni ses critiques ni ses défenseurs n'ont absolument tort. C'est surtout à lui qu'on peut appliquer une de ses maximes favorites : « Une vérité n'est complète que quand on y a fait entrer le contraire. »

Surtout personnage historique, deux jugements peuvent être portés, tout différents et également légitimes ; l'un, au point de vue de son rôle politique, de ses talents et des services qu'il peut rendre à une cause : c'est celui des contemporains, et, lorsqu'il s'agit de notre pays et de notre temps, des citoyens qui exercent le droit de suffrage; l'autre, dans lequel on apprécie la nature de l'homme, ses idées et ses sentiments intimes, ses mœurs, ses passions, sa vie privée en môme temps

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que sa vie publique; c'est celui de la postérité. Dans de remarquables articles donnés en 1861 à la Revue nationale, et qui sont, croyons-nous, la dernière œuvre de longue haleine qu'on ait publiée sur Benjamin Constant, M. Laboulaye s'est surtout placé au premier de ces points de vue ; répondant aux graves et nombreuses critiques dont le célèbre publiciste avait été l'objet, il a fait un véritable panégyrique de l'homme politique, qui, en somme, malgré les erreurs et les faiblesses dont sa mémoire est chaînée, est demeuré toute sa vie, à travers quarante ans de révolutions, le fidèle serviteur de la liberté. A l'autre pôle, Sainte-Beuve (qui ne l'avait connu que vieux et usé d'âme et de corps) a fait voir l'envers du personnage et mis à nu, avec une recherche savante et impitoyable, les écarts et les défaillances de son sens moral. Frappé par certaines taches, hélas I trop apparentes de ce caractère, agacé par les exagérations admiratives auxquelles la popularité de l'orateur avait entraîné les contemporains, préoccupé de réagir et de remettre la balance ei. équilibre, il a insisté sur les défauts plus que sur les qualités, touché

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de préférence les côtés secs et arides, fouillé les coins gâtés de cette nature en laissant volontiers dans l'ombre, au second plan, le traits qui sont à l'honneur de Thomme. En un mot, H. Laboulaye en a montré Tendroit, et Sainte-Beuve l'envers. Les générations nouvelles qui n'ont point connu Benjamin Constant n'apprendraient pas à le connaître tout entier si elles ne le voyaient qu'à travers les louanges de la Revue nationale ou les critiques des Lundis; il faut lire les deux *, si Ton veut se faire une idée juste et complète de l'homme, car dans toutes les deux existe une part de vérité : tant il était complexe et mobile, tant son intelligence était haute et son caractère faible, tant il était habitué à se dédoubler en quelque sorte et à porter en lui deux honunes, — deux hommes également sincères, quoique contradictoires: l'un passionné, l'autre sceptique; l'un ardent, l'autre froid; l'un épris des plus nobles causes, l'autre dégoûté, revenu de tout, railleur et presque cynique

1. Nous ne citons que celles-ci parce qu'elles sont les plis récentes et les plus caractéristiques ; mais il faut tout lire, à commencer par la belle étude de M. de Loménie.

Voici déjà trente-sept ans que Sainte-Beuve a mis le feu aux poudres par sa célèbre étude sur Benjamin Constant et madame de Charrière *. En révélant au public la correspondance échangée, de 1787 à 1795, entre le futur auteur d'Adolphe et sa spirituelle amie de Colombier^ il saisissait tout vif l'homme de vingt à vingt-huit ans, en Dleine formation, à la veille du rôle : c'est ce

!• Revue des Deux Mondes, 15 avn 1844. — (Derniers portraits littéraires,)

qu'il nommait « Tépreuve avant la lettre )>. On y voit le jeune Constant (que ses compatriotes de Lausanne appelaient Benjam inconstant) , tantôt à Paris, où il est allé, comme tant d'autres, conquérir une expérience précoce; tantôt en Angleterrc, où il court les grandes routes à pied ou à cheval, à la Goldsmith; puis à Brunswick, a à cette petite cour où sa famille l'a fait placer en qualité de gentilhonmie ordinaire ou plutôt fort extraordinaire », nous dit-il, et où l'ennui le mène successivement au mariage, du mariage à la galanterie, et de la galanterie au divorce ; jusqu'à ce qu'enfin, dans les derniers mois de 1794, il rencontre la femme de génie dont l'influence va décider de sa nationalité et de son avenir, madame de Staël. De cette vie si agitée Sainte- Beuve donnait là le prologue très varié, très piquant, dont on a pu dire qu'il forme comme une contre-épreuve de la première partie des Confessions de Jean- Jacques *.

Il est évident que cette correspondance prend

1. M. GanUienr, de Lausanne, héritier des papiers de madamo de Charrière.

MAI>^ME RÉGAMIER. 2o5

un tout autre aspect et inspire des réflexions toutes difFérentes sur celui qui Ta écrite suivani la nature des relations qu'on prête à madame de CIrarrière et à Benjamin Constant. Ainsi, en cette femme du dix-huitième siècle, déjà mûre, aiguisée et sceptique, Sainte-Beuye a vu a la première marraine de ce Chérubin déjà quelque peu émancipé », au lieu que M. Laboulaye n'a voulu y voir qrfune madame de Warens intellectuelle. Or, nous savons aujourd'hui, à n'en pouvoir douter, par tous ceux qfui ont connu madame de Charrière et par ceux qui ont lu la correspondance compte, que Sainte-Beuve n'avait point tort.

Eh bien, prenons un exemple^ un seul fait; et nous comprendrons aussitôt la sévérité de Fauteur des Lundis : le jeune homme se faisant j^êter de l'argent par M. de Charrière, et la femme obligée de lui écrire par deux fois pour faire remjbourser son maril Voilà ua de ces traits fâcheux que rien n'eflface, trait cpii, au lieu de disparsdtre par la suite, a été au contraire s'aeccntuant : c'est le môme homme qui, à la fin de sa carrière, partageant sa vie entre les émotions de la tribune et les émotions moins nobles du tripot,

acceptera, pour payer ses dettes de jeu, deux cent mille francs de Louis-Philippe *.

Ces taches avaient sauté aux yeux de Sainte- Beuve, et le caractère lui parut peut-être encore plus médiocre par contraste avec Tlntelligence. Des lors, préoccupé de détruire, à l'aide de documents authentiques et inédits, les illusions que la génération précédente avait pu se faire sur le personnage, il recueille soigneusement tout ce qui peut en désenchanter : de sorte qu'il devient quelque peu systématique, et son étude, bien que très perspicace, ne fait pas plus connaître toute la nature de Benjamin Constant, qu'Adolphe n'en fait connaître toute la vie.

Certes, la naïveté a toujours été son moindre défaut. 11 n'a pas eu, à proprement parler, d'enfance ; il a peu connu les affections de la famille, ce « lait de la tendresse humaine » dont parle Shakespeare; non seulement il n'a pas eu de mère, mais il a eu une belle-mère qu'il appelle

1. En même temps, tout lié qu'il sera envers le roi, il ne pourra se résoudre à n'être plus de ropposition ; ce qui fera dire à Dupin, connaisseur en ces matières ; a II s'est vendu, mais il ne s'est pas livré. »

f le démon de la contrainte et de la défiance » *, et dont la présence au foyer Ta écarté encore davantage d'un père naturellement timide et froid. Lancé de bonne heure, seul, à travers le monde, il en a pris une maturité précoce qui n'est guère favorable à la sensibilité. Oui, tout cela est vrai, il y a dans cette nature bien des côtés arides ou desséchés ; mais, d'autre part, ce jeune homme, dès qu'il en trouve l'occasion, fait preuve de dévouement envers son père, dont la confiance et l'expansion lui ont toujours manqué ; ses lettres à sa vieille amie, sceptiques comme elle et comme lui, sont remplies de bons mouvements ; et, avec beaucoup d'esprit, de verve, de grâce, de bonne humeur, il a bien souvent de l'affection, de la gratitude, de tendres regrets vers ce nid de Colombier qui remplaçait pour lui le foyer de la famille, et où il était si heureux de se blottir après ses folles équipées. Tout cela, Sainte-Beuve avait trop de clairvoyance pour ne pas le reconnaître; mais il ne le faisait que par exception, en passant, s'atta-

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