‹ Figures de femmesChapitre 39 sur 55 · LetU'e à madame de Charricre, 1*' septembre · texte numérisé non relu

LetU'e à madame de Charricre, 1*' septembre

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chant toujours aux côtés mauvais, — -et boq^ veaux pour le grand public, — -de cehii que M. Guizot a défini; avec plus de cruauté encore, « un esprit in&aiment varié, facile, étendu, clair, piquant, supérieur dans la conversatioii et dans le pamphlet, mais sophiste, scqptkfue -et moqueor, sans conviction, sans considération, se Mvrant par ennui à des passions éteintes, et uflîqfaemeBit préoccupé de trouver encore, pour ime âme blasée et une vie usée, quelque amuseiQeDi et quelque intérêt. »

L'article de Sainte-^uve émut fort k monde littéraire, et surtout le oercle d'élite de TAUsayeaux-Bois, dont madame Récamier était l'Ame.

Elle, qui avait ses raisons pour ne point partager l'opinion sévère du critique sur Besqamm Constant, confia le soin de défendre sa méœaiare à un homme jeune, écrivain déjà distingué, M. de Loménie. Celui-ci, dans sa Galerie des coni'empQ" rains illustres, donna, avec une modération, une équité et un tact qui rehaussaient encore son mérite, la biographie de Benjamin Constant, et y inséra quelques-unes des lettres adressées par le grand orateur à la séduisante femme dont

MADAME RÉGÀMIER. ^9

il avait subi le charme comme tout ce qui approchait d'elle. Madame Récamier , qui avait communiqué ces lettres, ne s'en tint pas là : elle en remit un plus grand nombre à madame Louise CJolet, pour être publiées.

On sait pourquoi elles ne le furent pas alors, ni depuis ^ Aujourd'hui enfin, nous les tenons, mais non sans peine, parait41 : car la famille de Benjamin Constant, après avoir autorisé d'abord l'impression, a voulu ensuite faire des réserves : d'où un nouveau procès, qui sera jugé prodbainement ^.

Comme on le pense bien, Sainte-Beuve ne se tint pas pour battu par la réponse de M. de Loménie. U riposta par un article étincelant et ter-

1. La publication, commencée dans le journal la Presse au lendemain de la mort de madame Récamier, fut interrompue par un procès : les deux familles, froissées de Tinconvenance d'une telle publication en un pareil moment, s'y opposèrent et curent gain de cause ; la correspondance fut restituée à madame Lenormant. Dix ans plus tard, une nouvelle tentative de publication eut lieu de la part de la même personne; mais il suffît d'une ordonnance de référé pour faire saisir et détruire Tédition prête à être mise en vente.

2. Il a été jugé, et perdu par la famille. (Voir le Droit des 9, 18 mars et !•' avril 1883.J

rible ^, où il soulignait encore davantage ses premières assertions, mettant en pleine lumière outes les misères de Benjamin Constant et laissant dans l'ombre ses qualités. Enfin, dans une note postérieure* sur le projet qu'avait madame Récamier de publier cette correspondance, il disait ceci :

a Son raisonnement, qui est bien celui d'une femme, revient à dire : « Benjamin Constant m'a d aimée, donc il était sensible. » Mais, en vérité, de ce qu'un homme a été amoureux d'une fenmae et l'a désirée ardemment, de ce qu'il lui a écrit mille choses vives, spirituelles, et en apparence passionnées, pour tâcher de l'attendrir et de la posséder, qu'est-ce qu'on en peut raisonnablement conclure pour la sensibilité véritable de cet homme? Ce n'est pas ce qu'on écrit avant qui compte. »

Et, pour nous montrer ce que Benjamin Constant pensait après avoir échoué. Sainte-Beuve

1. Revue des Deux Mondes, i'' novembre 1845. — (Portraits contemporains f tome V.)

2. Voir les Derniers portraits UttéraireSy p. 274 édition Didier.

reproduit un passage du carnet où l'écrivain traçait pour lui seul le canevas des Mémoires qu'il projetait de composer. Voici le passage :

a Madame Récamier se met en tête de me rendre amoureux d'elle. J'avais quarante-sept ans. Rendez-vous qu'elle me donne, sous prétexte d'une affaire relative à Murât, 31 août 1814. Sa manière d'être dans cette soirée. Osezl me dit-elle. Je sors de chez elle amoureux fou. Vie toute bouleversée. Invitation à Angervilliers. Coquetterie et dureté de madame Récamier. Je suis le plus malheureux des hommes. Inouï qu'avec ma souffrance intérieure j'aie pu écrire un mot qui ait le sens commun,.. Débarquement de Bonaparte, S mars 181S. Je me jette à corps perdu du côté des Bourbons. Madame Récamier m'y pousse... »

Puis, dans la crise des événements politiques où il joua un si grand rôle :

« Madame Récamier au milieu de tout cela...

Amour au milieu de tout cela... Dureté et indifférence de madame Récamier... Mon amour persiste. Intimité intermittente. Confidences... Je

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pars pour T Angleterre par Bruxelles, 31 octobre 1813. ))

Tel est bien en effet le résumé du roman dont nous trouvons aujourd'hui le développement dans les lettres qui viennent de paraître. Traçant le plan de ses Mémoires pour le public, pour la postérité, il est naturel qu'il y donne la phïs grande place aux actes publics, à sa vie politique; mais je ne vois rien là qui affaiblisse TefiFet de sa correspondance, ni qui soit en désaccord avec elle.

Or, voici ce que dit Sainte-Beuve après Kvm cité Je passage du carnet :

« Et maintenant, quand on publiera tes lettres d'amour de Benjamin Constant à madame Récamier, quand on relira la biographie flatteuse qu'il a tracée d'elle pour lui plaire et la charmer, quand on le verra prodiguer les larmes, les soupirs, faire jouer les feux follets de l'imagifiation et même les légères vapeurs du mysticisme (car tout est bon pour s'insinuer), on aura le revers ; on saura ce qu'il était avant , et après; avant, tant qu'il eut le désir, et après, quand il eut cessé d'espérer. »

Cela n'est-il pas un peu exagéré? En quoi ce carnet peut-il diminuer le degré de sincérité plus ou moins grand des sentiments de Benjamin Constant pour madame Récamier ? Elle se faisait peut-être Tillusion que se font toutes les femmes en croyant que ces lettres seraient une réfutation des premières sévérités de Sainte-Beuve. Mais celui-ci, dans sa dernière note, n'allait-il pas trop loin aussi en sens inverse, quand, d'avance, il voulait en faire des pièces à Tappui de sa thèse? Nous allons en juger.

Ce fut chez madame de Staël, à Paris, sous le Directoire , que Benjamin Constant connut madame Récamier. D la retrouva en 1806 à Coppet, où, exilée comme son illustre amie, elle vint passer deux mois. Cependant il ne parait pas qu'elle ait alors inspiré à Benjamin Constant d'autre sentiment que celui de l'admiration. Dans ce site merveilleux, où tous les enchantements de Tesprit avaient pour cadre toutes les beautés de la nature, les passions agitaient les âmes, "et deux romans bien différents se poursuivaient à

travers les enchantements et les orages : d'une part, celui de madame de Staël et de Benjamin Constant, « ce quelque chose de plus serré qu'un mariage », comme il le disait lui-même, qu'on de vine, qu'on respecte, qu'on connaîtra plus tard par leurs lettres — avec quel plaisir et quel intérêt I — de l'autre, l'amour généreux, enthousiaste et naïf du jeune prince Auguste de Prusse, neveu du grand Frédéric et frère du roi régnant à Berlin, qui devait jouer envers madame Récamier un rôle analogue à celui de M. de Nemours à l'égard de la princesse de Clèves. Nous connaissons déjà ce second roman par les Souvenirs que madame Lenormant a publié en 18S9^

La correspondance suivie de Benjamin Constant avec madame Récamier ne commence qu'en 1814. La monarchie est restaurée; Napoléon est à l'île d'Elbe ; le Congrès de Vienne discute le sort de l'Europe. Madame Récamier rentre à Paris après trois ans d'exil. Heureuse de revoir cette ville témoin de ses premiers succès, grandie

1 . Sofwenirs et Correspondance tirés des papiers de madame Récamier^ 2 vol. in-8'>, chez Calmann Lévy.

par la proscription dignement supportée, beauté reconnue et saluée universellement par T^te de TEurope, elle reparaît dans le mcmde avec un -^ éclat nouveau. Elle avait alors trente-sept ans; mais elle sut garder presque jusqu*à la fin œ cpie son correspondant lui-même appelle « cet air d'ange et de pensionnaire à la fois ».

Déjà célèbre, lui aussi, et âgé de quarante-s^t ans, Benjamin Constant la rencontre alors. Oo conçoit quel dut être sur une âme fatiguée et friande d émotions la séductkxi de cette fenune mystérieuse, toujours entourée d'hommagea, et dont la vertu était restée sans tacbe au milieu de tant d'épreuves de tous genres. S'il est vrai que les humains se plaisent plutôt par les contrastes que par les ressemblances, il faut convenir qu'elle était bien faite pour inspirer une passion à cette imagination curieuse.

Ce fut le 30 août 1814 que madame Récamier invita Benjamin Constant à passer chez elle^ pour le prier de rédiger, en vue du Congrès de Vienne, un Mémoire revendiquant les droits de

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