Rae Basse-du-Rempart
Murât au trône de Naples^ il vint; l'entretien se prolongea. Elle voulut plaire; on se rappelle le mot du caniet : « Osez ! »
Peu de jours après, en lui envoyant le projet de Mémoire *, il lui écrit :
« Savez-vous que je n'ai rien vu, durant cette yie déjà si longue et que vous troublez, rien au monde de pareil à 'vous hier? J'en suis triste et presque étonné. Certes, je ne plaisante pas, car je souffre. Je me retiens sur une pente rapide, n vous est si égal de faire souffrir en ce genre I Les anges aussi ont leur cruauté... »
Ce sentiment était en effet nouveau pour lui> et c'est pourquoi il s'y laissait entraîner, quoi qu'il en dît, avec une dangereuse ardeur. Les deux femmes qui avaient jusque-là laissé le plus
1. Madame Récamier e\ilée« arrivant à Naples en 1813, avait reçu du roi Joachim et de la reine sa femme l'accueil le plus aimable. Au moment où le maintien du royaume de Naples allait être discuté à YienDe, la reine écrivit à madame Récamier pour la prier de lui indiquer un publiciste renommé à qui Ton pût confier la rédaction d'un Mémoire où les droits de Murât seraient défendus.
2. Le premier f^ojet du plan de Mémoii'e, retrouvé dans les papiers de madame Récamier, est donné à la fin du Aolume en question.
de trax^s dans sa vie, madame Lindsay^ femme d'esprit ordinaire, (qui, s'il faut en croire les Mémoires de Byron, fut le type de TEUénore d* Adolphe), et madame de Staël, femme de génie, l'avaient toutes deux aimé. Il avait connu avec la première les amertumes d'un amour qu'il avait cessé de ressentir; avec la seconde, les orages et les ivresses d'une passion partagée. Avec madame Récamier, il devait faire une troisième expérience : aimer sans élre aimé.
D'autre part, quelque rassasiée qu'elle fût de louanges et d'adoralion, Benjamin Constant était aussi du nouveau pour elle. Il fut peut-être, de toute cette petite cour, le moins facile à apaiser. La jalousie, les révoltes, les reproches amers d'un homme infiniment distingué, écrivain et orateur de race, ces orages d'un cœur avide de passion, tout cela, elle ne Tavait rencontré encore dans aucun de ses soupirants: ni Mathieu de Montmorency, ce descendant de la plus illustre maison de la vieille monarchie française, qui l'aimait en amant, la respectait en frère et veillait sur elle avec une passion pieuse et ombrageuse, en directeur tendre et inquiet ; ni Lucien
Bonaparte, dont la rhétorique romanesque et les élucubrations emphatiques Tavaient fait autrefois sourire; ni le prince de Prusse, dont la passion naïve et exaltée comme le premier amour d'un jeune étudiant allemand Tavait flattée sans la troubler; ni enfin le bon, l'excellent Ballanche, dont Tâme était plus belle que le visage, rêveur innocent, parfois sublime, dont rattachement désintéressé, sans prétention, sans désir, sans jalousie, était pourtant si profond. Chez tous, elle avait guéri plus ou moins les blessures qu'elle avait faites, et ils trouvaient plaisir à se soumettre. Sûre de tous, parce qu'elle n'appartenait à aucun, les conservant parce que nul ne pouvait dire qu'il la possédait, elle les avait réduits à se contenter d'une part quelquefois bien modeste, distrayant les tristesses dont elle était cause, charmant les âmes qu'elle avait troublées, et menant toutes ensemble, d'une main à la fois très ferme et très douce, très hardie et très souple, à travers les obstacles et les périls, ces passions qu'elle avait excitées et qu'elle faisait vivre et croître sans les partager. Benjamin Constant, lui, ne devait pas être si
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facile à apprivoiser ni à mener. Et si^ patr sqb scepticisme, il devait parfois glacer celle qu'il voulait séduire; si, par sa complexion nerveuse et irritable, sa nature inquiète et félnile, il devait l'alarmer et la froisser, il était impossible «qu'il ne l'intéressât point. Une passion qui aous attache, nous spectateurs désintéressés, poavaHelle laisser absoJ'umiaQ.t insensible la lemme qui en était l'objet ? 11 est facile de voir ipie, malgré tout, elle tient à ce qui était pour elle une nouveauté piquante. Paraît-il trop résigné, l'appelle-t41 ma sœur, sa passion paraîirelle «e calrmer un peu, il faut bien le dire, vite un petit mot arrive et un rendez-vous *. Nous qui observons de sang-froid cette escrime de la coquetterie aux prises avec la passion, nous jugeons des coups, et la preuve que Benjamin Constant est sincère autant qu'il peut l'être, pour le moins au début, c'est qu'il les reçoit sans voir avec quel art ils sont lancés et sans se mettre en garde.
On a dit qu'il aimait l'amour, non la femme; on