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Disetmn nr les pâmons de l'amour

272 FIGURES DE FEUMES.

Après avoir allumé celte nouvelle passion, madame Récamier quitte Paris, part en villégiature au château d'Angervilliers, chez son amie la mar^ quise de Catellan. Benjamin Constant n'y tient plus ; il part à son tour, à cheval, et arrive près de là, le soir, dans une auberge de village :

Saint-Gair, lundi 2 octobre.

» Pardonnez si je suis si près de vous ! Je n'approcherai pas davantage, personne ne me verra. Enfermé dans une chambre d'auberge, j'attendrai votre réponse. J'attendrai six heures pour une ligne de votre écriture, et je retournerai à Paris. Je ne vis pas sans vous. J'erre, blessé à mort, sans moyen de retrouver de la force. Je ne m'en relèverai pas, je le sens ; mais j'attends votre réponse pour vous délivrer de moi. Dites-moi de partir, et vous ne serez plus tourmentée par un homme dont un mois a bouleversé l'existence et la raison... »

Nous voilà en plein roman; mais combien ce roman réel, vécu, est plus attachant que les fictions!

Madame Récamier le reçoit, mais devant un tiers. Il a l'imprudence de plaider sa cause devant

ce témoin. Décidément, il est trop pressé pour n'être point quelque peu sincère ! Une fois parti, il s'aperçoit qu'il n'a rien dit de ce qu'il aurait dû dire (naturellement !) et il essaye de l'écrire :

« Vous savez comme ma vie a été dévastée par des orages venus de moi et des autres... Emparez-vous de mes facultés, profitez do mon dévouement pour votre pays et pour ma gloire... Cette moralité dont vous m'accusez de manquer, rendez-la-moi... »

A lui non plus qu'à d'autres elle ne répondait guère ; non qu'elle écrivît mal, et on a la preuve du contraire, car elle a laissé des pages d'une délicatesse charmante; mais les femmes prudentes écrivent peu, soit par crainte des indiscrétions, ou peur de donner la mesure de leur esprit. Elle préférait parler, on sait avec quelle grâce, avec quelle gaieté, avec quels airs d'enfant! surtout elle savait écouter, ce que savent peu de femmes, et ce qui pourtant est la moitié de l'art de la conversation : le plus difficile n'est pas d'avoir de l'esprit, c'est d'en faire avoir aux autres.

Si elle ne lui écrit pas, elle lui permet d'écrire. Les lettres ne lui suffisent plus; il commence à

rédiger les Mémoires de madame Bécamier. C'est un nouveau prétexte pour la voir plus souvent et un nouveau moyeu d'intéresser son amourpropre. L'entreprise n'est pas menée loin ; et c'est bien regrettable, car les quelques fragments qui restent, et que madame Lenormant a eu l'heureuse idée de publier à la fin du volume, sont d'une tournure délicieuse, et dignes du peintre comme du modèle. II y a là des portraits exquis, par exemple celui de madame Récamieret celui de madame de Staël, qui se font pendant l'un à l'autre :

« Rien n'était plus attachant que les entretiens de madame de Staël et de madame Récamier.

La rapidité de l'une à exprimer mille pensées neuves, la rapidité de la seconde à les saisir et à les juger; cet esprit mâle et fort qui dévoilait tout, et cet esprit délicat et fin qui comprenait tout y ces révélations d'un génie exercé, communiquées à une jeune intelligence digne die les recevoir ; tout cela formait une réunion qu'il est impossible de peindre sans avoir eu le bonheur d'en être témoin... »

Les tête-à-tête deviennent moins fréquents ; il

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la supplie en vain do le recevoir pkts souvent, et seul ; quand il y parvient, il ne paraît pas avoir plus de succès en paroks qu'en éonts : a Savezvous, lui écrit-il aprè& une de ces expéditions amoureuses d'où il revenait toujours vaincu, savez-vous que vous frappez avec assez de légèreté sur un sentiment qui m'a trop Mt souiffrtr, et qui a'est peut-être pas assez détruit pour ne pas mériter un peu de ménagements?.. • Ne traduisez pas en spectacle aux indifférens des soufiûrances bien réelles... »

Ce n'est plus le ton de la correspondance avec madame de Charrière, à qui le jeune M. de Goûatant écrivait, vingt ans avant : a II faut savoir souffrir et rire, ne fût-ce que du bout des lèvres. » L'obstacle aiguise sa passion ; et l'on voit que madame Récamier ne fait rien pour en refroidir l'ardeur, au cootedre. Elle irrite le patient par une ironie habile. Lui, de son eôté, feint de vouloir la fuir; on dirait qu'il joue ume scène du Dépu amoureuXy et il y met tout ce que l'esprit et le style peuvent donner de grâce à la passiou.

C'est la première phase, celle de req)érance. Nous arrivons bientôt à la seconde, celle où M veut

se résigner, bu fait semblant de le vouloir. H promet vingt fois d'être calme, de ne plus se plaindre, de taire sa passion ; il ne veut pas renoncer à ce qui fait sa consolation parce qu'il n'obtient pas ce qui eût fait son bonheur ; il se fait petit, humble, modeste : « Je demande une place pareille à celle de M. Ballanche ; » il ne cherche plus la satisfaction de son amour, mais seulement la possibilité de travailler, d'avoir sa tête à lui. Ces belles promesses sont vite violées, il éclate à la première occasion ; alors elle le rudoie; et lui, alors, de se cabrer: « Je viens vous demander s'il est vrai que vous me trouviez un caractère misérable et méprisable. Je vous ai déjà écrit que je le craignais, et vous n'avez pas daigné le nier... » L'amertume croît chaque jour, et ses lettres sont pleines de révoltes, de reproches ; il en est qui sont des cris de douleur et de colère. C'est intéressant à regarder comme un bel orage.

Il passe ainsi par toutes les alternatives du désir, de l'espérance, de la douleur, de la colère et du découragement, et, après qu'il a parcouru ce cycle, il le recommence ; et, au moment où elle pouvait croire que c'était fini, elle ne hait pas de

le voir recommencer; et alors revient le refrain : « Comment pouvez-vous dire que mon sentiment diminue ? vous ne le pensez pas ! » Et c'est en même temps Tintérêt et parfois l'agacement de cette lecture, de voir, d'une part, un écrivain très exercé qui file sa passion à la pointe de sa plume, et de l'autre, une coquette qui éteint et attise tour à tour.

Pendant ces assauts d'amour et de coquetterie, les événements politiques se succèdent avec une rapidité vertigineuse. Le 1^^ mars, Napoléon débarque au golfe Juan. Benjamin Constant écrit à madame Récamier :

« Au milieu de tout cela, j'ai le chagrin de n'être occupé que de vous seule, et je me le reproche. Le monde croulerait, que je ne songerais qu'à vous. Si le gouvernement se rallie à la nation, tout est encore sauvé, malgré l'armée. Sinon, et si Buonaparte a le moindre succès dans les

premiers moments, j(*. crains fort pour l'issue. »

Puis d'autres lettres, passionnées et jalouses...

« Je ne comprends pas comment on peut accabler d'un tel mépris un homme dont on n'a pas à se plaindre... Vous m'ôtez toute force... Jamais on n'a blessé à plaisir comme vous le faites. Au nom du ciel, forcez -vous pendant quelques jours à me cacher votre aversion. J'ai besoin de ma tête. Je l'expose pour une cause que vous aimez. Je brave Buonaparte qui va revenir et que j'ai attaqué de toutes manières, tout le monde me dit de ne pas TatUindre ; je reste pour vous prouver au moins qu'il y a en moi quelque chose de courageux et de bon. Pourquoi donc me fouler aux pieds, m'abreuver d'humiliations ? Je vous le déclare, je puis être utile à ce pays, ma considération y augmente, tous les partis m'appellent. Vous ne savez pas ce que je vaux, parce qu'avec vous mon sentiment me rend fou !... »

Le lendemain, il ajoute ces mots :

« Une fois cette crise finie, je ne mettrai plus jamais les pieds chez vous; je ne réclamerai ni amour, ni amitié, ni affection, ni souvenir, ni bienveillance d'aucune espèce, pas celle que vous

avez pour une connaissance d'une heure. Vous m'avez trop blessé, trop humilié, trop marché dessus. Mais, au nom de l'utilité dont on croit que je puis être, soutenez-moi ces jours-ci... Que je vous voie, et je pourrai tout. C'est une maladie qu'il faut guérir pour le moment, parce que la France a besoin de tout le monde. Mais, du reste, croyez bien que je sais votre disposition, que je ne réclame rien pour moi, que je sais que M. de Forbin * vous parsdt plus estimable et M. de Nadaillac * plus spirituel; que, parce que je vous aime, j'ai tout perdu à vos yeux. Aussi, je vous le dis, quelques jours d'encouragement à cause de ce que je puis faire ; mais, quant à moi; rien, parce que je ne demande, n'espère et ne sollicite rien... Servons la bonne cause, donnez-moi la force de la servir; quand cela sera fait, nous ne nous reverrons jamais, et

1 . Le comte Auguste de Forbin, homme d'esprit, peintre de quelque talent ; ii avait été chambellan jde Tempereur ; il fut nommé directeur général des musées en 1816. C'est celui qui parait avoir le plus peiné et irrité Benjamin Constant.

2. Le marquis de Nadaillac, fils d'un premier lit de la duchesse des Cars.

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je VOUS promets bien que, si je n'éprouve plus le besoin dévorant de vous voir, j'éprouverai celui de fuir celle qui a tout blessé en moi, amour, amitié et amour-propre. »

Il lui conseille de ne pas attendre l'arrivée de Bonaparte à Paris : si elle part pour TAllemagne, il part après elle ; sinon, il reste, et court les risques de son séjour.

« Je vous ai dit plusieurs fois que je sacrifierais volontiers ma vie pour vous ; et^ pourvu que je puisse espérer votre amitié, il me sera doux de vous le prouver. Je souffrirai moins si je péris dans cette crise que je n'ai souffert quelquefois par vous, et j'éprouve un certain bonheur à vous prouver par des faits combien mon sentiment est profond et sincère. »

Napoléon est à Fontainebleau :

« Pardon si je profite des circonstances pour vous importuner. Mais l'occasion est trop belle. Mon sort sera décidé dans quatre ou cinq jours... Je suis certainement, avec Marmont, Chateaubriand et Laine, l'un des quatre hommes les plus compromis de France. U est donc certain que, si nous ne triomphons pas, je serai, dans huit jours,

OU proscrit et fugitif, ou dans un cachot ou fusillé!... Quant à vos autres amis, j'ai plus de droits qu'eux à vos bontés en ce moment, parce qu'il y a plus de danger pour moi. M. de Nadaillac et M. de Forbin, si Napoléon est vainqueur, feront leur paix et reprendront du service sous le nouveau gouvernement. Moi seul, je périrai, si je tombe en ses mains... Avez-vous été contente de mon article ? et savez -vous ce qu'on en dit?»

C'était le fameux article du 19 mars, paru ici même S et où Benjamin Constant, après avoir vainement combattu, comme La Fayette et tout le parti constitutionnel, le départ du roi, se déchaînait contre Bonaparte, ÏAUUa et le Gengiskhan moderne, et lançait enfin le serment trop célèbre : « Je n'irai pas, misérable transfuge, me traîner d'un pouvoir à l'autre, couvrir l'infamie par le sophisme et balbutier des mots profanés pour racheter une vie honteuse, d Un mois s'^ tait à peine écoulé, et il rédigeait l'Acte additionnd et devenait membre du Conseil d'État impé-

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