Cf. son amitié touchante pour Julie Talma
2. Cola, c'est le mot d'une femme. Voici maintenani le mot d'un homme ; c'est Béranger qui parle : « Constant est si usé, qu'il emprunte aux autres les sentiments qu'il ne trouve plus en lui- môme ; il a tellement besoin que quelqu'un l'anime et le Iravaillej que je lui disais que, vieux et ne pouvant plus quitter le coin de son feu, il donnerait de la tôte contre le marbre de sa cheminée pour se secouer. Il m'a avoué qu'il ne joue que pour cela.» (Coulmann, Réminiscenccs, I, p. 346). — Les deux Jugements ne sont pas inconciliables; ils se complètent l'un l'autre.
trop ironique parce qu'il connaît trop bieD la vie, et trop sceptique parée qu'il ccHioaU trop bien les hommes : « Pour rien au monde je ne voudrais vous aimer, car vous êtes toujours témoin, et jamais complice. » Le mot est joli, mais un peu absolu. Quel est Thoaune qui n'est jamais complice? Et je dirai même qu'il faut, l'avoir été pour devenir témoin. Parce qu'on se voit aimer, souffrir, pleurer, cela veut-il dire qu'on n'aime pas, qu'on ne souffre pas, qu'on ne pleure pas? Notre analyse s'exerce sur nos propres sentiments, mais nos sentiments n'en existent pas moins. La plupart des hcMnmes qui ont l'habitude de la réflexion et de ^obser^'ation, et surtout les poètes, les artistes, s'étudient ainsi eux-mômcs dans la douleur comme dans la joie ; ils se dédoublent sans y songer : Gœthe en est un frappant exemple. Et, lorsque l'esprit est enclin à l'ironie et au scepticisme comme chez Benjamin Constant, il arrive qu'ils tournent euxmêmes en moquerie leurs propres passions, leurs propres souffrances ; mais ces passions, ces souffrances n'en sont pas moins vraies, et quelquefois d'autant plus cruelles et plus vives qu'il y
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entre plus de raison et qu'on se rend mieux compte de leurs causes et de leurs effets.
Il fallait que cette faculté fût terriblement développée chez celui qui avait écrit Adolphe et nolé jour par jour, pour ainsi parler, heure par heure, minute par minute, toutes ses impressions, tous les mouvements de son imagination et de son cœur. 11 s'observe, mais cela ne veut pas dire qu'il se possède ; il réfléchit, mais il ne s'en passionne pas moins ; il est maître de ses idées, non de ses sentiments.
Et peut-être cette faculté d'analyse poussée à l'excès n'était-elle point faite pour plaire à madame Récamier, qui aimait à exercer son empire sur des natures moins compliquées, afin de se les soumettre tout entières; ce témoin, qu'elle sentait toujours là présent, devait la gêner. Et cependant, chose curieuse, il lui lit ce roman dWdolpkCy alors inédit et qui ne devait paraître que plusieurs années après. Si quelque chose était capable de la mettre en garde contre Benjamin Constant plus que contre tout autre, c'était bien un tel livre, Ce qu'il lui écrivait chaque jour, avec tant de passion, n'était-ce pas à peu
prùs ce qu'Adolphe avait dit et écrit d*abord à Ellénore, en n'y croyant qu'à moitié, et bien plus par jeu d'imagination que par entraînement de cœur ^ ? Elle retrouvait dans cette peinture plus d'un trait commun à l'auteur et à son héros, et le triste rôle d'EUénore n'était guère fait pour la tenter. 11 plaidait donc contre luimême ; et, en même temps que nous voyons ici l'amour- propre de l'homme de lettres l'emporter sur les espérances de l'amant, nous observons une fois de plus, et dans un de ses effets les plus étranges, cette sorte de sincérité, cette franchise particulière de l'homme qui n'a jamais craint de confesser ses erreurs, ses faiblesses et ses fautes : partout et toujours il se montre tel qu'il est, quelquefois pire, même aux yeux qu'il redoute et qu'il voudrait charmer.
Ce qui prouve que dans ses lettres à madame Récamier il est sincère autant qu'il peut l'être, c'est qu'il ne cache pas des sentiments qui ne peuvent que lui faire du tort auprès d'elle. Lui, si expérimenté, il a des maladresses d'amoureux,