‹ Figures de femmesChapitre 52 sur 55 · Revue des Deux Mondes y iSbd, — Madame Récamier · texte numérisé non relu

Revue des Deux Mondes y iSbd, — Madame Récamier

sa vie un lien intelligent et affectueux entre les esprits d*élite qu'elle unissait, entre les croyances diverses dont elle tempérait les dissentiments. Constamment fidèle à une seule cause, mais admettant chez elle, à cette époque de déchirements et de révolutions, les hommes et les femmes de tous les partis, modérée et équitable au milieu des luttes les plus ardentes, tolérante pour ses adversaires, généreuse pour les vaincus, sympathique à la disgrâce et au malheur, elle eut Tart de conciher toutes les opinions, en politique, en littérature, en philosophie, comme elle conciliait toutes les passions qu'elle avait fait naître, et sut rester indépendante des unes aussi bien que des autres : ainsi rharmonie, Tunité de son caractère et de sa vie ne furent troublées ni pai* les émotions de la politique ni par les orages de Tamour. Que de dignité sous ces formes légères! et que d'énergie sous ces apparences frêles 1

Que manque-t-il donc à cette créature exquise pour être une princesse de Clèves, ou seulement une madame de Choiseul ? — Elle n'est ni mère ni épouse, ni amante ; elle n*a jamais appartenu, elle n'appartiendra jamais à personne, ni par rame ni par les sens. Toujours maîtresse de son imagination comme de son cœur, elle consent à se laisser charmer, elle ne sera jamais entraînée. Elle recevra toujours et de tous, sans donner jamais. Sa vie est brillante, mais privée des joies du foyer comme des ivresses de la passion ,

c'est un continuel effort. Ses lettres à sa nièce respirent souvent Tennui et la lassitude ; le fond est triste.

« Vous sentez le vide, lui dit Benjamin Constant, et il ne se remplira pas. Tout ce que les

jouissances de Tamour-propre, ^Fempressement des hommages, le plaisir d'être entourée, l'amusement de la société, le sentiment d'être une personne à part, l'égale de tous les rangs, la première de tous les cercles où votre présence est une faveur, tout ce que cela peut donner et plus encore, le langage de l'amour qu'on vous prodigue, le charme des émotions passagères que ce langage vous cause, cette espèce de sensation agréable par le mélange même de la crainte que vous éprouvez en vous approchant de l'amour sans vouloir y céder, ce qui constitue l'irrésistible séduction de ce qu'on appelle votre coquetterie, toutes ces choses vous sont connues, elles sont épuisées pour vous ; elles ne remplissent ni votre cœur ni votre vie. Vous en êtes fatiguée, et, quand vous voulez vous y borner, vous êtes fatiguée die vous-mAme... »

Madame Lenormant elle-môme, cédant à un

MADAME aéCAMIER. 307 \

sentiment sincère et vrai, a parlé à peu près dans le mêm€ sens:

« Cette existence si animée était loin de faire le bonheur de celle à qui on l'enviait. Les affections qui sont la véritable félicité et la vraie dignité de la femme lui manquaient,... et son cœur désert, avide de tendresse et de dévouement, cherchait un aliment à ce besoin d'aimer dans les hommages d'une admiration passionnée dont le langage plaisait à ses oreilles. »

Et maintenant, relisez son histoire avec le prince de Prusse ; relisez les lettres de J.-J.Am?pore, publiées par les soins de madame Cheuvreux; rapprochez ce double roman de la correspondance de Benjamin Constant, et vous la connaîtrez tout entière, vous verrez combien il y avait d'art sous cette séduction et de calcul sous cette apparente insouciance. Benjamin Constant lui écrit im jour, essayant de se rapprocher d'elle en comparant leurs deux natures : « La crainte de souffrir vous donne un air d'insouciance, comme elle me donne mi air ironique. )) U disait vrai : cette naïveté n'était qu'à la surface; elle savait très. bien où elle allait, avec

sa jolie tête froide. « Vous faites le charme de tout le monde, lui disait-il encore, le bonheur de personne. »

Madame Swetchine, Tayant rencontrée plus tard à Rome, en 1824, écrivait à madame de Montcalm : « Après de si brillants succès, rien assurément ne saurait être plus flatteur que de compter presque autant d'amis qu'autrefois d'adorateurs; peut-être cependant, sans que je veuille ôter à son mérite, que, si elle avait aimé une seule fois, leur nombre à tous en aurait été considérablement diminué... »

En somme, elle nous apparaît dans cette correspondance telle que nous la connaissions déjà. Telle nous Tavons vue avec le prince Auguste, qu'elle a fait languir pendant de longues années, lui laissant toujours espérer le mariage, et cependant bien décidée à ne pas Tépouser; telle nous Tavons vue avec le jeune Ampère, à qui elle laisse entrevoir aussi une union possible dans l'avenir, dont elle prend les mains dans les siennes et la tôte sur ses genoux, et dont elle brûle en même temps le cœur à petit feu en lui faisant confidence de ses orages avec Cha-

MADAME RëCâMIER. 309

teaubriand ; jusqu'à ce qu'enfin, à Tautomne de sa vie, elle s'attache davantage à celui qui lui sera le moins fidèle de tous, et souffre à son tour de l'humeur inégale et des caprices de l'homme illustre, ennuyé et orgueilleux, dont le génie et la gloire ont fait battre son cœur — s'il est vrai que son cœur ait jamais battu I

Quand elle dit à Benjamin Constant le mot du carnet : Osez ! quand il lut demande si elle recevra quelqu'un le soir et qu'elle lui répond : Pas vous au moins! quand elle lui raconte qu'elle s'ennuie, qu'elle est malheureuse; quand, après lui avoir promis qu'ils feraient une sorte de journal, elle refuse de le recevoir ; quand enfin, une fois parti, elle lui laisse entendre que son retour à Paris ne serait point pour lui déplaire (elle qui, du début, l'a dissuadé de se rendre au Congres de Vienne comme représentant de Murât), il faut avouer que voilà une honnêteté bien cruelle, et qu'il y a des malhonnêtetés moins déplaisantes ! Placée entre sa réputation, sa tranquillité et, d'autre part, la curiosité, le goût des hommages, . l'agrément de la passion qu'elle inspire, elle accepte l'amour sans agréer celui qui

l'éprouve; elle livre son es^writ, sans se livrer elle-même, à ce commerce étrange, où la cocfuetterie la plus raffinée se décore du nom de vertu. C'est une Célimène chaste.

Sainte-Beuve, qui avait été reçu à TAbbayeaux-Bois, et à qui madame Récamier s'était intéressée comme à tous les talents naissants, a fait d'elle, quelques mois après sa mort, un portrait idéalisés où il a tenu à respecter la légende sans en être dupe, mais où il ne peut cependant s'empêcher de parler de sa coquetterie vrai qu'il ajoute aussitôt, en demandant paruon de l'expression aux lecteurs orthodoxes : « C'était une coque lUîrie angélique. » Le critique avait été sous le charme, il voulait y rester. Toutefois, il indiquait légèrement la nuance : « Pour être vrai, disait-il, j'ai besoin de baisser un peu le ton, de descendre un moment de cette hauteur idéale de Laure et de Béatrix, où Ton s'est accoutumé à la placer, de causer d'elle plus familièrement et en prose, jo — Ce qui ne l'a pas empêché d'en parler en poète.

Page 1