Causeries du lundi, t.I, p
MADAME UÉCAMIER. 3U
M. Scherer, lui aussi, en a parlé dans ses remarquables articles sur les deux Ampère ^ ; il en a parlé en prose, et tout de bon, celle fois. Il nous a donné une madame Récamier bien plus humaine, bien plus réelle, bien plus femme.
Peut-être même la fait-il encore plus femme qu'elle ne le fut réellement, quand il décrit sa liaison avec Chateaubriand : entra-t-il vraiment de l'amour dans leurs orages, dans leurs brouilles, dans leurs réconciliations, dans ses éclats de jalousie contre le capricieux et infidèle ami qui illustrait des rayons de sa gloire la cellule de TAbbaye-aux-Bois ? Nous ne le pensons pas, non plus que Sainte-Beuve*. Mais, où le doute n'est plus possible, où M. Scherer met le doigt sur la plaie, c'est quand il observe le jeu de madame Récamier dans les lettres mêmes du jeune Ampère, martyrisé pendant cinq ans, et s'écriant enfin : « N'avez-vous jamais entendu parler de certains supplices où une sensation douce, irritante, prolongée, finit par faire expirer le patient dans des convulsions ? Bh bien,
i. Études sur la littérature contemporaine^ cinquième série. 2. Voir la note à la fin de cette étude.
c'est là mon histoire. » C'avait été aussi Thistoirc de Benjamin Constant, et les lettres de rhomme de quarante-sept ans viennent corroborer celles de Thomme de vingt-cinq.
Sa correspondance offre donc un double intérêt : elle nous permet d'étudier les deux personnages à la fois : elle, unissant des qualités si rares, mais avec de si graves lacunes, toujours froide, maîtresse d'elle-même et des autres, singulièrement forte avec ses airs d'innocence; lui, esprit supérieur, âme moins mauvaise qu'on ne Ta dit et qu'il ne l'a dit lui-même, mais à peine fils, à peine mari, blasé^ faible, très ardent et très passionné avec tout son scepticisme. Il est piquant de les saisir sur le vif, de les voir aux prises, et de suivre dans les sentiments mobiles et impétueux de l'un, les savantes évolutions et la stratégie redoutable de Tautre.
Mais ce qu'il faut surtout retenir, c'est que Benjamin Constant n'y paraît point le roué qu'on a voulu nous peindre, l'homme insensible et dur « qui n'avait ni flamme ni amour, ni même le voile d'illusion et de poésie. » On le voit plutôt mobile, facile à emporter aux sentiments les plus
contraires, passant avec excès de l'enthousiasme au désenchantement, et réagissant dontre ses effusions exagérées, où il n'avait pas trouvé le bonheur, par une ironie qui n'était qu'une forme de la désillusion et de la souffrance. Que la tête fût prise plus que le cœur, cela n'est pas douteux, et c'est toujours ainsi chez les hommes où le cerveau domine. Il était faible, oui; faux, non. Une telle âme observée à nu en explique bien d'autres.
Ces lettres ne sont donc pas moins intéressantes au point de vue de la philosophie du cœur humain qu'au point de vue de la littérature. Elles jettent une lumière nouvelle sur ces deux êtres déjà si souvent analysés et toujours curieux; et, en supposant que l'un des deux doive y perdre, il nous semble que ce n'est pas lui.
Et maintenant, nous avons eu les lettres de Benjamin Constant à madame de Charrière; nous avons ses lettres à madame Récamier :
quand aurons-nous les correspondances échangées, d'une part entre madame de Staël et Benjamin Constant, de l'autre entre madame Récamier et madame de Staël ^?