M. THIERS ET M. JULES SIMON
haut et fier langage, M. le Secrétaire perpétuel a mieux aimé décocher quelques épigrammes, par voie d'allusion, à ceux qui ont occupé le pouvoir après lui et qu'il a représentés comme n'étant ni capables ni dignes (ce dernier mot a été dit, mais non imprimé) de suivre les conseils que renferme le testament politique de l'illustre homme d'État. Ces épigrammes sont, après tout, fort innocentes : c'est le fiel de la colombe, aurait dit un ingénieux et charmant philosophe, M. Joubert, si goûté du public des académies. Mais, après avoir entendu ou lu l'éloge de M. Thiers prononcé par M. Jules Simon, il est bien difficile de souscrire, sans protester, à cette déclaration quelque peu surprenante par où l'ancien ministre de l'instruction publique se donne comme le seul aujourd'hui qui sache admirer, aimer celui à qui la France de notre siècle a donné tant de preuves de confiance. Que M. Jules Simon se détrompe : la mémoire des services de M. Thiers n'est pas perdue! Pour honorer vraiment et dignement cette grande mémoire, mieux vaut rester en parfait accord avec la nation devenue républicaine, que de la bouder et de lui garder rancune, comme fait M. Jules Simon, qui avait tant de dons précieux à mettre au service d'un parti dont il n'aurait jamais dû se séparer. *
* Cet article a paru en novembre 1884, dans la lîevue politique et litlcraire.
M. LE COMTE BlIAUSSONVILLE
M, le comte d'Haussonville, sénateur inamovible, membre de l'Académie française, était né à Paris le 27 mai 1809; il y est mort le 28 mai 1884, après une longue vie à laquelle n'ont manqué ni les vicissitudes ni les honneurs.
Issu d'une ancienne et noble maison de Lorraine, fils d'un père qui avait émigré sous la Révolution et que les Bourbons, à leur rentrée, avaient fait pair de France, il semblait qu'il fût, par sa naissance autant que par son éducation, appelé à marquer dans le parti légitimiste ; il s'est, au contraire, distingué par son attachement à la monarchie constitutionnelle, qu'il servit, au temps de sa jeunesse, dans différents postes diplomatiques, à Rome, à Turin, à Londres ; qu'il défendit, dans son âge mûr, en maints écrits dont quelques-uns ont eu au moins une heure de célébrité, et que, parvenu à la vieillesse et membre du Sénat de la République, il travaillait à restaurer avec autant de zèle et d'activité que s'il eût eu devant lui les plus longues espérances. Ce n'est pas, d'ailleurs, que ce dévouement à la monarchie parlementaire n'ait fléchi
en M. d'Haussonville, à une certaine heure de notre histoire contemporaine. Après la guerre de 187i, i' reconnaissait la République comme gouvernement iU\ fait et disait qu'il fallait en faire nettement et couiageusement répreuve. L'essai loyal pourrait bien ètic uneinveuliondecethomme d'esprit quifaisaitdesmots politiques pour les salons où il fréquentait. Mais ces velléités républicaines ne furent pas de longue durée. M. d'Haussonville, gendre de feu M. le duc de Broglie, beau-frère du personnage le plus agité de l'Assemblée de Versailles, ancien apologiste de M. Guizot, ne pou • vait pas se plaire bien longtemps dans une républiqiîo présidée par M. Thiers. Il revint vite à la monarchie et lui demeura fidèle. Il était entré au Sénat, élu par les droites monarchiques à l'époque où elles avaient la majorité; il votait avec son parti et travaillait pour le triomphe de ses plus anciennes et de ses plus chères opinions. Il était âgé et infirme ; mais ce n'était pas l'intention de nuire à la République qui lui manquait. S'il ne lui a point fait de mal, c'est qu'il n'a pu y réussir. Il aurait dit volontiers avec Changarnier, qui était de ses amis : « Ah! la gueuse, qui donc nous en délivrerfi? » Il n'est pas besoin d'insister pour faire comprendre, que M. d'Haussonville, après la révolution de Février, fut un des plus ardents adversaires du suffrage universel et du régime républicain. Sa carrière diplomatique était brisée, et il croyait sincèrement au retour de la monarchie. Il était même un peu fusionnisle, comme on l'était autour de M. Gnizot, de M. Mole, de M. de Broglie; c'étaient là ses maîtres, c'étaient l^scs dieux. Il écrivait sous leur inspiration des articUis dans la Revue des Deux Mondes; il se répandait dans les salons et y défendait les principes d'ordre, à la manière et selon la méthode des conspirateurs de la rue de Poitiers.
LE COMTE D'IIAUSSONVILLE. 127
Au Deux-Décembre, son beau-père, M. le duc Victor de Broglie fut arrêté à la mairie du dixième arrondissement et mis pour quelques jours au Mont-Valérien. M. le comte d'Haussonville, qui n'avait pas prévu ce dénouement des conspirations contre la République, se retira pendant quelque temps à l'étranger, en Celgique. Il y fonda le Bulletin français avec le concours d'un professeur de l'Université, M. Alexandre Thoma.^, auteur d'une thèse d'histoire justement remarquée sur la Bourgogne au temps oii elle était gouvernée par le prince de Gondé, et chroniqueur politique de la Revue. Ce Bulletin français se donnait pour tâche de réveiller l'esprit de liberté en France. Il était bien temps, en vérité ! Mais enfin mieux vaut tard que jamais, et M. d'Haussonville se montra tout feu, tout flamme. « Je m'étais alors promis, disait-il un jour devant le jury belge, j'avais juré quelque part, n'importe où, qu'une voix, ne fût-ce qu'une seule voix, dénoncerait à ses risques et périls, au nom du parti modéré, cet abus indigne de la force contre le droit, ce renversement de toute loi, de toute équité, cette atteinte portée non pas seulement à la liberté de quelques-uns, mais à la majesté nationale tout entière. » Tel était le ton du Bulletbi de M. le comte d'Haussonville. On conviendra, sans trop de difficultés, que les protestations des républicains contre le crime de Louis Bonaparte avaient un autre accent. Le champion du parti modéré ne tarda pas à cesser sa publication, qui était sans écho en France, et M. d'Haussonville commença dès lors contre l'empire une guerre de salons où vraiment il excellait.
Il avait de l'esprit, et de toutes les sortes. Instruit, appliqué, il savait bien la politique et pouvait critiquer les actes du régime impérial, en homme capable de discerner les fautes et d'en expliquer les conséquences.
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Sa verve d'opposant n'était jamais en défaut. D'une humeur enjouée et d'un commerce aimable, il s'entendait à ravir à jouer un rôle dans une coalition. II était plein d'entrain, de gaieté, pour échauffer son monde et le mener à la bataille. Encore bien qu'il eût pris pour tâche d'écrire quatre gros volumes sur la réunion de la Lorraine à la France, il se plaisait aux travaux du journaliste militant, aux pamphlets, aux feuilles volantes. Au surplus, sa politique ne s'étendait pas bien loin. Il se bornait à réclamer l'application des principes tutélaires de la monarchie libérale, et c'était tout. Jamais opposant plus vif ni plus ardent ne fut moins révolutionnaire. Il lui arriva, en 1858, de publier une Lettre aux conseils généraux qui fut considérée comme un événement. Le gouvernement s'en émut si fort, que M. le comte d'Haussonville se crut un moment sous le coup des plus terribles menaces. Non pas, certes, qu'il manquât de courage politique ; mais il ne brillait point par la hardiesse, et dans la guerre qu'il se plaisait à faire il avait grand soin de ne jamais rien dii-e qui pût compromettre les principes et la doctrine des plus rigoureux parlementaires. A part ce travers, très frappant et même choquant en un homme qui avait le goût de la lutte et qui avait besoin d'y entraîner tous ceux qui venaient à lui, M. d'Haussonville convenait à merveille à ce rôle d'opposant. Il était toujours prêt et ne rechignait pas sur les alliés. C'est ainsi qu'en 1863, aux élections législatives, il se trouva sur la même liste que les jeunes républicains dont Gambetta était déjà le chef, pour former le comité qui patronnait la candidature de Prévost-Paradol dont l'élection eût été si amère et si dure à l'empire. On s'entendait très bien avec M. d'Haussonville, quoi qu'il souffrît déjà de l'infirmité que le temps et l'âge ont depuis aggravée. Quand on disait du bien de son candidat, sa bonne