LE COMTE D'HAUSSONVILLE
oreille était toujours ouverte; mais quand on réclamait de ce candidat quelque déclaration nette et ferme, oh! alors, c'était différent : M. le comte d'Haussonville affectait d'être hors d'état de répondre. On était souvent battu dans cette opposition à l'empire, on ne se décourageait pas, on revenait à la charge. M. d'Haussonville n'était pas des derniers. Il a aimé passionnément la bataille politique. Ceux qui ont fait autrefois cette guerre de plume, partout oii il était possible de porter un coup à l'empire, ne peuvent manquer de lui rendre aujourd'hui ce témoignage.
Son origine lorraine l'avait lié pour ainsi dire aux Alsaciens-Lorrains. Il eut l'honneur de l'initiative d'un certain nombre d'oeuvres instituées en leur faveur, pour leur service et leur bénéfice, parmi lesquelles on se contentera de citer la création des villages algériens Il défendait aussi nos anciennes et toujours chères provinces, la plume à la main. On n'a pas oublié les articles qui parurent sous son couvert dans la Revue des Deux-Mondes et qui excitèrent une colère si violente en Allemagne. Ce sont là des titres que l'impartialité fait un devoir de rappeler le jour oti, pour la première fois depuis leurs malheurs et les nôtres, M. le comte d'Haussonville a manqué par la mort à nos compatriotes arrachés à la mère patrie.
L'Académie française avait élu M. d'Haussonville après la publication de son livre si curieux, si attachant, si rempli de révélations de tous genres sur les relations du premier Napoléon avec la Cour romaine. Ce n'est pas une histoire proprement dite ; mais il y a là un récit rapide, animé, du plus sérieux et du plus vif intérêt, et il y a aussi un don véritable pour faire revivre les personnages et les replacer avec justesse dans le milieu où ils ont agi, avec leurs traits les plus nets et leur caractère puiTaitcment étudié. C'était un
obsei'vateur doublé d'un moraliste que M. le comte d'Haussonville. Il contait en perfection, avec un tour aisé et supérieur. On a remarqué ce don dans la notice sur son père qu'il a mise en tête de son volume de Souvenirs et dans ses discours académiques, notamment dans celui qu'il prononça en recevant M. Alexandre Dumas fils. Ce jour-là, le grand seigneur qui était en M. d'Haussonville paya, on peut le dire, la dette de tous les ducs, comtes et nobles entrés sans talent î\ l'Académie, par droit de naissance. Il montra autant d'esprit que pourrait en souhaiter le plus raffiné des boulevardiers et le plus spirituel des chroniqueurs.
C'est la plus belle date de la vie de ce doctrinaire mâtiné de conspirateur.
Mai 1884.
M. DUriN
M. Dupin, procureur général près la Cour de cassalion, sénateur de l'empire, a emporté avec lui dans la tombe le type le plus achevé de l'homme de palais, tel que l'ont fait les mœurs publiques et privées de la société française moderne, depuis la Révolution,
Avocat, magistrat, député, ministre, président des assemblées délibérantes, M. Dupin ne s'est jamais oublié un instant lui-même dans ces fonctions diverses, pour prendre un autre personnage et jouer un autre rôle que celui qui lui était assigné par sa naissance, ses études, son tour d'esprit, ses habitudes, ses goûts et son ambition. A la tribune comme au barreau, assis au fauteuil de la présidence ou debout à la tête de son parquet, il fut toujours M. Dupin, légiste.
Rester soi, c'est une grande force, une chance d'originalité. M. Dupin laisse le souvenir d'une originalité très accusée : dans sa jeunesse, il avait été le premier avocat, et la mort l'a trouvé le premier procureur général de son temps.
M. Dupin était légiste: et par là, il faut entendre
non pas seulement l'homme de loi, docteur in utroque jure, le jurisconsulte expert et sagace, l'avocat plaidant avec habileté et vigueur les causes les plus ardues et les plus difficiles, mais le légiste des anciens temps, l'ami, le soutien, le conseil du pouvoir; l'ancien légiste, avec son humeur hardie jusqu'à l'acreté et querelleuse jusqu'à la jalousie, avec cet esprit de corps qui a vaincu la noblesse, en servant les rois, et qui, après avoir élevé les compagnies judiciaires aux premiers rangs, a fait de la magistrature l'expression la plus élevée et la plus caractéristique de la bourgeoisie.
Né dans le Morvan, région triste où le paysan dispute à une terre ingrate de maigres profits, dans une contrée brumeuse et humide, au milieu des bois et des étangs qui la parsèment, M. Dupin connut dès sa plus tendre enfance ces âpres sentiments de la conquête du sol, de cette jouissance de la propriété, qui sont si enivrants pour le pauvre parvenu à s'enrichir. Comme il n'était point de la plèbe, mais de bonne et déjà vieille bourgeoisie, il s'attacha, par goût et par intérêt, à l'étude du droit nouveau, tiré des coutumes anciennes. Ce qu'il aimait surtout dans les codes, c'était le règlement des intérêts matériels : un de ses derniers écrits fut cet opuscule où il commentait, avec verve et familière rudesse, les traités de Guy Coquille, son comptariote niverniste « grand titre à ses yeux! » sur la communauté entre époux.
Aimant les lois, il fut avocat, profession pour laquelle il était d'ailleurs merveilleusement doué et préparé. Il avait beaucoup étudié, avec sagesse, utilité et méthode. Il n'était pas homme à se perdre dans la recherche des principes supérieurs et premiers : le droit dans son application pratique, la loi positive avec ses résultats précis, voilà ce qu'il possédait à fond : mais, d'idées générales, point; une philosophie à peu près